En partenariat avec Gaumont. Dans « Les rayons et les ombres », de Xavier Giannoli, Jean Dujardin incarne Jean Luchaire, patron de presse sous l’Occupation, qui fut condamné à mort à la Libération.
On sait bien que ce n’est pas l’enthousiasme qui étouffe les routiers de la critique de films. D’où la stupéfaction quand, à l’issue de la projection de presse des « Rayons et les ombres », de Xavier Giannoli , la salle a applaudi. Depuis quarante ans que votre dévoué écume ces séances réservées à la profession, c’est la quatrième fois que ça arrive – après « Mauvais sang », de Leos Carax, « Cyrano de Bergerac », de Jean-Paul Rappeneau, et « La famille Bélier », d’Éric Lartigau. Trois longs-métrages totalement différents et avec lesquels « Les rayons et les ombres » n’a aucun point commun non plus – même si son actrice principale, Nastya Golubeva, révélation féminine de l’année soit écrit en passant, n’est autre que la fille de Leos Carax . Mais là où se démarque vraiment le film de Giannoli, c’est dans le choix de son sujet : l’histoire de Jean Luchaire, fusillé le 22 février 1946 pour collaboration et intelligence avec l’ennemi, et de sa fille Corinne, starlette d’avant-guerre frappée de dix ans d’indignité nationale pour les mêmes chefs d’accusation que son père. Il fallait oser.
Car combien de scénarios ont exploré frontalement la collaboration chère à Philippe Pétain et à Pierre Laval ? Ne cherchez pas, il n’y en a qu’un. Pas deux. Un seul, « Lacombe Lucien » de Louis Malle en 1974. Et encore ! Il s’agissait d’une pure fiction autour d’un jeune fermier qui devenait collabo par désœuvrement quelques mois avant la fin de l’Occupation. Là, avec « Les rayons et les ombres », on est dans le dur, dans l’authentique. Jean Luchaire n’est pas un personnage de roman. Il a bel et bien existé. C’était un homme méprisable, d’une morale répugnante. En un mot, un salaud. Force à Jean Dujardin d’avoir pris le risque de l’incarner. À l’automne, il nous avait prévenus : « Je ne choisis pas le personnage, mais l’époque. Incarner Luchaire n’est qu’un véhicule pour arrêter d’être faux-cul et regarder ce qui s’est passé à ce moment-là. C’est un sujet qui gratte. ». La démangeaison est pour le moins sévère. « Lavez la France de cette souillure ! » : c’est par ces mots que le magistrat, Raymond Lindon (grand-père de Vincent) , concluait son réquisitoire. C’est dire si on plonge dans la fange de notre histoire, absente des manuels scolaires.
Pour Xavier Giannoli, «la collaboration est la boîte noire de la francitude. Et de ce qu’est un être humain» Pourtant, comme tout être humain, Luchaire n’est pas né mauvais. Fils d’un écrivain et professeur de langues proche du philosophe Henri Bergson, il a même vu le jour sous une bonne étoile. Il grandit entouré d’universitaires républicains et laïques, est fervent militant pour la paix et pour les « États-Unis d’Europe » chers à Aristide Briand, puis fonde le journal « Notre Temps » , auquel participent Pierre Brossolette et Pierre Mendès France dont les noms ornent rues et écoles de notre pays. Que Luchaire ne les a-t-il suivis lorsqu’ils refusent d’écrire dans « Les Nouveaux Temps », quotidien propagandiste financé par le régime de Vichy et l’occupant allemand… Celui-ci est représenté par Otto Abetz, ami de longue date de Luchaire et nommé en 1940 ambassadeur à Paris. Ces deux-là ont en commun une obsession du rapprochement franco-allemand et vont disculper le nazisme au nom du pacifisme.
Jean et Corinne Luchaire lors de leur arrestation par les troupes américaines à Merano, dans les Alpes italiennes, en mai 1945. KEYSTONE-FRANCE / © KEYSTONE-FRANCE
Et puis Luchaire n’est pas mécontent des avantages de sa nouvelle situation : catapulté président de la Corporation nationale de la presse française, il encadre et contrôle les publications et, via son statut, mène une vie de luxe dont bénéficie Corinne, sa fille aînée et préférée (il en a deux autres et un garçon). Elle est une étoile montante depuis « Prison sans barreaux », tourné en 1938 alors qu’elle n’a que 17 ans. Critiques de l’époque et historiens du cinéma s’accordent à dire qu’avec son naturel et son insolence elle est une déflagration de modernité. L’ironie veut que la séquence clef du film est celle où elle hurle : « Je suis innocente ! » alors qu’elle sera accablée et accusée de tous les maux à la Libération… « La cruauté du destin de cette jeune femme est au centre du film, précise Xavier Giannoli. Rendez-vous compte qu’après la guerre on grattait son nom sur la pellicule des films où elle apparaissait ! S’il n’est pas du tout question de minimiser la compromission impardonnable de Jean Luchaire, le projet est de réhabiliter sa fille. La phrase essentielle est dite par ce soldat gaulliste qui la sauve des griffes de salopards durant l’épuration : “Relevez-vous, mademoiselle. ” Il ne parle pas qu’à elle à ce moment-là mais à la France. » « Je la considère comme une victime collatérale et j’ai de la tendresse pour elle, mais elle n’est pas innocente non plus, tempère Nastya Golubeva. Elle a accepté des choses que je n’aurais pas acceptées. Encore que c’est facile à dire… »
Au côté de Jean Dujardin, Nastya Golubeva, 21 ans, campe la fille du journaliste vichyste. © DR
L’actrice émergente et la star : Nastya Golubeva et Jean Dujardin, le 2 mars à Paris. Paris Match / © Dorian Prost
On peut mettre aussi cette « acceptation » sur le compte d’une admiration immodérée pour son père, qui devient son seul référent, étouffant chez elle tout avis politique ou regard objectif sur ce qui se passe dans le monde. Pour ne rien arranger, elle hérite de lui le gène des plaisirs faciles et, plus problématique, le bacille de la tuberculose. La sachant malade, les producteurs refusent de l’engager et elle passera l’Occupation entre mondanités, champagne et sanatorium. Lors d’une de ses cures, la Résistance l’aurait approchée. En vain. Elle argue la fatigue causée par le mal qui la ronge. « La question qui se pose, dans son cas, est celle du libre arbitre, analyse Xavier Giannoli. Celui d’une jeune femme de 20 ans qui aime son père, qui l’adore même, un père également malade, est altéré. Pour Luchaire, la maladie est une fuite. Ça lui permet de se dire : “À quoi bon ?” Il y a une chronologie dans sa compromission. Au fur et à mesure qu’il sait des choses, il se perd dans les vertiges de l’argent et de la drogue. Et il va diluer la culpabilité qu’il ressent en rendant des “petits services”, cette horrible morale derrière laquelle on se réfugie : “J’ai fait ce que je pouvais”, tout en fuyant dans un hédonisme débridé. »
« Je suis entré dans le personnage par la maladie, confie Jean Dujardin. Je me demande si cette maladie justement ne s’est pas invitée dans ce désir de luxe, ce besoin de s’adapter et donc de collaborer pour servir ses intérêts personnels. En 1936, il apprend qu’il a la tuberculose et les médecins ne lui donnent pas plus de quatre ou cinq ans à vivre. Qu’est-ce que ça accélère dans le processus de sa “moralité” ? Durant l’Occupation, les gens ont faim, ils crèvent la dalle ! Luchaire, lui, veut protéger son pré carré. Mais je ne suis pas historien et ce n’est qu’une supposition. » Raymond Lindon, incarné par Philippe Torreton, réfute l’argument avec éloquence : « On vous dira que Luchaire, malade, se sachant condamné, a voulu danser avec la mort, en goûtant à toutes les compromissions, jusqu’à l’ivresse. Mais la mort qui rôde peut vous élever au-dessus de vous-même, et ne pas libérer nécessairement vos plus vils instincts. » D’autant que ses proches n’ont de cesse de dresser des paravents moraux pour le remettre dans le droit chemin. Son propre père, qui a rejoint la Résistance, lui dit ses quatre vérités dans une lettre rendue publique après la guerre. Son ami Brossolette le conjure de ne pas pactiser avec le diable. Et quand il argue : « Vivre, c’est se compromettre », même son ami Otto Abetz rétorque : « Tout le monde n’est pas corrompu, Jean. »
Le réalisateur Xavier Giannoli, le 2 mars à Paris. Paris Match / © Dorian Prost
«Sa fille actrice a été un dommage collatéral des mauvais choix de son père, explique Jean Dujardin. Un drame intime qui frise la tragédie antique» Las ! Luchaire s’obstine jusqu’à se perdre en absurdie quand, Paris libéré, il emboîte le pas à Pétain et sa cohorte de miliciens vers Sigmaringen. Corinne, mère d’une petite fille qu’elle a eue avec un capitaine de la Luftwaffe, suit son père. Puis c’est la cavale. De courte durée. Ils sont arrêtés et passent à la caisse : à lui le peloton, à elle la misère et l’opprobre, avant de succomber à la tuberculose le 22 janvier 1950, alors qu’elle s’apprêtait à tourner en Suisse un film, « La vie recommence demain ». Le destin a décidément un drôle de sens de l’humour.
« Je vois cette histoire comme un triangle, résume Jean Dujardin. Il y a l’ambition de cet homme, son amitié avec cet ambassadeur allemand dans un régime intolérable et la notoriété grandissante de sa fille, laquelle sera un dommage collatéral des mauvais choix de son père. Cela crée un drame intime qui frise la tragédie antique. Ça méritait d’être raconté ! L’habileté est de ne pas en avoir fait un film politique. On entre dans cette histoire par l’humain, à travers la relation d’un père avec sa fille, l’amitié entre deux hommes et la maladie. » Sauf qu’entre « Marguerite », « Illusions perdues » ou l’excellentissime série « D’argent et de sang », il y a toujours chez Xavier Giannoli un fond de sauce qui parle de notre époque. « La collaboration est la boîte noire de la francitude et même de ce qu’est un être humain, dit-il. Car de quoi est-il question ? De compromission. Comment défendre ces valeurs qui nous structurent en tant que citoyen plutôt que se compromettre par intérêt financier ou électoral ? Par exemple, jouer avec le feu antisémite par intérêt électoral est gravissime. Les lignes de faiblesse les plus noires du débat politique des années 1930 ont généré une crise morale, dont on ressent les secousses. Et la mission du cinéma et de la littérature est d’explorer la complexité de ces situations, là où le débat politique tombe dans la simplification idéologique. » Rendons alors à Victor ce qui est à Hugo à travers cet extrait du recueil « Les rayons et les ombres » :
L’humanité se lève, elle chancelle encore
Et, le front baigné d’ombre, elle va vers l’aurore.
Tout homme sur la terre a deux faces, le bien
Et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien.
On applaudit.
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