LIBAN

  

 



Déploiement naval au large de Chypre : quelle implication européenne dans la guerre au Liban ?

L’envoi du porte-avions Charles de Gaulle et de frégates par plusieurs pays européens sert avant tout à « réaffirmer la capacité de projection de leur force militaire », selon Guillaume Ancel, ancien officier français.

Déploiement naval au large de Chypre : quelle implication européenne dans la guerre au Liban ?

Le porte-avions français Charles de Gaulle navigue en mer Méditerranée au large de Toulon après son départ pour une mission de plusieurs mois qui le mènera en mer Rouge, puis dans l'océan Indien et enfin dans le Pacifique, le 28 novembre 2024. Photo Clément Mahoudeau/AFP

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Vendredi, le porte-avions Charles dGaulle 



Vendredi, le porte-avions traversait le détroit de Gibraltar, escorté par trois frégates et un sous-marin de la marine française. Dérouté des eaux de la mer Baltique, le seul porte-avions européen devrait arriver en Méditerranée orientale en fin de semaine, fleuron d’un déploiement inédit de moyens militaires au large de Chypre mené par plusieurs pays européens, dont la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas ou encore la Grèce. Ces mouvements conjoints des flottes européennes autour de l’île ont été initiés à la suite du ciblage, le 1ᵉʳ mars, de la base militaire britannique d’Akrotiri par un drone de fabrication iranienne tiré depuis le Liban par le Hezbollah, comme cela a été confirmé par Nicosie.

« Nous devons regarder du côté du front libanais », a déclaré dimanche le ministre chypriote des Affaires étrangères, Constantinos Kombos, alors que le président français Emmanuel Macron est arrivé ce lundi sur l’île. Cette mobilisation pourrait-elle aller au-delà de la protection d’un pays membre de l’Union européenne (UE) ? Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée française et écrivain, auteur du blog Ne pas subir, répond aux questions de L’Orient-Le Jour sur les objectifs de ce déploiement.

Qu’est-ce qui a motivé ce déploiement naval européen autour de Chypre et quels en sont les principaux objectifs ?

Cette mobilisation des pays européens s’inscrit dans un déploiement de force relativement classique lorsqu’un membre de l’UE se retrouve attaqué, comme dans le cas de Chypre après les drones envoyés par le Hezbollah. Il s’agit avant tout de montrer que les Européens se sentent concernés par leur propre défense et qu’ils sont capables d’agir collectivement et de façon coordonnée.

C’est aussi une manière de rappeler à tout le monde, et en particulier aux États-Unis et à Donald Trump dans le contexte des tensions avec le Groenland, que « nous aussi, nous avons les moyens de garder nos frontières », ce que conteste totalement quelqu’un comme Trump. (...) La crédibilité de la France et des Européens a été largement entamée vis-à-vis des Américains et des Israéliens au cours de la guerre contre Gaza, où ceux-ci ont brillé par leur absence. Il s’agit donc ici de réaffirmer que l’Europe peut encore s’impliquer dans ce qui se joue au Moyen-Orient.

Au-delà de la défense de Chypre dans le cadre du conflit au Liban, ce déploiement a-t-il aussi pour objectif de protéger les pays du Golfe face à l’Iran ?

Les moyens déployés n’ont pas la portée nécessaire pour protéger les États du Golfe depuis la Méditerranée orientale. Cette défense contre les missiles iraniens se fait surtout à partir des bases présentes aux Émirats, au Qatar, où l’on a vu des Rafale (avions de chasse français, NDLR) participer à des opérations d’interception de missiles.

Cette décision de redéployer le Charles de Gaulle a été prise dans la foulée du déclenchement de l’escalade au Liban. La décision suicidaire du Hezbollah d’entraîner le pays dans cette guerre lui fait courir le risque de nouvelles destructions massives. Contrairement à l’Iran, où le nombre de frappes ne peut dépasser une certaine limite en raison de la distance qui l’éloigne d’Israël, le Liban est un espace où les forces israéliennes peuvent mobiliser des moyens militaires bien plus conséquents, notamment d’infanterie et d’artillerie dans le cadre d’une offensive terrestre. Pour la France, l’enjeu est d’essayer d’éviter une catastrophe supplémentaire pour le Liban et de conserver un rôle politique dans la gestion de la crise dans ce pays.

Peut-on imaginer que ces moyens soient aussi employés pour défendre Israël ?

Il n’y a pas aujourd’hui de volonté de l’Europe d’être impliquée dans la défense d’Israël contre les salves de missiles iraniens, mais ce serait envisageable avec une partie des moyens qui sont déployés, notamment les bateaux de guerre.

Paris pourrait-il aller au-delà en termes d’engagement au Liban, via l’envoi de troupes ou de moyens logistiques par exemple ?

Le déploiement du porte-avions vise avant tout à donner de la crédibilité militaire à cette position française au Liban. Il ne s’agit pas d’entrer dans le conflit, ni de s’opposer militairement à Israël, mais de démontrer son soutien à l’État libanais dans le processus de désarmement du Hezbollah. L’objectif est de montrer que la France dispose de moyens réels si elle souhaite peser dans les discussions, surtout si elle veut convaincre Israël de modérer son offensive. Montrer sa capacité de projection de sa force militaire est un élément central dans les relations internationales, même si celle-ci n’est jamais utilisée in fine.

Ce déploiement peut aussi servir à acheminer du matériel à destination de l’armée libanaise, même si cela devrait se limiter à des véhicules blindés de transport de troupes, comme par le passé, mais cela ne devrait pas inclure des engins offensifs. Cet appui sera avant tout logistique, mais ce n’est pas cela qui va faire la différence pour permettre à l’armée libanaise de prendre le dessus dans son plan de désarmement du Hezbollah.

Certains de ces navires déployés pourraient-ils servir à l’évacuation de ressortissants étrangers si la situation se dégradait encore davantage ?

Ce rôle revient plutôt aux porte-hélicoptères qu’aux porte-avions. C’est pour cette raison qu’un porte-hélicoptères a été également mobilisé par la France dans ce dispositif (vendredi, le porte-hélicoptères amphibies Tonnerre a quitté Toulon, son port d’attache, en direction du Liban, comme lors de la précédente escalade au Liban de l’automne 2024, NDLR).

Ces appareils sont conçus pour ce type d’opérations : ils peuvent accueillir des civils évacués, fonctionner en partie comme un hôpital ou un centre d’accueil temporaire et utiliser des hélicoptères ou des embarcations pour récupérer des personnes à terre. Ce navire devrait donc se positionner au large du Liban par précaution, au cas où une opération de rapatriement des ressortissants français devait être déclenchée.

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