Contre l’inféodation
Photo : "Vers l’Ouest, le cours de l’Empire prend son chemin", d’Emanuel Leutze, 1861. (Wikimedia commons et Xavier Lahache)
Ces derniers mois, nos dirigeants politiques semblent découvrir que nous sommes dépendants des États-Unis, notamment dans le domaine numérique ou de la défense. Peut-on seulement s’en défaire ? Et alors que les récentes frappes américaines en Iran ravivent le spectre d’une guerre économique et militaire globale, la France peut-elle encore prétendre au rôle de puissance d’équilibre ?
Il faut se souvenir des comptes rendus extatiques du Forum de Davos, qui fournissaient l’occasion d’une célébration unanime de la mondialisation heureuse, pour mesurer le bouleversement que nous vivons. Les premières alertes, pourtant, commencent à dater. En 2017, Xi Jinping s’était payé le luxe de défendre à la tribune le libre-échange et l’ouverture des frontières dans une harangue d’opposition à Donald Trump qui avait fait l’admiration des Européens. « Un discours impressionnant, et un discours très stratégique, vibrant plaidoyer pour une politique de portes ouvertes, pour le dialogue direct et contre le protectionnisme », s’était enflammée la ministre allemande de la Défense de l’époque, une certaine Ursula von der Leyen, qui prouvait par là sa hauteur de vue… Quelques observateurs avisés auraient pu, alors, faire remarquer que la Chine, qui ne respecte aucune des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), subventionne ses entreprises et ferme ses marchés publics aux entreprises étrangères, demandait surtout aux Occidentaux de continuer à jouer les idiots utiles du village global. Mais il était si rassurant de traiter Donald Trump d’imbécile et d’attendre patiemment l’élection d’un président démocrate pour que tout rentre dans l’ordre.
En 2026, le Forum de Davos a offert un nouveau spectacle. Le président de la République, Emmanuel Macron, lunettes de soleil sur le nez et accent français assumé, s’est offert une notoriété d’influenceur TikTok pour son rôle de premier résistant au trumpisme, une semaine avant l’annonce de la cession d’un nouvel actif stratégique, la société LMB Aerospace, à un groupe américain. Le discours du chef de l’État français – un plaidoyer pour le droit international et le multilatéralisme – parlait avec assurance et conviction d’un monde qui n’a jamais existé mais que les Européens ont rêvé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et plus encore depuis la chute du mur de Berlin. Un monde dans lequel un Occident constituant une alliance entre égaux aurait tenté de faire respecter un ordre juste et de limiter l’emprise des puissances impérialistes et dictatoriales sur les nations les plus vulnérables.
A contrario, le discours du Premier ministre canadien tentait de s’appuyer sur une analyse lucide de ce qu’avait été l’ordre international post-1945 et du monde qui se dessine aujourd’hui. C’est à cet exercice-là que doit se livrer quiconque veut aujourd’hui sortir la France de sa posture de coq fanfaron pour en refaire la puissance d’équilibre dont nombre de pays ont besoin. Il y a bien sûr un préalable : redresser notre économie. Le PIB par habitant de la France est passé au début de 2026 en dessous de la moyenne européenne. Un indicateur de plus de l’appauvrissement du pays. Plus grave : ce sont plus de 1 600 entreprises françaises qui ont été rachetées par des entreprises américaines depuis 2017. Le fameux « Choose France » relève de la vente à la découpe.
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De fait, la fragilisation tragique de l’économie française par les gouvernements successifs depuis trente ans, et de façon accélérée depuis dix ans, relève de la même logique que la spécialisation de la France, sur la scène internationale, dans les opérations de communication et les sommets spectaculaires. Il y a là un problème majeur de compréhension des grands mouvements de fond de l’histoire et de capacité à définir une ligne directrice pour l’Hexagone. Souvenons-nous de l’élection présidentielle de 2017. Il y avait, certes, dans le projet du candidat Emmanuel Macron des éléments qui répondaient à une attente profonde des électeurs, notamment le refus des assignations et des déterminismes, l’idée de rendre à chacun une autonomie sans laquelle la méritocratie n’est que lettre morte. Hélas, dix ans plus tard, la France est plus que jamais gouvernée par une oligarchie d’énarques occupés à assurer leur deuxième carrière dans le privé. En revanche, les anciens laudateurs du jeune prodige, pour la plupart mués en amoureux déçus, tentent de faire oublier par leurs critiques sur la personnalité du président que c’est bien son analyse de la situation internationale et ses choix économiques qui étaient erronés.
Chimères européennes
Souvenons-nous de ces discours sur la nécessaire adaptation à la mondialisation, des appels à la dérégulation, à la fin des protections rebaptisées « rentes ». Souvenons-nous surtout du tapis rouge déroulé aux géants américains des plates-formes, des cabinets de conseil et des gestionnaires de fonds, d’Uber à BlackRock et de Microsoft à McKinsey. Souvenons-nous enfin de cet éloge d’une Union européenne dont il fallait être le meilleur élève, quitte à maquiller ses dysfonctionnements en appelant à une hypothétique « souveraineté européenne » aussi chimérique que l’« Europe sociale » des socio-démocrates. La fin du cycle néolibéral, le durcissement de l’impérialisme américain – qui ne se résume aucunement aux brutalités du trumpisme –, la désoccidentalisation et l’émergence, à travers les BRICS, d’un relais de puissance pour les pays – Chine et Russie en tête – engagés dans une autonomisation de leur économie par rapport au dollar, enfin la compétition déjà féroce pour les matières premières et les composants critiques, en premier lieu les micro-processeurs, tout était déjà à l’œuvre. Il suffisait pour le voir de n’être pas un pur produit de l’idéologie libre-échangiste et atlantiste qui avait régné pendant quarante ans et dont les zélateurs espéraient la maintenir sous respirateur artificiel.
« La dépendance des pays européens vis-à-vis des États-Unis, que certains semblent découvrir depuis que Donald Trump a entrepris de transformer une hégémonie géopolitique en domination mafieuse, ne date pas d’hier. »
La dépendance des pays européens vis-à-vis des États-Unis, que certains semblent découvrir depuis que Donald Trump a entrepris de transformer une hégémonie géopolitique en domination mafieuse, ne date pas d’hier. L’ordre international installé au sortir de la Deuxième Guerre mondiale avec le partage du monde issu de Yalta faisait déjà de l’Europe de l’Ouest une colonie américaine. La France ne doit qu’au choix de de Gaulle de conserver l’administration de Vichy et de nouer un pacte avec les communistes d’avoir échappé à une occupation américaine qui était entièrement planifiée. Et il a pu expérimenter, en 1963, la puissance de feu du lobbying américain pour empêcher la constitution d’une Europe indépendante, celle qu’il avait projetée avec Adenauer à travers le traité de l’Élysée. Toute la construction européenne s’est faite dans le cadre de l’Otan, de sorte qu’il n’a jamais été question pour nos voisins de concevoir l’Europe comme une puissance indépendante. Les fédéralistes qui, aujourd’hui, prétendent que les gaullistes et les communistes, en refusant la Communauté européenne de défense, auraient empêché la constitution d’une armée européenne, font semblant de ne pas savoir que celle-ci devait être placée sous la supervision du commandant en chef de l’Otan, lui-même nommé par le président américain. Croient-ils vraiment que nos voisins européens, dans ce cadre, achèteraient autre chose que les F35 dont ils sont aujourd’hui si friands ? Il faut regarder lucidement d’où nous partons pour cesser enfin de se payer de mots quand on parle d’indépendance.
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Les derniers mois ont mis au jour les mécanismes restés sous-jacents durant les dernières décennies. En France même, certains semblent découvrir que des avions ou des drones américains ne peuvent décoller sans l’accord du Pentagone ; que l’administration américaine peut exiger de Microsoft de couper l’accès aux boîtes mail des collaborateurs du procureur de la Cour pénale internationale après que ce dernier a décidé d’ouvrir des enquêtes contre des dignitaires israéliens ; qu’il y a davantage de lobbyistes de grandes entreprises américaines à Bruxelles qu’à Washington ; que les sympathiques « think tanks » transatlantiques comme l’Atlantic Council – celui qui a décerné à Emmanuel Macron en septembre 2025 le « Global Citizen Award », remis par Larry Fink, patron de BlackRock – ne sont eux-mêmes rien d’autre que des lobbys assumant parfaitement leur travail d’identification des élites européennes les plus à même de porter une vision conforme aux intérêts américains. De même les observateurs européens avaient-ils semblé découvrir avec le ralliement d’Elon Musk et de Mark Zuckerberg à Donald Trump en 2024 que les gentils magnats de la Tech et apôtres du capitalisme californien n’étaient pas des démocrates mais des condottières.
« Il existe un continuum entre les différentes administrations américaines depuis Barack Obama, et celui-ci réside dans la prise de conscience progressive des progrès fulgurants de la puissance chinoise. »
Il y a bien évidemment une spécificité du trumpisme, qui réside dans le programme de reconfiguration idéologique au cœur du mariage entre l’anarcho-capitalisme des empereurs de la Tech et le conservatisme réactionnaire d’un J.D. Vance. Pour autant, il existe un continuum entre les différentes administrations américaines depuis Barack Obama, et celui-ci réside dans la prise de conscience progressive des progrès fulgurants de la puissance chinoise. Les médias mondiaux ont répété à l’envi que la présentation de DeepSeek, agent conversationnel en open source dont ses concepteurs affirment que le coût de développement serait vingt fois inférieur à celui des IA américaines, était le « moment Spoutnik » de la Chine. Sans doute faut-il rappeler que, selon un institut australien, l’empire du Milieu domine actuellement dans cinquante-sept des soixante-quatre technologies considérées comme « critiques », c’est-à-dire essentielles à la souveraineté, en particulier pour leur caractère « dual », à usage civil autant que militaire.
Guerre économique brutale
Les revendications de Donald Trump sur le canal de Panama ou sur le Groenland ont été traitées en premier lieu du côté européen comme les délires d’un clown ou d’un fou. Elles étaient pourtant dictées par la nécessité pour l’administration américaine de contrôler les voies commerciales par lesquelles la Chine alimente le monde entier en produits manufacturés et se ravitaille en pétrole, ainsi que les territoires susceptibles de fournir les matières premières nécessaires pour ne pas se voir dépasser. Progressivement, les États-Unis déstabilisent les régimes alliés de Pékin, en premier lieu ses fournisseurs de pétrole : Venezuela, Iran… En l’occurrence, les interventions militaires et déploiements d’armada ne doivent pas masquer la guerre économique brutale qui les précède : sanctions secondaires, verrouillage du système bancaire mondial… C’est bien contre les mollahs que la jeunesse iranienne, admirable de courage, s’est levée, mais les premières manifestations, à la fin du mois de décembre 2025, sont parties du bazar de Téhéran pour protester contre l’inflation et les pénuries, donnant lieu à une intervention inédite du Mossad sur son compte X le 29 décembre : « Sortez ensemble dans les rues. L’heure est venue. Nous sommes avec vous. »
« La dédollarisation, qui laissait jusqu’à présent sceptiques une grande part des observateurs, est désormais enclenchée, même si elle s’annonce très progressive. »
La réplique de la Chine se lit depuis plus d’un an dans le mouvement de vente des bons du Trésor américain et d’achat massif d’or, qui modifie sensiblement les équilibres financiers mondiaux. La dédollarisation, qui laissait jusqu’à présent sceptiques une grande part des observateurs, est désormais enclenchée, même si elle s’annonce très progressive. La conséquence, d’ailleurs, se lit très directement en Europe, où la baisse du dollar et du yuan renchérissent encore un euro déjà largement surévalué pour les pays tels que la France, l’Italie, l’Espagne ou la Grèce.
Face à cette reconfiguration des relations internationales, les dirigeants européens s’affolent. Chacun pour soi et les F35 pour tous. L’Allemagne multiplie les déclarations laissant transparaître une volonté d’affirmer sa prééminence, y compris en matière militaire, sur le continent. Et la France est depuis trop longtemps privée d’une position cohérente fondée sur une analyse lucide de ses propres forces et de ses dépendances. Cette position doit s’appuyer sur une définition de nos adversaires, des principales menaces qui pèsent sur nous et des compétiteurs qui pourraient nous affaiblir. C’est à partir de là que se dessinent d’abord une stratégie de puissance, puis un modèle d’armée qui réponde aux enjeux ; étant entendu qu’il n’y a pas d’armée performante sans les capacités industrielles et numériques et la sécurisation de l’approvisionnement en matières premières qui garantissent un minimum d’indépendance. Noyer la France dans une politique étrangère européenne intégrée, alors même que la majorité des pays du Vieux Continent ne conçoivent toujours pas de limiter leur dépendance aux États-Unis, serait le plus sûr moyen de rater ce moment décisif où peut s’esquisser cette alliance des puissances moyennes évoquée par le Premier ministre canadien à Davos.
Contre toutes les ingérences
La France est la seule puissance européenne à vocation mondiale. Les territoires et départements d’Outre-mer, en proie aux convoitises des nations impériales – Chine, Russie, États-Unis –, doivent faire l’objet d’une politique spécifique de développement. Faut-il rappeler que la Guyane, non loin du Venezuela et frontalière du Brésil de Lula, principal opposant à la puissance états-unienne sur le continent, ravagée par les orpailleurs et en proie à une immigration clandestine endémique, désormais sur la route des narcotrafiquants, est le seul accès européen à l’espace avec la base de Kourou ?
Pour être respectée sur la scène internationale, la France doit s’épargner les postures et coups de com. Se faire le chantre du droit international quand on s’est gardé de condamner le coup de force au Venezuela ou qu’on a mis tant de temps à dénoncer les horreurs à Gaza et en Cisjordanie est un peu court. Parler souveraineté à longueur de discours quand l’Europe est la seule zone au monde à ne même pas tenter de forger un Internet découplé des États-Unis est au mieux une hypocrisie. Dénoncer à longueur de temps les ingérences russes, et parfois chinoises ou iraniennes, sans jamais se prémunir contre les ingérences, tout aussi pléthoriques, des États-Unis ou d’Israël devient grotesque.
« Comme rarement dans l’histoire récente de notre pays, les enjeux de redressement économique, de défense de l’idéal républicain, de positionnement comme puissance d’équilibre, se rejoignent et doivent être pensés de manière cohérente. »
Alors que les idéologues de la nouvelle révolution américaine assument de vouloir exporter en Europe leur vision millénariste, c’est par une lecture lucide des rapports de force et par une position gaullienne d’indépendance que la France peut espérer éviter l’inféodation. Comme rarement dans l’histoire récente de notre pays, les enjeux de redressement économique, de défense de l’idéal républicain, de positionnement comme puissance d’équilibre, se rejoignent et doivent être pensés de manière cohérente. La politique de la France, plus que jamais, doit se bâtir comme une cathédrale, avec sa clef de voûte, la liberté ; ses arcs-boutants, son armée, son industrie, son agriculture, etc. ; et sa nef, la République laïque et sociale.



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