Le rapt qui hypnotise une nation
Toute l’Amérique suspendue à l’histoire d’une vieille dame enlevée à son domicile, devenue le visage d’une angoisse nationale. Car c’est la mère de l’une des plus célèbres présentatrices de la télé.
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Hi everyone, c’est Zeitgeist, quelques minutes en retard ce matin, donc tout chaud.
Je vous raconte comment le président remue à nouveau les veilles rengaines complotistes de fraude électorale pour semer le trouble sur les prochains scrutins de 2026… et 2028. Peut-il rester au pouvoir contre la Constitution ? Une opération qui brouille les frontières entre renseignement, police et politique.
Le mythique Washington Post sacrifie un tiers de son personnel. Le journal du Watergate renonce à une partie de lui-même.
Et j’ai lu pour vous l’offensive papier glacé dans Vogue du gouverneur de Californie Gavin Newsom qui rêve de succéder à Trump.
Je pensais vous parler de l’Iran, d’Epstein, comme je le fais souvent dans Zeitgeist, et j’y reviendrai dans les prochains numéros. Beaucoup d’autres titres le font très bien.
Ce matin, permettez moi d’oser un petit pas de côté.
J’ai choisi plutôt de vous raconter l’histoire qui, depuis trois jours, tient l’Amérique en haleine.
C’est la disparition de Nancy Guthrie, une dame de 84 ans, enlevée à son domicile dans un quartier tranquille de Tucson, dans le désert d’Arizona.
Pourquoi ? Parce qu’elle est la mère de Savannah Guthrie, l’un des visages les plus familiers de la télévision américaine, qui, depuis près d’une quinzaine d’années, réveille chaque matin des millions de téléspectateurs de la matinale de NBC, le Today Show, une institution depuis les années 50.
Vraiment, depuis lundi, c’est devenu une obsession nationale.
Ces dernières heures, Trump a décidé d’envoyer sur place le patron du FBI.
“J’ordonne à TOUTES les forces de l’ordre fédérales et locales de se mettre immédiatement au service de la famille (…) tous les moyens nécessaires pour ramener sa mère saine et sauve chez elle”.
Avant de vous parler de l’appel bouleversant aux ravisseurs envoyé il y a quelques heures par Savannah Guthrie, il faut que je vous explique pourquoi l’affaire a instantanément quitté la rubrique des faits divers pour devenir une obsession nationale.
Tout commence dimanche matin. Nancy Guthrie ne se présente pas à l’église, comme cette dame très pieuse en a l’habitude. Les fidèles s’inquiètent. La famille est prévenue. Des proches se rendent chez elle. La voiture est toujours garée devant la maison. Le téléphone, le portefeuille, les clés, la montre connectée, tout est encore là. Mais elle a disparu.
Quand les agents arrivent, ils comprennent vite que ce n’est pas une errance ni une fugue. Il y a des traces inquiétantes, à l’extérieur comme à l’intérieur de la maison.
Certains médias ont évoqué des traces de sang, sans que ce soit confirmé. Mais il y a eu des signes d’effraction. Tout semble indiquer qu’elle a été sortie par la force.
Des masses de reporters débarquent.
Alertes sur toutes les chaines d’info.
Il y a suffisamment d’éléments pour que le shérif parle de “scène de crime” (attention, comprendre crime dans le sens anglais, c’est-à-dire une infraction grave qui relève du pénal, pas forcément un meurtre).
À partir de là, course contre la montre.
Car Nancy Guthrie souffre de problèmes de santé sérieux. Elle a besoin de médicaments quotidiens. Sans eux, préviennent les autorités, les conséquences peuvent être fatales. Chaque heure compte.
Mais ce qui transforme ce drame en feuilleton national, c’est bien l’identité de la fille. Aux États-Unis, Savannah Guthrie n’est pas seulement une journaliste respectée, intervieweuse reconnue pour sa pugnacité, ancienne correspondante à la Maison Blanche sous la présidence Obama.
Comme beaucoup de gens, quand je suis aux États-Unis, chaque matin à 7h, c’est Savannah Guthrie qui m’accompagne, comme des millions de téléspectateurs du Today Show. Si vosu avez vu la série The Morning Show, c’est son histoire qui a inspiré le personnage de Jennifer Aniston.
Et le style très familial et personnel, parfois sirupeux, autour duquel est construit le Today Show fait que, pour beaucoup d’Américains, Savannah Guthrie n’est pas une vedette inaccessible. C’est quelqu’un qu’on croit connaître, qui nous parle de sa vie, de sa famille. Les téléspectateurs ont eu l’occasion de voir Nancy à plusieurs reprises ces dernières années. La journaliste en parle souvent à l’antenne.
Vous comprenez que lorsque, lundi matin, elle disparaît brutalement de l’antenne, lorsque NBC annonce que Savannah Guthrie ne présentera pas demain soir à Milan la cérémonie d’ouverture des JO, lorsque ses collègues ouvrent les journaux télévisés en appelant le public à l’aide, lorsque sa chaîne casse ses programmes pour diffuser en direct la conférence de presse du shérif, ce n’est plus seulement la mère d’une célébrité. C’est la mère de Savannah.
On voit des choses assez étranges, comme cet échange entre ses coprésentateurs de l’émission relevé par Brian Stelter (l’auteur de l’infolettre Reliable Sources et du livre d’’enquête qui a inspiré The Morning Show).
L’un dit "je crois que je n'ai jamais prié pour quelque chose d'aussi difficile de toute ma vie”. L’autre ajoute “c'est tout ce que nous pouvons faire pour l'instant”.
Et dans la matinale de Fox News, c’est l’ancien cardinal de New York Tim Dolan qui vient raconter qu’il a appelé Savannah Guthrie pour prier.
“Savannah, je demande au Bon Berger de retrouver cette brebis perdue.”
Depuis trois jours, les mêmes images envahissent les écrans, les rubans de police, les cactus sous le soleil d’Arizona, les drones qui survolent les collines. Comme un western transformé en scène de thriller.
Les ingrédients sont tous là. Une disparition nocturne. Une femme âgée, fragile mais décrite comme “parfaitement lucide”.
Et puis, ces dernières heures, l’affaire a pris encore une autre dimension.
Des lettres de rançon ont été envoyées à des médias et réclament des millions de dollars en cryptomonnaie. Les autorités confirment en avoir reçu copie. Mais est-ce l’œuvre de plaisantins qui cherchent à profiter de l’attention nationale ? Le FBI est saisi pour les authentifier.
Car rien n’est clair. Rien n’est simple. Les enquêteurs répètent qu’ils n’ont aucun suspect.
Les théories se multiplient en ligne, certains spéculent sur un kidnapping, un meurtre ou l’exploitation cynique de la notoriété de sa fille. “Nous examinons toutes les pistes”, répète le shérif.
Ce flou alimente la fascination. Chaque détail devient signifiant. Le fait que Nancy Guthrie ait dîné la veille chez sa fille aînée. Le fait que son gendre l’ait raccompagnée et se soit assuré qu’elle était bien entrée chez elle. Le fait que son pacemaker ait cessé de communiquer avec ses appareils connectés au milieu de la nuit. Le fait qu’elle n’ait emporté ni médicaments ni effets personnels.
Et pendant ce temps, l’Amérique regarde Savannah Guthrie faire la une.
Il y a quelques heures, elle est apparue dans une vidéo, entourée de son frère et de sa sœur. Elle supplie. S’adresse directement à ceux qui ont peut-être sa mère. Elle demande une preuve de vie. Elle dit :
“Nous sommes prêts à parler”
Le président a appelé Savannah Guthrie. Il envoie ce matin le directeur du FBI sur place. C’est l’un de ses proches.
La Maison-Blanche publie des messages de soutien. Tout cela ajoute une couche supplémentaire au récit, presque irréelle.
Ce mystère captive aussi l’Amérique parce qu’il allume une inquiétude plus large sur la sécurité.
Nancy Guthrie vivait dans un quartier réputé calme, entourée de voisins. La promesse simple d’une vieillesse paisible, entourée, protégée. Si cela peut arriver là, à elle, cela peut arriver partout.
C’est aussi cela qui fascine le pays.
Comment une vie ordinaire peut-elle disparaître ainsi, en une nuit, et emporter avec elle la certitude que le monde est encore à sa place ?
La semaine dernière, le FBI, dirigé par l’un de ses proches, a perquisitionné le principal centre électoral du comté de Fulton, en Géorgie, avec un mandat autorisant la saisie d’un volume exceptionnel de documents liés à l’élection présidentielle de 2020. Oui, il s’agit bien des bulletins physiques, des listes électorales, des procès-verbaux du dépouillement, des bandes des machines de vote.
Théoriquement, il s’agit d’une enquête judiciaire sur d’éventuelles violations des lois fédérales encadrant la conservation des archives électorales.
Personne n’est dupe. Cet épisode marque surtout le retour brutal d’une obsession jamais éteinte chez Donald Trump, qui n’a toujours pas digéré sa défaite face à Joe Biden.
Depuis le début de ce second mandat, cette obsession ne se contente plus d’alimenter les discours ou les réseaux sociaux. Elle s’installe désormais au cœur même de l’appareil d’État.
Et le plus troublant n’est pas la perquisition elle-même, mais la double lame. D’un côté, une enquête conduite par le ministère de la Justice. De l’autre, une investigation parallèle menée par la directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard, qui travaille séparément des procureurs fédéraux, mais avec l’aval explicite du président.
Cette investigation porte, sur le papier, sur “l’intégrité électorale” et les vulnérabilités potentielles des systèmes de vote. En réalité, elle recycle des théories de manipulation et d’ingérence étrangère que Trump brandit depuis 2020 pour répéter qu’on lui a “volé” l’élection.
Selon plusieurs médias américains, Gabbard briefe régulièrement Trump à ce sujet, s’est penchée sur les machines de vote de plusieurs États clés, et a été envoyée personnellement par le président en Géorgie pour assister à l’exécution du mandat du FBI. Sa présence sur les lieux inquiète.
Pourquoi la cheffe du renseignement national, sans pouvoir de police intérieure, se retrouve-t-elle au cœur d’une opération de maintien de l’ordre ? Des élus démocrates de Géorgie ont écrit à la ministre de la Justice, Pam Bondi, pour demander si l’administration enquêtait réellement sur une menace étrangère. Cela justifierait sa présence comme directrice nationale du renseignement, mais exigerait un briefing du Congrès.
Car si ce n’est pas le cas, cela signifie que la directrice du renseignement national utilise l’appareil du renseignement à des fins politiques, au bénéfice du président.
Vous voyez le problème.
La confusion est devenue totale lorsqu’on a appris que Gabbard, sur place, avait organisé un appel téléphonique entre le président et des agents du FBI présents sur les lieux. Pour les remercier.
Imaginez la scène. Le président au bout du fil, pendant une opération en cours, pour féliciter des enquêteurs dans une affaire qui renvoie directement à sa contestation des résultats électoraux. Le tout organisé par la directrice du renseignement.
Si cette scène figurait dans un scénario hollywoodien, le studio dirait aux auteurs que ce n’est pas crédible.
Je vous raconte cette séquence récente, mais ce n’est pas la seule. Trump joue en permanence avec cette ambiguïté sur son respect du processus électoral en 2028.
Lundi, dans un podcast animé par Dan Bongino, figure des cercles MAGA qu’il avait nommé numéro deux du FBI au début de son second mandat (voyez le mélange des genres) Trump exhorte les républicains à “prendre le contrôle” du vote.
“Les Républicains devraient dire : “Nous voulons prendre le contrôle. Nous devrions prendre le contrôle du vote.”
Il appelle à “nationaliser” les élections dans “au moins 15 endroits”.
Bon, c’est totalement contraire à la Constitution américaine, qui confie l’organisation des scrutins aux États et aux autorités locales.
Et dans cet entretien, Trump répète qu’il a largement gagné l’élection de 2020.
Toujours les mêmes arguments. Lutter contre la fraude, empêcher des étrangers de voter, etc.
Je vous cite ces exemples des derniers jours, mais il y en a eu d’autres, et il y en aura encore. Trump cherche ainsi à semer le trouble sur le processus électoral, à déplacer ces questions vers le terrain judiciaire et sécuritaire.
C’est là que se forme un nuage sombre, à quelques mois des élections de mi-mandat, et à deux ans et neuf mois de la prochaine présidentielle.
En réactivant sans cesse 2020, Trump ne cherche pas tant à refaire le passé qu’à modeler l’avenir. Délégitimer hier pour fragiliser demain. Installer l’idée que toute défaite future ne pourra être que suspecte. Préparer les esprits à l’intervention d’un pouvoir fédéral fort, présenté comme l’ultime garant de la “vérité” électorale.
Rien, à ce stade, ne prouve l’existence d’un plan précis visant à se maintenir au pouvoir après 2028. Peut-être quittera-t-il tranquillement le pouvoir, en passant la main à son successeur élu par les Américains, quel que soit son bord.
Mais il entretient l’ambiguïté. Pour éroder la confiance, brouiller les frontières institutionnelles, habituer l’opinion à l’idée que l’élection n’est légitime que si elle confirme ce qu’il raconte. Comme une forme d’accoutumance.
Tenez, il y a encore quelques heures, en recevant le présentateur du journal télévisé de NBC dans le Bureau ovale.
Tom Llamas interroge Trump l’intégrité électorale des élections de mi-mandat à la fin de l’année, et sur celle de 2028. Et il a raison, puisque Trump évoque régulièrement la possibilité d’un troisième mandat pourtant contraire à la Constitution.
Le journaliste lui demande s’il existe un “quelconque scénario” dans lequel il serait encore président le 21 janvier 2029, au lendemain de l’investiture de son successeur. Et une nouvelle fois, Trump s’amuse à entretenir le flou.
“Je ne sais pas. Ce serait intéressant.
Mais ce ne serait pas terrible si j’étais d’accord avec vous, si je vous donnais la réponse que vous cherchez ? La vie serait tellement moins excitante. Tellement moins excitante. Mais je ne fais ça que pour une seule raison : rendre à l’Amérique sa grandeur. Et c’est ce que nous faisons.”
Au passage, NBC l’interroge aussi sur l’opération menée par Tulsi Gabbard.
Trump commence alors à rétropédaler sur ses appels récents à “nationaliser le vote” et à voir les républicains “prendre le contrôle” du processus électoral.
“Je n’ai pas dit ‘national’.
J’ai dit qu’il y a certaines zones de notre pays qui sont extrêmement corrompues.”
Mais il pointe Atlanta, Philadelphie et Detroit, les plus grandes villes de trois États où s’est jouée sa défaite de 2020.
Voilà la confusion permanente qu’il cherche à installer












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