Le guide est mort, vive le guide ? Ce point d’interrogation n’est probablement pas de trop. Car bien avant de succéder à son père assassiné le 28 février, le nouveau chef suprême de l’Iran figurait notoirement déjà sur la liste des cibles prioritaires d’Israël.
En 1989, il avait fallu moins de 24 heures à la hiérarchie religieuse pour charger Khamenei père de combler le vide politique et psychologique laissé par le décès de l’ayatollah Ruhollah Khomeyni, le charismatique tombeur du chah. Il était essentiel alors de prouver aux Iraniens et au monde la parfaite capacité de la jeune République islamique, émergeant tout juste d’une sanglante guerre de huit ans avec l’Irak de Saddam Hussein, à jouir d’un jeu normal de ses institutions. Mille fois plus pressante était cette fois l’urgence ; or elle n’aura été satisfaite qu’au huitième jour d’une guerre encore plus dévastatrice. Tant de lenteur à l’ouvrage, était-ce faute de candidats au suicide comme se sont plu à le suggérer les caricaturistes ? Les Iznogoud en lice, par exemple, ont-ils réellement été pris de panique à l’idée de devenir calife à la place du calife ?
Compte tenu de l’ampleur et de la violence des bombardements, plus vraisemblable est la difficulté qu’il y avait à réunir – même en visioconférence – les 88 grands électeurs religieux appelés à élire le guide. Encore plus convaincantes sont les réserves et réticences nourries par nombre de ces docteurs de la foi face à l’irrésistible ascension de Mojtaba Khamenei. Venant s’ajouter à une colossale fortune personnelle séant peu à l’austérité escomptée d’un homme de religion, celle-ci revêtait un flagrant caractère dynastique, quasi monarchique, dans un pays qui se targue d’avoir déboulonné des siècles de règne impérial; le guide disparu lui-même en était conscient, au point de s’interdire un tel legs. Dès lors, les gardiens de la révolution auront dû prendre des gants pour imposer leur choix en usant de leur force de persuasion. Nourri dans le sérail dont il connaît tous les détours, traditionnellement proche des Pasdaran, Mojtaba a exercé une grande influence au sein de l’État sans avoir jamais occupé la moindre fonction officielle. Toute tracée est sa voie. Elle ne laisse pas toutefois d’être exceptionnellement étroite.
Ami et poulain des ultras, Khamenei fils en est aussi l’otage, le prisonnier au cas – fort improbable d’ailleurs – où il s’aviserait de surprendre son monde en composant avec les États-Unis et Israël à seule fin d’assurer la survie du régime. Pour lui, et en des domaines aussi divers que la défense, la répression de toute contestation interne et la justice, il n’est d’autre impératif que la continuité et même le durcissement. Même en matière de guerre, jamais le fossé entre pouvoirs civil et religieux n’a été plus apparent. Le président Pezechkian a beau présenter ses excuses aux royaumes arabes du Golfe bombardés par son pays, les tirs iraniens sur ces derniers ne font que redoubler aussitôt d’intensité. Le plus grave pour nous est cependant la soudaine réactivation des fronts dits parallèles ou secondaires. Invariablement à leur tête est le front libanais.
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Coup sur coup, viennent de nous être assénées à ce sujet deux dures réalités. La première est que la phase 1 du processus de désarmement du Hezbollah au sud du fleuve Litani est loin d’être accomplie, contrairement aux assurances de l’armée reprises par le pouvoir politique. La milice s’est elle-même chargée d’en apporter la preuve en tirant des roquettes sur Israël, et surtout en engageant un accrochage terrestre avec l’occupant israélien non loin de la frontière syrienne. Les résultats concrets en auront été une nouvelle extension de l’occupation, de nombreuses localités évacuées sur ordre de l’ennemi et une centaine de milliers de déplacés venant s’ajouter à un exode déjà massif. Quant au discrédit infligé de la sorte à l’État, il ne saurait passer hélas ! pour un dommage collatéral. Le président de la République a dû ainsi monter au créneau pour défendre âprement le commandant de l’armée, objet d’accusations de désinformation. De même, Joseph Aoun s’est affairé à désamorcer avec son homologue syrien Ahmad el-Chareh les tensions découlant de tirs miliciens qui ont apparemment débordé sur le territoire de la Syrie.
L’autre et pénible déconvenue est un corollaire de la première, même s’il s’agit là d’un tout autre front, le diplomatique. Alarmés par l’intensification des frappes ennemies, les dirigeants ont multiplié les ouvertures. Le Premier ministre Nawaf Salam a déclaré à notre journal que le Liban était prêt à tout format de négociation avec Israël, et le président Aoun a aussitôt évoqué des pourparlers directs au niveau ministériel sous auspices internationaux. Considérable est certes ce pas, mais il est à la traîne des développements sur le terrain. Et cela d’autant qu’un des quatre points de l’initiative présidentielle repose sur la nécessité d’un rééquipement adéquat de l’armée pour la rendre apte à restituer à l’État libanais le monopole des arsenaux. C’est sans doute vrai. Ce l’était déjà en début de parcours. De ne le proclamer que maintenant a tout l’air d’un aveu d’impuissance. Tièdement accueillie sinon ignorée à Washington, l’offre libanaise a été carrément rejetée par Tel-Aviv qui ne veut rien entendre avant d’en avoir fini avec le Hezbollah. Cela même si Donald Trump devait s’estimer amplement satisfait par les résultats obtenus en Iran et siffler bientôt la fin de la partie, comme il en donnait l’impression mardi, dans le plus pur style girouette.
On a pu dire des pays arabes qu’ils étaient toujours en retard d’une guerre, et par conséquent d’une paix. Aujourd’hui que l’Égypte et la Jordanie ont liquidé leur contentieux avec l’État hébreu et qu’une Syrie méconnaissable brûle de les rejoindre, c’est en collectionneur de guerres et spécialiste des occasions ratées que s’illustre le Liban.

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