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Cannes 2026

 Analyse 

Cannes 2026 : Cristian Mungiu, Palme nord d’un palmarès un peu à l’ouest

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Après onze jours de compétition, le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook, nommé président du jury du 79e Festival de Cannes, a annoncé ce samedi 23 mai avec les autres jurés, dont la star américaine Demi Moore, les films et artistes récompensés cette année. Parmi les lauréats, le Roumain Cristian Mungiu qui s’est vu décerner la Palme d’or pour «Fjord». 

Lors de la conférence de presse qui s’est tenue à l’issue de la cérémonie de clôture, Park Chan-wook est revenu sur cette quinzaine et notamment ce prix tant convoité. «Pour être tout à fait honnête, je ne voulais donner la Palme d’or à aucun film», a-t-il lancé. 

Après cette remarque, il a souhaité ajouter : «Pourquoi ? Parce que je ne l’ai jamais eue, moi. Mais bon, nous n’avions aucun autre choix !». Le vainqueur du prix de la mise en scène en 2022 pour «Decision to leave» a néanmoins tenu à préciser que le long-métrage «Fjord» «méritait définitivement la Palme d’or». 

Ce drame relate l’histoire d’un couple très pieux qui s’installe dans un village norvégien avec ses cinq enfants. Après la découverte d’ecchymoses sur l’aînée de cette tribu qui pourraient être des signes de violences intrafamiliales, la communauté commence à avoir des soupçons et alerte les autorités.

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Le Roumain a rejoint, samedi 23 mai, le club très fermé des cinéastes à avoir reçu deux fois le trophée suprême, lors d’une 79e cérémonie qui aura attribué doubles prix et récompense ex æquo à tire-larigot.

Cristian Mungiu, à Cannes le 23 mai.
Cristian Mungiu, à Cannes le 23 mai. (Julien Mignot/Libération)
Publié le 23/05/2026 à 22h58

Bazar sur scène, trophées pour tous ! Beaucoup de prix ex æquo (ou ex-egos), des doubles prix d’interprétation remis à des duos d’actrices et acteurs : tant d’artistes et d’œuvres ont été primés ce soir à la cérémonie de clôture du 79e Festival de Cannes que la scène du Grand Théâtre Lumière aura eu des airs de quai de gare – mention spéciale au discours du Polonais Pawel Pawlikowski évoquant, abasourdi et peut-être un peu vexé d’avoir à partager son prix de la mise en scène, un «désastre». Personne dans cette foule pour porter son pin’s «Zapper Bolloré», pourtant largement distribué sur la Croisette.

Voici donc le palmarès, épais, échafaudé par le jury présidé par Park Chan-wook.

Palme d’or : Fjord de Cristian Mungiu

Un film roumain qui va relancer le débat sur la fessée. Déjà palmé d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines et 2 jours, le Roumain rejoint le club très fermé des cinéastes à avoir reçu deux fois la récompense suprême (ils sont dix au total avec Francis Ford Coppola, Emir Kusturica, les Dardenne, qui comptent pour un…). En sortant des 2 h 26 confusionnistes de Fjord, félicité par le président du jury, Park Chan-wook, pour ses «doubles strates de complexité», on ne sait plus ce qu’on est : woke, réponse A, anti-woke, réponse B, une omelette norvégienne, réponse C ? Le film compte sur le capital sympathie de l’acteur roumano-américain Sebastian Stan, affublé d’épaules voûtées et d’une fausse calvitie, et de la coqueluche norvégienne Renate Reinsve, intégriste à jupe longue, pour nous amener à faire corps avec le désarroi d’un couple de cathos tradis, émigrés roumains dans une petite ville de Norvège, privés de la garde de leurs enfants par les services sociaux qui les accusent de maltraitance physique. Mungiu s’arrange pour que l’intransigeance accusatoire de la bonne société laïque progressiste, ici aux manettes du procès de mœurs, mette en doute qui sont les plus sectaires et intolérants de l’affaire. Ce n’est pas le vœu de complexité morale qui gêne, en ces temps polarisés de bataille culturelle, mais l’impression déplaisante qu’on manipule notre empathie par la ruse – l’intention manifeste étant de conduire le spectateur à penser contre lui-même. «Le film est un engagement contre toute forme d’intégrisme, un message pour la tolérance, l’inclusion, l’empathie», a affirmé le cinéaste roumain en recevant son prix.

Grand Prix : Minotaure d’Andrei Zviaguintsev

Plein d’esprit de sérieux, Minotaure d’Andrei Zviaguintsev allégorise l’offensive russe sur l’Ukraine, ici vue du côté du pays agresseur, sous la forme d’une histoire d’adultère et de violence recouverte par un épais silence corrompu, reprise à la Femme infidèle de Claude Chabrol. Dmitriy Mazurov y joue Gleb, un chef d’entreprise local dans une ville de province sans nom, qui gère les complications créées par les premières semaines de la guerre en 2022, et apprend que sa femme Galina, la parfaite mère au foyer sexy (Iris Lebedeva), a un amant photographe. C’est un peu le Grand Prix du chiant (du bon chiant selon certains, comme il y a du bon gras). Minotaure, que son auteur, cinéaste en exil, réchappé en sus d’un Covid long qui l’a plongé dans le coma, a tourné en Lettonie, ne filme rien d’autre que ses intentions signifiantes, ne laisse rien dépasser qui pourrait nous sortir un instant, pour respirer, de sa critique d’une société criminelle par re-filmage de l’image que celle-ci se fait d’elle-même. La grande vitrine de clichés et de mensonges a partout remplacé la vie et la conscience morale d’un peuple, qu’on trouvera, au choix, majestueux ou désertique, magistral ou scolaire, mais sans aucun doute malaisant.

Sur scène, le cinéaste installé en France a interpellé en russe Vladimir Poutine à propos de la guerre en Ukraine, avec un courage certain : «Des millions de gens de part et d’autre de la ligne de contact n’attendent qu’une chose, que le massacre cesse enfin. Et la seule personne qui puisse mettre fin à cette boucherie est le président de la Fédération de Russie. Mettez fin à ce carnage, le monde entier attend cela.» L’une des prises de parole marquantes de la soirée au regard des mesures de rétorsions auxquelles elle expose.

Prix du jury : l’Aventure rêvée de Valeska Grisebach

Le troisième long métrage de la formidable cinéaste allemande Valeska Grisebach (Western, 2017) suit les mouvements de l’archéologue Veska (premier rôle au cinéma de Yana Radeva, 60 ans), de retour dans son village d’enfance du sud-est de la Bulgarie, à la frontière avec la Turquie, pour un chantier de fouilles après des années de vadrouille. On passe le film à se demander ce qu’elle fait, à fouiner (oui, fouiller) un peu partout, ce qu’elle cherche – à part Saïd, vieille connaissance recroisée et vite redisparue sur fond de mafia locale –, on admire son caractère bien trempé sans en dissiper toute l’énigme, c’est très beau, et la mise en scène est à l’avenant : à la fois tranchée, sans effets de wow immédiats, ancrée dans le territoire bien réel qu’elle arpente, et profondément mystérieuse.

Prix de la mise en scène ex æquo : la Bola negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo et Fatherland de Pawel Pawlikowski

Attention à la mise en scène en traversant la route ! Et paf. Deux idées opposées de la chose se réunissent dans un prix ex æquo. On trépignait de découvrir le long métrage de «los Javis», icônes madrilènes à qui l’on devait le choc de la série La Mesías. Mais la Bola negra, leur grand œuvre queer entrelaçant trois temporalités autour des traumas de la guerre civile et du legs du poète national Federico García Lorca nous a mis KO. L’aplomb pétaradant d’une réalisation qu’on pourrait qualifier de pompière vire au grand barbouillage hors de prix (le moindre plan semble coûter le budget annuel de la province de Murcie), érotisant les petits culs des fascistes pour nous rappeler la nécessité libératrice de faire notre coming out. Le film devrait être acquis par Netflix pour le marché américain dans le cadre d’un contrat record pour un film en langue étrangère.

Très L3 de littérature comparée, Fatherland de Pawlikowski raconte pour sa part, en format carré et en noir et blanc, le voyage en 1949 de l’écrivain en exil Thomas Mann et de sa fille Erika dans leur Allemagne natale coupée en deux, venant recevoir deux prix Goethe de part et d’autre du rideau de fer, alors que leur fils et frère, l’illustre dandy bi Klaus Mann, met fin à ses jours à Cannes (dangereusement incitatif à J +12). Tout ce Mann-splaining un peu cousu de fil noir et blanc, fonctionne assez bien, pas entièrement lourdingue, pas non plus subtil, très qualité européenne.

Il est rare de voir une amitié naître et s’épanouir, presque en temps réel, dans un film. Celle qui tombe sur Marie l’ex-anthropologue devenue directrice d’Ehpad et Mari, la philosophe, devenue dramaturge, chacune en crise ou en bord de précipice, est au centre du puzzle utopique Soudain ; et l’un des miracles de cinéma qu’y fait advenir Ryûsuke Hamaguchi est de la capter au gré de ses ahurissants dialogues fleuves entre ses deux interprètes bilingues, qui se lient en français et en japonais mélangés. Leur prix d’interprétation commun est une très belle évidence.

Prix d’interprétation masculine : Emmanuel Macchia et Valentin Campagne pour Coward de Lukas Dhont

Damant le pion à Javier Bardem, Swann Arlaud ou encore Miles Teller, le duo de très jeunes acteurs du Coward de Lukas Dhont, Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, forme un couple de soldats pendant la Première Guerre mondiale qui, au milieu de la boucherie humaine, se découvre des sentiments réciproques et, profitant des interstices d’un monde en train de s’effondrer, accepte de surmonter les interdits pour s’embrasser et coucher ensemble. Mais un avenir en couple une fois la paix et les normes sociales revenues sera-t-il possible ? Très ému, Emmanuel Macchia a mystérieusement remercié quelqu’un pour l’avoir aidé lorsqu’il allait mal pendant le tournage et Valentin Campagne (qui avait un petit rôle dans Dossier 137 de Dominik Moll) a reconnu devant le public que la relation fusionnelle entre les deux acteurs, au début, n’était pas gagnée. Campagne se travestit et chante, Macchia court sous la mitraille et pleure en gros plan. Ce n’est pas la première fois qu’un prix d’interprétation revient à des débutants encore inconnus du public : l’an dernier, c’était Nadia Melliti qui avait reçu le prix féminin pour la Petite Dernière, qui était aussi son premier rôle à l’écran.

Prix du scénario : Notre Salut d’Emmanuel Marre

Le prix du scénario revient au génial Notre Salut d’Emmanuel Marre, notre palme Libé 2026 à l’unanimité, où l’immense Swann Arlaud joue l’arrière-grand-père du cinéaste, le quasi-anonyme Henri (Marre), un arriviste en galère devenu collabo de la première heure, qui fait de l’entrisme à Vichy dès septembre 40 et devient inspecteur au ministère du Travail, y participant au pire de notre histoire. «Quand j’arrive sur le plateau, je dis à tout le monde : on ne va pas tourner ce scénario», a déclaré le cinéaste en recevant son prix : d’une évidente liberté de fabrication, hors de tout carcan narratif, relevant plutôt d’une «écriture de plateau», le film renouvelle à fond la représentation de la période et l’analyse de la compromission avec le fascisme en lui appliquant un traitement formel et politique d’une grande justesse, qui fait sans cesse s’entrechoquer le passé sombre avec notre présent pas clair.

Caméra d’or : Ben’imana de Marie-Clémentine Dusabejambo

On pressentait que le premier long de la cinéaste rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, également premier film rwandais en sélection officielle depuis la fondation du Festival, qui traite de la justice restaurative après le génocide, fédérerait largement. Car au-delà de son caractère didactique, c’est un beau film pluriel et complexe, inventif et émouvant.

Prix de l’équipe critique Libé au bout du rouleau

Voilà, bisous quand même aux deux éternels recalés de la palme, Pedro Almodóvar et James Gray, qui vont commencer à l’avoir vraiment mauvaise. On enchaîne sur Capitaine Marleau avec David Hallyday sur France 2 avant de se finir au Vertigo en trinquant en secret à l’Inconnue d’Arthur Harari, et de traîner dans le TGV retour les ballots de linge sale qui nous servent encore de subjectivité, bonne nuit et à l’année prochaine !

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