Trouble électoral

C’est une question lancinante depuis le début de ce second mandat Trump, qui affole ses adversaires et ses commentateurs, mais que le président alimente délibérément pour maintenir une tension permanente.

Une question qui circule au cœur de la démocratie américaine, et dont la résolution déterminera la nature même de ces années trumpistes au regard de l’histoire.

Donald Trump va-t-il respecter le processus électoral et les résultats des élections de mi-mandat en novembre, même s’ils lui sont défavorables, comme l’annoncent tous les sondages ? Et ceux de 2028 ? Ou tentera-t-il de se maintenir au pouvoir ?

En tout cas, ces derniers jours, alors qu’il est en difficulté sur Minneapolis, l’affaire Epstein, et face à l’impatience de sa base électorale sur le pouvoir d’achat, le voici qui remue une nouvelle fois les fonds de cuve de l’élection de 2020, dont il n’a jamais accepté les résultats.

Des dizaines de recours judiciaires, des audits et des recomptages ont pourtant confirmé la victoire de Joe Biden.

Et je ne vais pas vous refaire le récit de l’assaut contre le Capitole, ni celui de la grâce accordée dès le premier jour de son retour à la Maison-Blanche à tous ceux qui ont tenté de faire basculer la démocratie américaine ce jour-là.

Laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé il y a quelques jours à Union City, dans la banlieue sud d’Atlanta, et ce qu’a révélé le Wall Street Journal :

“La cheffe des espions Tulsi Gabbard chasse une fraude électorale de 2020”

La semaine dernière, le FBI, dirigé par l’un de ses proches, a perquisitionné le principal centre électoral du comté de Fulton, en Géorgie, avec un mandat autorisant la saisie d’un volume exceptionnel de documents liés à l’élection présidentielle de 2020. Oui, il s’agit bien des bulletins physiques, des listes électorales, des procès-verbaux du dépouillement, des bandes des machines de vote.

Théoriquement, il s’agit d’une enquête judiciaire sur d’éventuelles violations des lois fédérales encadrant la conservation des archives électorales.

Personne n’est dupe. Cet épisode marque surtout le retour brutal d’une obsession jamais éteinte chez Donald Trump, qui n’a toujours pas digéré sa défaite face à Joe Biden.

Depuis le début de ce second mandat, cette obsession ne se contente plus d’alimenter les discours ou les réseaux sociaux. Elle s’installe désormais au cœur même de l’appareil d’État.

Et le plus troublant n’est pas la perquisition elle-même, mais la double lame. D’un côté, une enquête conduite par le ministère de la Justice. De l’autre, une investigation parallèle menée par la directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard, qui travaille séparément des procureurs fédéraux, mais avec l’aval explicite du président.

Cette investigation porte, sur le papier, sur “l’intégrité électorale” et les vulnérabilités potentielles des systèmes de vote. En réalité, elle recycle des théories de manipulation et d’ingérence étrangère que Trump brandit depuis 2020 pour répéter qu’on lui a “volé” l’élection.

Selon plusieurs médias américains, Gabbard briefe régulièrement Trump à ce sujet, s’est penchée sur les machines de vote de plusieurs États clés, et a été envoyée personnellement par le président en Géorgie pour assister à l’exécution du mandat du FBI. Sa présence sur les lieux inquiète.

Pourquoi la cheffe du renseignement national, sans pouvoir de police intérieure, se retrouve-t-elle au cœur d’une opération de maintien de l’ordre ? Des élus démocrates de Géorgie ont écrit à la ministre de la Justice, Pam Bondi, pour demander si l’administration enquêtait réellement sur une menace étrangère. Cela justifierait sa présence comme directrice nationale du renseignement, mais exigerait un briefing du Congrès.

Car si ce n’est pas le cas, cela signifie que la directrice du renseignement national utilise l’appareil du renseignement à des fins politiques, au bénéfice du président.

Vous voyez le problème.

La confusion est devenue totale lorsqu’on a appris que Gabbard, sur place, avait organisé un appel téléphonique entre le président et des agents du FBI présents sur les lieux. Pour les remercier.

Imaginez la scène. Le président au bout du fil, pendant une opération en cours, pour féliciter des enquêteurs dans une affaire qui renvoie directement à sa contestation des résultats électoraux. Le tout organisé par la directrice du renseignement.

Si cette scène figurait dans un scénario hollywoodien, le studio dirait aux auteurs que ce n’est pas crédible.

Je vous raconte cette séquence récente, mais ce n’est pas la seule. Trump joue en permanence avec cette ambiguïté sur son respect du processus électoral en 2028.

Lundi, dans un podcast animé par Dan Bongino, figure des cercles MAGA qu’il avait nommé numéro deux du FBI au début de son second mandat (voyez le mélange des genres) Trump exhorte les républicains à “prendre le contrôle” du vote.

“Les Républicains devraient dire : “Nous voulons prendre le contrôle. Nous devrions prendre le contrôle du vote.”

Il appelle à “nationaliser” les élections dans “au moins 15 endroits”.

Bon, c’est totalement contraire à la Constitution américaine, qui confie l’organisation des scrutins aux États et aux autorités locales.

Et dans cet entretien, Trump répète qu’il a largement gagné l’élection de 2020.

Toujours les mêmes arguments. Lutter contre la fraude, empêcher des étrangers de voter, etc.

Je vous cite ces exemples des derniers jours, mais il y en a eu d’autres, et il y en aura encore. Trump cherche ainsi à semer le trouble sur le processus électoral, à déplacer ces questions vers le terrain judiciaire et sécuritaire.

C’est là que se forme un nuage sombre, à quelques mois des élections de mi-mandat, et à deux ans et neuf mois de la prochaine présidentielle.

En réactivant sans cesse 2020, Trump ne cherche pas tant à refaire le passé qu’à modeler l’avenir. Délégitimer hier pour fragiliser demain. Installer l’idée que toute défaite future ne pourra être que suspecte. Préparer les esprits à l’intervention d’un pouvoir fédéral fort, présenté comme l’ultime garant de la “vérité” électorale.

Rien, à ce stade, ne prouve l’existence d’un plan précis visant à se maintenir au pouvoir après 2028. Peut-être quittera-t-il tranquillement le pouvoir, en passant la main à son successeur élu par les Américains, quel que soit son bord.

Mais il entretient l’ambiguïté. Pour éroder la confiance, brouiller les frontières institutionnelles, habituer l’opinion à l’idée que l’élection n’est légitime que si elle confirme ce qu’il raconte. Comme une forme d’accoutumance.

Tenez, il y a encore quelques heures, en recevant le présentateur du journal télévisé de NBC dans le Bureau ovale.

Tom Llamas interroge Trump l’intégrité électorale des élections de mi-mandat à la fin de l’année, et sur celle de 2028. Et il a raison, puisque Trump évoque régulièrement la possibilité d’un troisième mandat pourtant contraire à la Constitution.

Le journaliste lui demande s’il existe un “quelconque scénario” dans lequel il serait encore président le 21 janvier 2029, au lendemain de l’investiture de son successeur. Et une nouvelle fois, Trump s’amuse à entretenir le flou.

“Je ne sais pas. Ce serait intéressant.

Mais ce ne serait pas terrible si j’étais d’accord avec vous, si je vous donnais la réponse que vous cherchez ? La vie serait tellement moins excitante. Tellement moins excitante. Mais je ne fais ça que pour une seule raison : rendre à l’Amérique sa grandeur. Et c’est ce que nous faisons.”

Au passage, NBC l’interroge aussi sur l’opération menée par Tulsi Gabbard.

Trump commence alors à rétropédaler sur ses appels récents à “nationaliser le vote” et à voir les républicains “prendre le contrôle” du processus électoral.

“Je n’ai pas dit ‘national’.

J’ai dit qu’il y a certaines zones de notre pays qui sont extrêmement corrompues.”

Mais il pointe Atlanta, Philadelphie et Detroit, les plus grandes villes de trois États où s’est jouée sa défaite de 2020.

Voilà la confusion permanente qu’il cherche à installer.


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