En Martinique, le crépuscule du parti fondé par Aimé Césaire
Cerné par les affaires politico-financières, le Parti progressiste martiniquais joue sa survie aux élections municipales. Inspiré directement par les mouvements sociaux contre la vie chère, un nouveau parti entend conquérir Fort-de-France et rompre avec les pratiques de son concurrent.
une institution à la Martinique que de nouvelles forces, issues notamment du mouvement social, essaient de remplacer. Avant les élections municipales de mars, le Parti progressiste martiniquais (PPM), fondé en 1958 par Aimé Césaire et Pierre Aliker, est encore hégémonique sur l’île antillaise. Son président actuel, Didier Laguerre, est le maire sortant du chef-lieu de la Martinique et est candidat à sa réélection.
Face à lui, il trouvera Steeve Moreau, lui-même issu du PPM mais désigné candidat par un nouveau parti politique nommé Pour le peuple (PLP), cofondé par des dirigeant·es du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC), association mise en place afin de lutter dans la rue contre la cherté de la vie et la pwofitasyon.

Parmi ses soutiens : le leader du mouvement social contre la vie chère qui a secoué la Martinique depuis plus d’un an, Rodrigue Petitot, dit « le R ». « Bien sûr que le PPM est un gang ! Un gang qui tient tout le pays ! Je peux le dire, le répéter, et on peut m’attribuer ces propos, je n’ai aucun problème avec ça ! », explique-t-il sans ambages. Il est lui-même régulièrement convoqué devant les tribunaux pour ses prises de parole : condamné en décembre 2024 pour avoir tenu des propos jugés « menaçants » envers les maires de Martinique sur un réseau social ou jugé récemment pour outrage à agent.
Steeve Moreau, le candidat de PLP, dénonce plus sobrement « l’opacité » qui entourerait l’utilisation de l’argent public et la « mauvaise gestion » du PPM. « Notre première décision sera de commander des audits financiers pour tous les “satellites” de la ville, promet-il. En cinquante ans, il n’y en a jamais eu. Que fait l’État, que font les services du contrôle de la légalité ? »
Une condamnation pour concussion
De fait, le PPM a été visé ces derniers temps par de nombreuses mises en cause pour atteinte à la probité. Le maire sortant de Fort-de-France, Didier Laguerre, a été relaxé, jeudi 19 février, à l’issue d’un procès devant le tribunal correctionnel de Paris où il était mis en cause pour détournement de fonds publics. Son camarade de parti et coprévenu Serge Letchimy n’a pas eu cette chance : le président de la collectivité territoriale de Martinique (CTM) a été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis, 150 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité pour concussion.
Le Parquet national financier (PNF) reprochait à l’ancien député et maire, également ancien président du PPM, d’avoir été réintégré dans l’effectif de la ville afin de faire valoir ses droits à une retraite anticipée, alors qu’il siégeait toujours au Palais-Bourbon. Dans un communiqué publié jeudi 19 février, Serge Letchimy a annoncé faire appel de cette condamnation et dénonce avec la plus grande vigueur une décision « infondée ».
En pleine campagne des municipales, la condamnation de celui qui affirme en public comme en privé – depuis de très nombreuses années – qu’il est celui à qui Aimé Césaire a « donné les clés » tombe mal.
« Malheureusement, ce parti s’est singularisé par son incapacité à bien gérer les établissements, les communes, les collectivités : partout où il y a des affaires, c’est le PPM ! », dénonce la députée socialiste Béatrice Bellay, candidate à la mairie de Fort-de-France dans le cadre d’un « ticket » avec l’indépendantiste du Parti de libération de la Martinique (Palima), Francis Carole. Son élection au Palais-Bourbon, lors des législatives anticipées de 2024, a représenté la première défaite du PPM dans son bastion de Fort-de-France depuis cinquante ans.
« Le déficit du syndicat de traitement des déchets, le détournement de fonds publics à la CTM, un impayé de 40 millions d’euros à l’Office de l’eau et pour finir cette retraite-chapeau que la ville a versée à son ancien maire : encore et toujours le PPM ! », liste Béatrice Bellay.
Un procès à venir
Encore Béatrice Bellay n’évoque-t-elle que des affaires passées : aux Antilles, un procès est dans toutes les têtes : celui de la coopérative agricole Madivial, reporté à la fin du mois de mai. Ses dirigeants et plusieurs responsables de filières agricoles sont mis en cause pour détournement de fonds européens.
Aucune figure du PPM n’est directement mise en cause ou même citée à comparaître, mais le nom de la coopérative est associé à plusieurs autres scandales, dont la construction illégale d’un silo à grains, des atteintes environnementales à la mangrove et la destruction de plusieurs tonnes de viande de poulet et de lapin.
En dissidence du parti créé par Aimé Césaire, la sénatrice (socialiste) Catherine Conconne en a longtemps été l’une des figures les plus en vue. Elle fait l’objet d’attaques régulières dans la presse martiniquaise et sur les réseaux pour ses liens supposés avec la coopérative et se dit exaspérée par ces mises en cause de sa probité.
« Il faut arrêter les fantasmes sur les liens entre Madivial et les élus !, s’indigne la sénatrice, contactée par Mediapart. Madivial n’a jamais eu d’aides européennes quand nous étions au pouvoir : il s’agit des fonds Posei, de l’argent redistribué par l’État et pas par la région. Si nous avions quelque chose à voir avec cette affaire, ne pensez-vous pas que nous aurions été convoqués à un moment ou à un autre par la justice ? »
La Martinique sera bientôt l’une des régions françaises les plus vieilles. Les jeunes vont ailleurs, en France généralement.
Selon nos informations, l’Office de développement agricole outre-mer (Odeadom), le « guichet » des aides agricoles européennes, est au nombre des victimes du prochain procès de la coopérative Madivial, ainsi que les autres organismes payeurs de l’État français.
« On me reproche d’être proche des filières de production mais c’est bien normal eu égard aux fonctions que j’ai occupées et au rôle que je souhaite continuer à jouer pour développer mon pays, poursuit la sénatrice Catherine Conconne. J’ai quitté le PPM en 2020 parce que j’avais des désaccords avec eux sur leur mode de fonctionnement, à moderniser, mais je suis toujours césairienne ! Pour moi, c’est la plus belle philosophie politique pour la Martinique : elle rétablit notre identité et nous a fait découvrir ce que nous étions et d’où nous venons. »
Cet héritage suffira-t-il à assurer la survie du PPM aux prochaines élections municipales ? Pas moins de huit listes se disputent les faveurs d’un corps électoral en cours de rétrécissement et surtout de vieillissement. « Avec son vieillissement, la diminution de la population est le plus grave problème martiniquais : Césaire parlait de génocide par substitution, expose Alex Ferdinand, historien et militant syndical et politique. La Martinique sera bientôt l’une des régions françaises les plus vieilles. Les jeunes vont ailleurs, en France généralement, et cela se répercute sur la composition du corps électoral. À Fort-de-France, on était 100 000 habitants, il n’y a plus que 60 000 inscrits. De là, on constate une bascule générationnelle. »
Desserte maritime, délabrement du bâti, insécurité grandissante due au narcotrafic – un homme a encore été tué par balles dans le quartier de Sainte-Thérèse lundi 16 février au début des « jours gras » : les sujets de préoccupation des Foyalais·es sont nombreux, et pressants. Lors de la précédente élection municipale, en 2020, le taux d’abstention avait atteint les 75 %.
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