Françoise d'Aubigné

 Françoise d'Aubigné est née le 27 novembre 1635 à la prison de Niort, en France. Pendant que les familles nobles à travers l'Europe célébraient des naissances dans des chambres drapées de soie, avec des musiciens et des sage-femmes, elle vit le jour dans une cellule froide en pierre. Sa mère, Jeanne de Cardilhac, fille du gardien de la prison, avait épousé le prisonnier Constant d'Aubigné malgré son passé : un noble disgracié, un joueur qui avait perdu sa fortune, et un meurtrier qui avait tué sa première femme et son amant en 1619.



Jeanne choisit l'amour malgré tout. Lorsque Constant fut emprisonné pour dettes et soupçonné de trahison, elle s'installa dans sa cellule plutôt que de l'abandonner. Leurs trois enfants, dont Françoise, naquirent tous derrière les barreaux.


Ce n'était pas le début idéal pour une future reine.


Lorsque Constant fut enfin libéré en 1645, la famille s'installa à la Martinique pour tenter de reconstruire leur fortune, mais Constant perdit à nouveau tout dans ses jeux. En 1647, la famille revint en France, ruinée. À l'âge de dix ans, Françoise devint orpheline, portant un nom terni et sans perspectives d'avenir.


Elle fut passée entre des parents qui ne la voulaient pas—une tante protestante qui l'éleva avec bienveillance, puis une marraine catholique qui l'arracha à elle et força sa conversion dans un couvent ursulien. À quinze ans, Françoise avait été baptisée catholique, élevée protestante, reconvertie catholique, vivait en prison, avait survécu à la Martinique, perdu ses deux parents, et appris qu'elle ne pourrait compter que sur elle-même.


À seize ans, elle se retrouva face à un choix impossible : entrer définitivement dans un couvent ou épouser Paul Scarron—un poète de 42 ans, paralysé, en douleur constante, mais d'une ironie mordante. Il lui proposa le mariage non par passion, mais par nécessité : il avait besoin de quelqu'un pour gérer son ménage ; elle avait besoin d'un toit et d'un nom autre que d'Aubigné.


Françoise l'épousa en 1652.


Le mariage devint un objet de moquerie à Paris : le satiriste paralysé et la belle adolescente inconnue. Mais quelque chose d'inattendu se produisit : ils s'appréciaient réellement. Scarron respectait son intelligence. Elle s'occupait de lui avec patience et dignité. Son petit appartement devint un salon littéraire fréquenté par l'élite littéraire de Paris—des écrivains libertins, des philosophes, des satiristes qui reconnaissaient le génie quand ils le voyaient.


Madame Scarron écoutait, apprenait, absorbait la philosophie et la rhétorique des esprits les plus aiguisés de France. Elle découvrit que l’intellect pouvait ouvrir des portes que la richesse ne pouvait pas.


À la mort de Scarron en 1660, Françoise, veuve et sans le sou à 24 ans, n’avait plus de dot ni d’héritage, et aucun membre de sa famille pour l’aider. Mais elle possédait quelque chose de plus précieux : des connexions et une réputation d'intelligence.


Des amis convainquirent la Reine Mère, Anne d'Autriche, de lui accorder une pension modeste. Françoise continua à fréquenter les salons parisiens. En 1668, elle rencontra Madame de Montespan—la maîtresse officielle de Louis XIV, la femme la plus puissante de Versailles.


Madame de Montespan, enceinte de l’enfant illégitime du roi, avait besoin de quelqu’un de discret, intelligent et totalement digne de confiance pour servir de gouvernante. En 1669, Françoise Scarron devint gouvernante des enfants secrets du roi, vivant loin de Versailles tandis que Montespan poursuivait sa relation publique avec Louis. Entre 1669 et 1678, Montespan donna naissance à sept enfants du roi, que Françoise éleva avec un véritable amour et dévouement.


En 1673, les enfants furent légitimés et Françoise s'installa à Versailles.


Le roi Louis XIV, d'abord agacé par elle—trop sérieuse, trop pieuse, trop silencieuse dans une cour qui valorisait la performance et la flatterie—fut peu à peu attiré par son calme et son honnêteté. En 1674, il lui octroya 150 000 livres pour acheter le Château de Maintenon et ses terres. Elle devint la Marquise de Maintenon. En 1675, il la fit dame d'honneur. Leur relation devint plus intime au fil des années.


Quand la reine Marie-Thérèse mourut en juillet 1683, Louis XIV était libre de se remarier. Mais épouser une femme née en prison, veuve sans titre ni sang royal, était politiquement impossible. Le mariage devait rester secret.


En octobre 1683, dans une chapelle privée à Versailles, Louis XIV épousa Françoise d'Aubigné. La cérémonie fut suivie par une poignée de témoins. Le mariage ne fut jamais annoncé officiellement, bien qu'il soit bientôt connu de tous à la cour. Elle ne serait jamais appelée Reine de France. Elle ne serait jamais couronnée. Mais elle était son épouse dans tous les sens qui comptaient.


Pendant 32 ans, Françoise fut la partenaire de Louis. Elle l'influença vers une plus grande piété—ses maîtresses ouvertes disparurent, remplacées par une cour plus digne. Mais elle utilisa aussi sa position pour créer quelque chose de durable.


En 1686, elle fonda la Maison Royale de Saint-Louis à Saint-Cyr—aussi une école pour 250 filles nobles sans fortune. Elle conçut elle-même le programme d'études, une éducation pratique centrée sur la vertu, la civilité, et la gestion des foyers. Aucune dot. Aucune honte. Juste des opportunités.


Elle écrivit des dialogues éducatifs et de philosophie morale. Elle visita constamment l'école, connaissant les noms des filles, comprenant leurs luttes, leur offrant ce que personne ne lui avait donné : une chance.


Quand Louis XIV mourut le 1er septembre 1715, Françoise avait 79 ans. Elle aurait pu rester à Versailles, profitant de sa position. Mais elle retourna immédiatement à Saint-Cyr, choisissant de passer ses dernières années parmi ses élèves plutôt qu'auprès des courtisans.


Elle mourut là-bas le 15 avril 1719, à l'âge de 83 ans, et fut enterrée dans la chapelle de l'école, comme elle l'avait demandé.


Née dans une cellule de prison. Orpheline à 10 ans. Veuve et sans le sou à 24 ans. Épouse secrète du roi le plus puissant d'Europe. Fondatrice d'une école qui donna un avenir à des centaines de filles oubliées.


Françoise d'Aubigné prouva que le véritable pouvoir ne vient pas des titres ou des couronnes—il vient du but, d'utiliser l'influence que l'on a pour ouvrir des portes pour les autres.


Elle ne fut jamais appelée reine. Mais elle changea la France quand même.


Sources :


Le Monde ("Françoise d'Aubigné, de prisonnière à Marquise de Maintenon")


Histoire et Société ("La vie de Françoise d'Aubigné, une ascension inédite à la cour de Louis XIV")

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