Apocalypse now : le cinéma et les séries, nouveaux prophètes de notre monde dystopique
LE CINÉMA DU XXIe SIÈCLE, VINGT ANS DÉJÀ
Pour célébrer ensemble le septième art en attendant de retrouver le chemin des salles, travelling arrière en une série d’articles sur les vingt premières années de cinéma de ce siècle. Aujourd’hui, flash-back sur vingt ans de fictions d’anticipation pas toujours si SF. Rues vides, dirigeants qui paniquent, planète au bord de l’effondrement : films et séries ont tout prévu…
Contagion sous toutes ses formes, pandémie dans les rues envahies de passants masqués, virus du mensonge dans nos vies connectées et de la rage antidémocratique : notre actualité ressemble chaque jour un peu plus à un cauchemar d’anticipation. Depuis le début de ce XXIe siècle fébrile, les futurs sombres de la dystopie — ou anti-utopie, parfaite dérive vers le mal — ont envahi les films mais aussi les séries, qui dialoguent désormais avec le grand écran dans nos imaginaires… Qui s’attendait à ce que certaines de leurs prédictions s’installent à ce point dans nos vies ? Notre présent est-il devenu de la science-fiction ?
Urgence sanitaire et écologique
En mars 2020, le monde entier se claquemurait pour échapper au virus. Premier confinement, et deuxième vie pour un film soudain propulsé en tête des téléchargements : Contagion, de Steven Soderbergh, récit prémonitoire d’une pandémie meurtrière. Ou comment confronter son propre quotidien à une catastrophe sanitaire filmée… en 2011. Fascination en miroir et incrédulité de vivre le même chaos en direct : hôpitaux débordés, course aux traitements, « clusters », désastres économiques… Si Contagion raconte avec réalisme une pandémie encore pire que celle qui nous frappe, il « anticipe » de manière saisissante ce que le Covid impose aujourd’hui à nos sociétés arrogantes et « vaccinées » par le progrès scientifique : la fin d’une illusion d’immortalité.
On n’est plus à l’abri de la réalité nulle part. L’actualité s’infiltre partout, même au cœur des cataclysmes de cinéma les plus improbables, y compris les apocalypses zombies, genre qui prolifère depuis le début de ce siècle inquiet, avec la ténacité d’un virus mutant. Derrière les hordes d’épouvantails en putréfaction, de la série The Walking Dead (depuis 2010) à World War Z (2013), de Marc Foster, ou encore Dernier Train pour Busan (2016), de Yeon Sang-ho, toutes ces fictions ont désormais quelque chose de vaguement familier : la peur de la contamination, les scènes de razzia au supermarché, le désarroi des autorités, la désagrégation du quotidien… Et même des rues vides où s’aventurent des animaux sauvages, comme dans Je suis une légende (Francis Lawrence, 2007)…
Le mal commun qui ronge toutes ces œuvres du nouveau millénaire, c’est la peur de l’effondrement. Ce fantasme noir, au centre de nos consciences surchauffées par une planète en train de fondre. Le changement climatique et la pollution ont peu à peu obscurci notre vision de l’avenir. Depuis les années 2000, la science-fiction a souvent tiré la sonnette d’alarme, jusque dans l’animation pour enfants : dans Wall-E (Andrew Stanton, 2008), un petit robot solitaire habite une terre-poubelle, pendant que les humains paressent, suralimentés, réfugiés dans un satellite. Un peu comme la majorité des consommateurs d’aujourd’hui, indifférents aux déforestations massives, aux océans saturés de déchets plastiques ?
Le monde étouffe, à cause d’une crise alimentaire globale dans Interstellar (2014), de Christopher Nolan, d’un smog épais et crépusculaire dans Blade Runner 2049 (2017), de Denis Villeneuve. Pas si loin de cette « airpocalypse » qui touche de nombreuses mégapoles, notamment en Chine, où la pollution de l’air dépasse certains jours de trente à quarante fois le plafond recommandé par l’OMS… Mais avant de sombrer dans la psychose, comme le héros de Take Shelter (Jeff Nichols, 2012), torturé par la hantise d’une catastrophe naturelle imminente, il est bon de rappeler que l’humanité ne renonce jamais. En tout cas, pas au cinéma : le héros d’Interstellar va chercher le salut dans les étoiles, ceux de Mad Max Fury Road (George Miller, 2015) finissent par trouver de l’eau, et la vie repousse, presque partout, fragile et têtue.
La démocratie en danger
« Salut Donald Trump. Arrêtez de me donner de la matière pour The Boys, je ne pourrai pas tout intégrer », tweetait, le 8 janvier, Eric Kripke, le showrunner de la série de superhéros trash où les « défenseurs » de la démocratie sont, en fait, un ramassis de psychotiques à la solde d’une multinationale de divertissement toute-puissante. Avec l’invasion du Capitole par une bande de confédérés d’extrême droite tendance Vikings à cornes, la dystopie politique n’est plus à nos portes : elle les a franchies, tranquillement, puisque ce temple de la démocratie américaine était peu gardé. Détail ironique car, en parallèle, violence et répression policières s’expriment en masse dans les rues des capitales mondiales.
En 2006, quand sortait Les Fils de l’homme, adaptation remarquable du roman de P.D. James par Alfonso Cuarón, cette société futuriste encadrée par des forces de l’ordre anti-émeutes paraissait exagérée. Or ses images de migrants parqués dans des cages anticipent, ni plus ni moins, la politique migratoire de certains pays — familles séparées de force aux États-Unis, jungle de Calais, barbelés aux frontières en Europe de l’Est ou démantèlement brutal de camps de fortune… L’Autre est bien devenu un alien dont il faut se protéger, comme dans District 9 ( 2009), de Neill Blomkamp, où des extraterrestres ayant atterri en Afrique du Sud sont confinés et « ghettoïsés ». Comment s’opposer à la répression ? Par la violence, à l’instar du révolutionnaire masqué de V pour Vendetta, scénarisé, il y a quatorze ans, par les sœurs Wachowski d’après le roman graphique d’Alan Moore et David Lloyd. Un film que l’on peut revoir depuis quelques jours comme l’inverse des événements du Capitole : le peuple massé devant le Parlement britannique mais, cette fois, pour faire tomber une dictature…
« Sous son œil » : la salutation imposée dans le régime autoritaire de La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) pourrait servir de formule globale à nos vies sous surveillance. Dans cette série féministe adaptée de Margaret Atwood, où, comme dans Les Fils de l’homme, la stérilité des femmes est prétexte à l’oppression, l’Amérique a basculé dans une théocratie qui fait de la majorité des femmes des esclaves de la conception, constamment épiées. Ce n’est pas possible, se disait-on jusqu’à ce que Donald Trump nomme à la Cour suprême Amy Coney Barrett : à l’automne dernier, cette juge obsédée par les valeurs religieuses traditionalistes, et qui se fait appeler « Handmaid » dans son groupe de prière, a succédé à Ruth Bader Ginsburg, une icône féministe.
Minority Report (2002), de Steven Spielberg, nous avait pourtant prévenus de la techno-surveillance, il y a presque vingt ans, avec ses petites araignées espionnes, qui se faufilent sous la porte, ou encore cet objet intelligent, bien avant le petit galet répondant à « OK Google » : le paquet de céréales qui épie son consommateur. Souriez, vous êtes fiché ! C’était irréel, à l’époque, quand Tom Cruise était identifié par reconnaissance rétinienne à l’entrée d’un magasin de prêt-à-porter. Aujourd’hui, les passeports biométriques sont devenus obligatoires et, à cause de la pandémie, des portillons de lieux publics prennent votre température. C’est tout juste s’ils ne vous appellent pas par votre prénom. Depuis, l’œil de la caméra s’est ouvert partout, y compris dans notre salon : nous voilà surveillés à l’intérieur par la descendance de Big Brother. Dans la récente série Years and Years, une intelligence artificielle fait littéralement partie de la famille, au cœur d’ une Grande-Bretagne « dirigée » par une populiste (Emma Thompson), croisement à peine anticipé de Marine Le Pen, Donald Trump et Boris Johnson.
Oppression 2.0
Certains, bien sûr, confrontés à toutes les évolutions, sont « plus égaux que d’autres ». La confiscation des riches-ses par une minorité est l’un des thèmes majeurs du -cinéma du xxie siècle. Par exemple, le train de Snowpiercer (Bong Joon-ho, 2013), dernier refuge de l’humanité, se divise en « classes », à la fois ferroviaires et sociales. Quel rapport avec le monde contemporain ? Nous ne vivons pas confinés dans un TGV. Et pourtant… Même la série dystopique brésilienne 3 % (2016-2020) — qui évoque un monde où seule une infime partie des citoyens est, après un test, autorisée à -rejoindre l’élite — ne fait pas le poids, face aux chiffres du déséquilibre mondial : 1 % de la population possède plus que les 99 % restants. Dans la science-fiction comme dans notre monde contemporain, tout s’achète, y compris la survie et les prouesses de la médecine.
Souvent venus des États-Unis, où l’accès aux soins est majoritairement privé, et dépend donc de la « santé » financière du cotisant, les films d’anticipation passent cette fracture socio-économique aux rayons X. Voir Repo Men (Miguel Sapochnik, 2010), où ceux qui ont besoin d’une greffe achètent l’organe salvateur à crédit. Gare à eux s’ils ne peuvent plus payer… Est-ce si différent du documentaire Sicko (2007), dans lequel Michael Moore interrogeait (entre autres) la victime d’un accident ? Deux doigts broyés, mais juste assez d’argent pour en recoudre un seul. Perdre son intégrité physique, ou perdre sa maison comme lors de la crise des subprimes, en 2008 : une même « mort à crédit ».
La victime du CAC 40 est une proie, au sens propre. Bacurau (2019), des Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, western métaphorique sur les rapports Nord-Sud, met en scène un village sud-américain transformé en terrain de chasse à l’homme pour riches touristes occidentaux. Ont-ils commandé leur sinistre safari sur Internet ? Les nouveaux vecteurs de la violence sociale sont aussi humains que technologiques puisque, de l’œuf ou de la poule, on ne sait plus très bien… En 2016, dans l’épisode final de la saison 3 de la série prophétique Black Mirror, de petits robots-abeilles -détournés de leur mission écologique tuent des individus harcelés et condamnés à mort par les réseaux sociaux : un « vrai bad buzz ». Haine décomplexée, fake news et crédulité, la fiction explore ces réalités, devenues notre quotidien régi par ce monstre aux millions de tentacules qui se cache sous diverses identités — arobases et autres hashtags —, avec la participation active de certains « grands » de ce monde.
« Je n’avais pas prévu qu’Idiocracy deviendrait un documentaire », assurait, l’année dernière, Etan Cohen, coscénariste de la pochade futuriste réalisée en 2006 par Mike Judge, où un président à l’ego surdimensionné s’adresse aux Américains en des termes dignes d’un mauvais tweet, et pense que des boissons énergisantes peuvent aider à faire pousser des récoltes… Comme cet autre président, bien réel, qui s’interrogeait très sérieusement sur des injections d’eau de Javel pour combattre le Covid-19. Dans Idiocracy, la vulgarité des émissions télévisées est (définitivement) devenue la clé du succès et le QI de l’humanité projetée dans le XXVIe siècle approche zéro. De fait, de nombreuses publications scientifiques nous alertent : nous assisterions au déclin des capacités intellectuelles humaines.
Ultra connectée, la jeunesse, elle, n’en est pas pour autant moins lucide et rebelle. Emma Watson, l’héroïne de The Circle (James Ponsoldt, 2017), travaille pour une version à peine fictive et insidieusement totalitaire de Google ou Facebook. D’abord fascinée et soumise, elle finit par s’y opposer et par établir les bases d’un nouveau « Cercle » démocratique. Les blockbusters, ouvertement destinés au public adolescent — ces citoyens de demain qui manifestent, entre autres, pour le climat —, montrent des opprimés entre 15 et 25 ans, qui se muent en résistants. Dans Le Labyrinthe, de jeunes « rats de laboratoire » s’échappent pour comprendre, d’abord, et se battre, ensuite, contre leur avenir apocalyptique programmé. Et, succès mondial entre tous, la trilogie Hunger Games présente une jeune héroïne qui choisit la solidarité contre la violence-spectacle. Quel est le signe de ralliement de cette insurgée qui fait trembler une dictature ? Un chant d’oiseau. En anglais, un « tweet ».
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