L’Oligarque et le Marchand d’art


Le plus grand scandale artistique du siècle : un monde secret de pouvoir et d’argent décrypté sur Arte.tv

1 milliard de dollars, des Magritte, Klimt ou de Vinci en toile de fond. “L’Oligarque et le Marchand d’art” raconte la bataille que se livrent un Russe et un Suisse depuis 2015. Rencontre avec les réalisateurs de cette série documentaire haletante.


De nombreux chefs-d’œuvre peuvent rester des décennies à l’abri de ports francs — ces entrepôts hautement sécurisés et non soumis aux taxations, qui contribuent grandement à la fortune des marchands d’art. TGAS APS /Arte


De nombreux chefs-d’œuvre peuvent rester des décennies à l’abri de ports francs — ces entrepôts hautement sécurisés et non soumis aux taxations, qui contribuent grandement à la fortune des marchands d’art. TGAS APS /Arte


Par Charlotte Fauve

Trente-huit chefs-d’œuvre, deux hommes qui se déchirent. L’affaire Bouvier-Rybolovlev a beau tenir en une ligne, elle représente à ce jour l’un des plus grands scandales artistiques du XXIᵉ siècle. D’un côté, le richissime homme d’affaires russe Dmitri Rybolovlev. De l’autre, le très discret entrepreneur suisse Yves Bouvier. Le premier accuse le second de s’être octroyé des marges astronomiques sur l’acquisition d’une quarantaine de toiles, quand ce dernier défend son statut de marchand d’art libre de fixer ses prix.



De cette arnaque présumée à 1 milliard de dollars, Andreas Dalsgaard et Christoph Jörg tirent L’Oligarque et le Marchand d’art, une haletante série documentaire. Avec pour toile de fond les ors d’un Klimt ou les énigmes d’un Magritte, le bras de fer dégénère en pugilat judiciaire puis en affaire d’État, au fil de trois épisodes émaillés de rebondissements improbables et peuplés d’une galerie de personnages hauts en couleur : joueur de poker recruté pour négocier un Léonard de Vinci, épouse de dentiste vantant les mérites d’un Chagall contre une commission à plusieurs zéros… Toute une cour bigarrée bientôt happée par le duel sans merci que se livrent Rybolovlev et Bouvier.


« Au début du film, la journaliste du Wall Street Journal Kelly Crow compare cette affaire à une tragédie shakespearienne, et je pense que cela la résume parfaitement, analyse Andreas Dalsgaard. L’orgueil et l’appât du gain qui ont permis aux deux protagonistes de s’élever sont aussi ceux qui finissent par provoquer leur chute. »


Des chefs-d’œuvre impossibles à filmer

Pour Andreas Dalsgaard, l’enquête débute lors du tournage de The Lost Leonardo (2021, titré Salvator Mundi, ou la folle ascension d’un tableau en français). Déjà une affaire de l’histoire de l’art, celle du Salvator Mundi, portrait du Christ attribué à Léonard de Vinci, devenu le tableau le plus cher du monde — et qui figurait justement parmi les œuvres acquises à prix d’or par Yves Bouvier pour le compte de l’oligarque russe.

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Depuis 2015, les deux hommes sont à couteaux tirés, dans une lutte où tous les coups semblent permis, entre recrutement de détectives privés et campagnes de dénigrement dans la presse. « Les médias du monde entier présentaient Bouvier comme le plus grand fraudeur de l’histoire de l’art, mais personne ne lui avait jamais donné l’occasion de raconter sa version des faits », se souvient le cinéaste, qui approche alors pour la première fois le marchand genevois. L’Helvète saisit l’opportunité.

L’oligarque russe Dmitri Rybolovlev a assemblé une des plus grandes collection d'art du monde.

L’oligarque russe Dmitri Rybolovlev a assemblé une des plus grandes collection d'art du monde. TGAS APS /Arte


L’oligarque russe Dmitri Rybolovlev a assemblé une des plus grandes collection d'art du monde. TGAS APS /Arte


En 2021, pendant trois jours, dans la pénombre feutrée d’une galerie parisienne, Yves Bouvier livre sa vérité devant la caméra d’Andreas Dalsgaard et Christoph Jörg, fascinés par le franc-parler, le charisme et les contradictions du personnage. « Bouvier veut laver son image et punir son adversaire. Il a un côté prêt à tout, à tout dire, tout risquer. D’une certaine manière, nous devenons nous aussi un élément de ce duel où chaque camp tente de reprendre le contrôle du récit », confirme Christoph Jörg.


Au terme de cinq années d’interviews et d’investigations, Bouvier, coupable ou innocent ? Le film ne tranche pas et préfère éclairer les zones grises d’un univers où l’opacité, les conflits d’intérêts et les délits d’initiés règnent en maîtres. « Cette affaire offre surtout un aperçu rare d’un monde très secret, fait d’argent, de pouvoir et d’influence : le marché de l’art. À tel point que, malgré les années passées à travailler sur ce cas, les doutes m’assaillent à intervalles réguliers », résume le journaliste Antoine Harari, dont les enquêtes pour le média suisse Heidi. news ont nourri la série. Où, paradoxe éloquent d’un documentaire sur l’art, les œuvres brillent par leur absence.


Des trois splendides nus de Modigliani au très controversé Salvator Mundi, les chefs-d’œuvre évoqués tout au long de la série demeurent hors champ, pour la plupart à l’abri de ports francs — ces entrepôts hautement sécurisés et non soumis aux taxations, où certaines œuvres peuvent dormir pendant des décennies… et qui ont largement contribué à la fortune de Bouvier. Pour pouvoir filmer les tableaux, l’équipe de L’Oligarque et le Marchand d’art a donc dû se contenter de reconstitutions : « L’assurance que nous aurions dû payer pour avoir la chance de les filmer dépassait, et de loin, le budget total de la série ! » Quant à Bouvier et Rybolovlev, l’un a multiplié les pressions pour tenter d’infléchir le montage final, tandis que les avocats de l’autre contestaient… l’usage du mot « oligarque ». Une ultime illustration d’un affrontement où, jusqu’au bout, chacun aura cherché à imposer sa version de l’histoire.


s Série documentaire d’Andreas Dalsgaard et Christoph Jörg (3 × 1h). Sur Arte.tv.


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