Alors que je poste ce numéro de Zeitgeist, il est 22 heures à Los Angeles, et à cette heure-ci des actrices pomponnées et moulées dans des robes à des dizaines de milliers de dollars peuvent enfin manger (après des semaines de restrictions pour cause de tapis rouges) des hamburgers en tenant un verre de martini (stirred, not shaken, three olives ou bien very dirty).
À moins, pour les plus heureuses, que leurs mains soient prises par une statuette dorée.
C’est la Vanity Fair Oscar Party, la soirée la plus célèbre d’Hollywood.
Gwyneth Paltrow en 1999, le soir de son Oscar pour Shakespeare in Love Dafydd Jones / Vanity Fair
Stefanie Keenan / Vanity Fair
Dans cette pièce, les Oscars circulent comme des accessoires de théâtre. On en voit une posée sur un canapé. Une autre sur une table basse, entre deux cocktails, ou bien posée près du distributeur de sodas dans le food truck In-N-Out (les meilleurs de la côte Ouest).
Cette photo a été prise en 2012 par Mark Guiducci, alors qu’il était assistant à Vanity Fair. Il en est aujourd’hui le patron et il est décidé à redonner de l’éclat à la soirée la plus courue de l’année à Hollywood.
Car une nuit par an, après la cérémonie des Oscars, l’industrie du cinéma se retrouve dans une seule pièce. Les gagnants arrivent avec leur trophée. Les perdants viennent faire semblant que cela n’a pas d’importance. Les acteurs rencontrent des acteurs qu’ils n’ont jamais rencontrés. Les milliardaires parlent avec des réalisateurs. Les photographes attendent derrière les cordons comme s’ils surveillaient une frontière.
Et si l’on se place au centre de la salle et que l’on tourne lentement sur soi-même, il est possible de voir plus de célébrités en dix secondes que dans n’importe quel autre endroit du monde.
Kate Winslet en 2009 / Larry Fink / Vanity Fair
Un chroniqueur mondain a écrit un jour qu’avec une densité de célébrités si forte, l’espace-temps semblait s’y déformer.
Cette tradition commence en 1994. Même si elle a des racines jusqu’aux années 60.
Au milieu des années 90, Hollywood traverse une étrange période. Les stars semblent moins puissantes. Le cinéma indépendant revient à la mode. Certains acteurs ne se donnent même plus la peine d’assister aux Oscars.
Le seul rendez-vous notable de la soirée appartient alors à un agent mythique, Irving “Swifty” Lazar, qui organise depuis une trentaine d’année un dîner au restaurant Spago. Les invités regardent la cérémonie sur des télévisions installées dans la salle. On parle peu. On ne se lève presque jamais. Lazar circule entre les tables comme un surveillant.
Puis Lazar meurt. Et un vide s’ouvre dans le calendrier mondain d’Hollywood.
La première Vanity Fair Oscar Party se tient dans un restaurant de Los Angeles appelé Mortons. Carter est nerveux. Il le raconte dans son livre. Il prend un demi-bêta-bloquant et un doigt de vodka avant d’accueillir les invités. La soirée est petite. Une centaine de personnes. Mais la magie opère immédiatement.
Mick Jagger est là. David Hockney aussi. Nancy Reagan passe dire bonsoir. Madonna apparaît dans la salle. Les photographes crépitent. On comprend que quelque chose vient de naître.
Hollywood vient de trouver sa nouvelle capitale pour la nuit des Oscars.
Les années suivantes, la fête devient un rituel. Dans les années 1990, c’est l’âge d’or. Le cinéma domine encore. Netflix n’est qu’une société de location de DVD en ligne. Les stars ressemblent à des planètes autour desquelles gravite le reste du monde
Dafydd Jones / Vanity Fair
Les invitations à la soirée deviennent un objet de convoitise. Quinze mille personnes auraient demandé une invitation en 1999. Les attachés de presse appellent. Les agents négocient. Les invités reçoivent des créneaux d’arrivée différents selon leur importance.
Ceux qui ont gagné un Oscar entrent immédiatement (avec leur entourage, parfois large). Les autres attendent.
À l’intérieur, la soirée ressemble à un mélange de Studio 54 et de réunion de famille hollywoodienne. Les anciens acteurs de l’âge d’or discutent avec les jeunes stars des années 1990. Des réalisateurs parlent avec des musiciens. Des écrivains croisent des milliardaires.
L’essayiste la plus caustique d’Amérique, ici sur cette photo, la grande Fran Lebowitz (j’ai vu qu’elle vient parler salle Pleyel en octobre, achetez vos places, vous ne le regretterez pas), a résumé un jour la situation avec son humour glacial.
“Nous mettions chacun un million de dollars de vêtements pour regarder la télévision pendant trois heures.”
Mais il y avait une différence essentielle avec aujourd’hui. Il n’y avait pas de smartphones. Personne ne filmait la salle. Personne ne diffusait des vidéos en direct. Personne ne transformait la soirée en contenu. Les stars pouvaient se détendre. Après des mois de campagne acharnée dans la course aux statuettes, ils pouvaient lâcher prise.
On fumait dans la pièce. On racontait des histoires absurdes. On flirtait avec l’idée d’un scandale. Dennis Rodman testait des phrases de drague improbables auprès des actrices. Un journaliste retrouva un bracelet Harry Winston à 750 000 dollars par terre.
Et quelque part dans la salle, quelqu’un disait toujours la même chose en regardant autour de lui.
“Est-ce que vous réalisez où nous sommes ?”
Au fil des années, la fête change de décor. Mortons ferme. La soirée déménage au Sunset Tower Hotel, un bâtiment Art déco qui semble sorti d’un film noir. Puis elle s’installe dans une immense structure construite près du Wallis Annenberg Center à Beverly Hills.
Le cinéma change lui aussi. Les plateformes apparaissent. Les franchises remplacent les stars. Les studios deviennent des multinationales. Et la fête grandit, grossit. Trop. De plus en plus d’invités arrivent, des dirigeants de studios, des cadres des plateformes, des marques, des sponsors, des partenaires marketing, etc.
Pendant ce temps, la culture elle-même se transforme. Dans les années 1990, plus de quarante millions d’Américains regardaient les Oscars. Aujourd’hui, l’audience a fortement diminué.
Les stars de cinéma ne dominent plus la culture populaire comme autrefois. Les réseaux sociaux fragmentent l’attention. Et d’autres événements capturent désormais le glamour mondial, que ce soit le Met Gala à New York, organisé par la papesse d’un autre titre de Condé Nast, Anna Wintour de Vogue. Ou les fêtes privées de Jay-Z, de Madonna ou d’Elton John.
La Vanity Fair Oscar Party a perdu de son lustre. Les vraies vedettes noyées dans une foule moite.
Au point qu’en 2019, le New York Times titre “C’était la fête la plus prisée de la nuit des Oscars. Que s’est-il passé ?”. L’auteur a été “désinvité”.
On y lit que c’est devenu un “corporate branding-palooza”, un “grand barnum du branding corporate”. La grande fête d’Hollywood ressemble à un salon professionnel.
Cette année, le nouveau patron de Vanity Fair essaye de redonner de l’éclat à la soirée qui déménage au Los Angeles County Museum of Art, le LACMA.
Ah, oui, le plus important cette année, ce qui fait parler à Los Angeles (au point de donner lieu à un épisode entier du podcast le plus influent d’Hollywood), c’est que Mark Guiducci a décidé de réduire drastiquement la liste des invités.
Why the Biggest Oscar Party Is Cutting Its Guest List in Half
The Town with Matthew Belloni
31:48
Moins de patrons galonnés. Moins de sponsors. Moins de journalistes (en dehors de ceux de Vanity Fair).
L’idée de VF est simple. Le magazine veut recréer un espace où les vedettes peuvent lâcher prise pendant quelques heures. Ce qui, à Hollywood, est presque une expérience audacieuse.
La décision provoque déjà des tensions et de gros titres dans la presse lue par ce qu’on appelle à Los Angeles the industry. Certains cadres de studios se plaignent d’avoir été exclus. D’autres se demandent si la fête ne devient pas trop orientée vers la mode et l’art.
Mais l’intention est claire. Revenir à l’origine. Une salle. Quelques centaines de personnes. Des acteurs, des réalisateurs, des artistes. Et l’étrange sensation que Hollywood existe encore comme un monde à part.
Car la Vanity Fair Oscar Party n’a jamais été seulement une fête. C’est une sorte de baromètre culturel de l’époque.
Dans les années 1990, elle célébrait l’hypercélébrité. Cruise, Madonna et les grands noms de l’age d’or comme Lauren Baccall.
Dafydd Jones / Vanity Fair
Dans les années 2010, elle reflétait l’explosion du marketing et des plateformes.
Et aujourd’hui, elle tente de retrouver quelque chose qui s’est peut-être perdu.
Un léger voile de mystère. Une pièce où les téléphones se taisent, où les célébrités cessent d’être des contenus, où l’on peut encore, pour quelques heures, croire qu’Internet n’a pas encore repris la main sur l’industrie qui prétend fabriquer des rêves pour le monde entier.
Hollywood a toujours besoin d’un endroit où il peut regarder son propre reflet.
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