
🟨🟧 Iran : les "oui monsieur" de Trump face au désastre
Une guerre, deux camps à la Maison Blanche. L'entourage de Trump se divise. La guerre révèle un pouvoir fracturé entre doutes internes et pressions extérieures.
Hi everyone, c’est Zeitgeist.
Derrière les images de frappes que l’on regarde en boucle, quelque chose d’autre est en train de se produire. La guerre change de nature. C’est l’objet de mon Food for Thought. Elle devient plus rapide, plus massive, plus autonome. Et
surtout, moins humaine.
Pendant ce temps, le président Trump se réjouit de la mort d’un homme qui incarnait une certaine idée de l’État, mais qu’il considérait comme un ennemi.
Dans les médias, une voix centenaire s’éteint. CBS cesse de produire de l’information à la radio, comme elle le faisait depuis 1927. Au moment même où la télévision en perdition cherche à copier la radio. Allez comprendre.
Et à Hollywood, le comeback de The Comeback. La série culte revient sur HBO pour raconter quelque chose de beaucoup plus inquiétant. Non plus la chute d’une actrice, mais celle d’un système tout entier, déjà remplacé par des machines.
Mais d’abord, ce matin, l’entourage Trump se fracture sur l’Iran.
Oh, on note bien dans ce message, publié il y a quelques heures sur Truth Social, que le président est impatient de passer à autre chose et de concentrer son attention (et celle des Américains) sur ses ennemis intérieurs.
“Désormais, avec la mort de l’Iran, le plus grand ennemi de l’Amérique est la gauche radicale, le Parti démocrate, hautement incompétent”
La “mort de l’Iran” ?
En réalité, alors que la guerre s’enlise, une enquête révèle qu’il y a bien deux camps autour de lui, les prudents et les téméraires.
“La poussée de Trump vers une guerre avec l’Iran révèle les limites d’un gouvernement de “oui monsieur”” titre Bloomberg, qui raconte comment le vice-président J.D. Vance, le secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale Marco Rubio et la directrice de cabinet Susie Wiles, c’est-à-dire les trois plus proches collaborateurs du président Trump, lui ont fait part de leurs doutes sur cette guerre contre l’Iran.
On savait pour Vance, mais cela n’avait pas été établi aussi clairement pour Rubio et Wiles.
D’ailleurs, il est frappant de constater que l’on ne voit pas beaucoup Rubio et Vance défendre publiquement la stratégie du président envers l’Iran.
Ils semblent avoir compris que c’est un désastre. C’est pour cela qu’ils se font discrets.
Car tous les deux pensent déjà à la prochaine présidentielle.
C’est comme si la Maison Blanche était coupée en deux.
Les prudents, que le président Trump aurait été avisé d’écouter, dont ses deux possibles successeurs dans son camp.
Face aux va-t-en-guerre qui l’ont conduit à attaquer l’Iran.
Mais les prudents ne sont pas assez téméraires et n’osent pas vraiment lui tenir tête. C’est pour cela que Bloomberg utilise cette expression humiliante de “oui monsieur” pour décrire le vice-président et le secrétaire d’État.
Et qui l’a poussé à y aller ?
Des personnalités extérieures.
Netanyahou, cela n’avait échappé à personne.
Mais aussi le milliardaire Rupert Murdoch, selon Bloomberg.
Je vous raconte.
Voici ce qu’écrit Bloomberg.
“Peu nombreux, voire aucun, ne lui ont dit directement que c’était une idée mal conçue. Wiles a tenté de s’assurer que le président comprenait ses options, ont indiqué ces sources, tandis que Vance a exhorté les plus hauts responsables à parler franchement au président et des risques d’une guerre. Lors de réunions privées avant les frappes, Vance a posé des questions sur la manière dont une éventuelle guerre se déroulerait.”
Et aussi.
“(Murdoch) a communiqué avec Trump à plusieurs reprises alors qu’il exhortait le président à s’en prendre à Téhéran, selon une personne informée de leurs échanges.”
Et cette pression du mogul a été relayée par des “commentateurs conservateurs”.
Comprenez, Sean Hannity, qui a une émission en soirée sur Fox News, Brian Kilmeade, le co-présentateur de la matinale de Fox News, Mark Levin, qui a une émission hebdomadaire sur Fox News.
Je vous l’avais raconté sur Zeitgeist au déclenchement de la guerre.
J’ajouterais aussi Lindsey Graham, le sénateur républicain de Caroline du Sud, le faucon le plus influent de Washington. Je ne vais pas revenir en longueur sur le cas Graham, les lecteurs de Zeitgeist vont croire que je suis obsédé par le sujet (je précise, je ne le suis pas).
Mais juste au passage, voici ce qu’il disait hier (devinez où, sur Fox News).
“Voici ce que je dis au président Trump : continuez encore quelques semaines. Prenez l’île de Kharg, là où se trouvent toutes les ressources dont ils disposent pour produire du pétrole, contrôlez l’île de Kharg.”
Même si cela nécessite “d’envoyer des troupes américaines au sol ?”, l’interroge la journaliste de l’émission politique de Fox News.
“Nous avons fait Iwo Jima, nous pouvons faire cela.”
Iwo Jima, bataille légendaire de la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle les Marines et l’US Navy ont pris cette île japonaise.
La bataille dura plus d’un mois.
Le bilan côté américain fut très lourd.
6 821 morts et 19 217 blessés.
Dézoom
Je suis tombé dans les pages opinion du Washington Post sur un article de leur éditorialiste Fareed Zakaria, qu’on peut voir aussi le dimanche sur CNN dans une émission d’actualité internationale.
J’ai décidé d’en faire un 📚 Food for Thought pour ce numéro de Zeitgeist après avoir lu cette phrase :
“Sous les gros titres quotidiens… la guerre est en train d’être totalement transformée.”
Sa thèse, c’est que sous les frappes, quelque chose de plus profond est en train de se jouer.
Dans la première semaine de riposte iranienne, “les drones ont représenté environ 71 % des frappes recensées”. Aux Émirats arabes unis, “1 422 drones détectés et 246 missiles en seulement huit jours”. La guerre n’est plus ce que l’on croyait voir. Elle est déjà autre chose.
Zakaria cite deux chercheurs qui résument cette mutation en une formule appelée à durer :
“Nous sommes désormais entrés dans l’ère de la “masse précise” dans la guerre.”
Pendant des décennies, la précision était rare, chère, réservée à quelques missiles ou bombardiers furtifs. Aujourd’hui, “elle peut prendre la forme d’un drone à usage unique, fabriqué à partir de composants commerciaux et lancé en essaim”. Une arme bricolée, produite en série, déployée en nuée.
“L’économie de la guerre est en train d’être renversée.”
Un drone Shahed coûte environ 35 000 dollars. Un missile Patriot pour l’intercepter, 4 millions.
“L’attaquant dépense des milliers, le défenseur dépense des millions.”
Même quand il se défend efficacement, le défenseur s’épuise.
La guerre est un problème de coûts. Mais aussi de volume.
Car la révolution ne se limite pas aux drones. Zakaria décrit une nouvelle architecture :
“des systèmes autonomes bon marché, un ciblage assisté par intelligence artificielle, des images satellites commerciales, des communications résilientes…”
Un écosystème entier où chaque technologie renforce les autres.
“L’objectif n’est pas seulement de frapper. Il est de comprimer le temps.”
Réduire le délai entre l’identification d’une cible et sa destruction. Trouver, décider, frapper. Avant que l’adversaire ne comprenne.
Dans un test, l’armée américaine montre que des machines peuvent produire des recommandations “en moins de dix secondes” et générer “trente fois plus d’options que des équipes uniquement humaines”.
La guerre devient une course algorithmique. Et cela rend obsolète le modèle précédent.
Celui des systèmes rares, coûteux, technologiquement parfaits. Zakaria le dit clairement, “ils ne suffisent plus à eux seuls.”
Le Pentagone lui-même l’admet, et doit définir une nouvelle doctrine, avec des armes “petites, intelligentes, bon marché et nombreuses.”
Zakaria écrit :
“Beaucoup de systèmes “suffisamment bons” battront un petit nombre de systèmes exceptionnels.”
C’est une révolution stratégique. Mais aussi psychologique. Car elle produit une scène presque ironique : “l’armée la plus avancée du monde est, en réalité, en train d’apprendre d’un régime sanctionné et considéré comme voyou.”
Zakaria évoque le laboratoire de l’Ukraine, qui apprend à la vitesse de la guerre. Un drone intercepteur coûte 2 000 dollars, vole à 280 km/h, et a déjà abattu des milliers d’appareils. Sa production dépasse “10 000 unités par mois”.
Mais l’innovation la plus précieuse est ailleurs.
“Le produit le plus précieux de la guerre pourrait ne pas être le matériel. Il pourrait être la donnée.”
Des millions d’images annotées, des dizaines de milliers de vols, une base d’entraînement unique pour l’intelligence artificielle. La guerre devient une fabrique de données.
Pendant que l’Occident produit des missiles en centaines, la Russie produit des drones en centaines… par jour. “404 drones de type Shahed par jour”, avec un objectif de 1 000. En face, Lockheed Martin vise 2 000 missiles Patriot… par an.
“Le problème n’est plus seulement la sophistication technologique. Il est l’échelle industrielle.”
“Avec des drones partout, la bataille est partout.”
Plus de front clair, plus de répit. Et avec des humains éloignés du danger, “la guerre pourrait devenir plus facile à envisager” mais aussi plus difficile à terminer.
Zakaria élargit le spectre. Le monopole de la violence organisée s’effrite.
“Des groupes terroristes, des cartels de la drogue et des gangs peuvent désormais mener le type de guerre qui était autrefois réservé aux armées organisées.”
C’est peut-être le point le plus inquiétant de cet article.
Car ce qui était autrefois exceptionnel devient reproductible.
Zakaria conclut par une comparaison historique. En 1991, la guerre du Golfe avait montré que la technologie rendait la guerre précise. En 2026, l’Iran montre que “la précision sera désormais produite en masse.”
Et que “le jugement humain cédera progressivement la place aux algorithmes.”
La guerre change de nature.
“Je suis content qu’il soit mort”
On a appris samedi la mort de Robert Mueller à l’âge de 81 ans.
À l’annonce de sa mort, Donald Trump s’est ainsi réjoui sur les réseaux sociaux :
“Robert Mueller vient de mourir. Tant mieux, je suis content qu’il soit mort. Il ne pourra plus faire de mal à des innocents ! Président DONALD J. TRUMP”
On peut dire beaucoup du caractère de quelqu’un à partir de la manière dont il réagit à la mort d’un homme qu’il considérait comme un ennemi.
Pour comprendre la polémique qui a suivi, il faut d’abord que je vous dise qui était Bob Mueller.
Ce nom ne vous dit peut-être pas grand-chose. Ou peut-être évoque-t-il, de façon vague, une séquence confuse de la première présidence Trump, celle de l’enquête sur la Russie, deux ans d’investigation et des conclusions ambiguës.
Mais en Amérique, c’est une figure marquante de Washington des dernières décennies. On pourrait même dire l’un des rares républicains vraiment admirés par de nombreux démocrates.
Robert Mueller, c’était d’abord une carrière de plus de quarante ans au service de l’État américain. Ancien marine décoré au Vietnam, blessé au combat et titulaire de la Bronze Star et de la Purple Heart, il avait ensuite gravi tous les échelons du système judiciaire américain, jusqu’à devenir directeur du FBI en 2001, une semaine avant les attentats du 11 septembre.
Pendant douze ans, sous deux présidents de partis opposés, George W. Bush et Barack Obama, il transforme le FBI en profondeur. Il le fait passer d’une police judiciaire classique à une machine de renseignement tournée vers la lutte contre le terrorisme, tout en tentant de préserver les libertés civiles dans un moment de peur intense.
À Washington, il incarne alors quelque chose qui a presque disparu aujourd’hui. Une forme d’autorité technocratique, austère, non partisane. Boring, mais rassurant.
C’est cette réputation qui le rappelle sur le devant de la scène en 2017.
Quelques jours après le limogeage spectaculaire du directeur du FBI James Comey par Donald Trump, le ministère de la Justice le nomme procureur spécial. Sa mission est d’enquêter sur l’ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016 et sur d’éventuels liens avec l’équipe de campagne de Trump.
L’enquête va durer près de deux ans et occuper les unes des journaux pendant la première présidence Trump.
Le rapport final, publié en 2019, établit deux choses essentielles. D’abord, que la Russie a mené une opération “vaste et systématique” pour influencer l’élection en faveur de Trump. Ensuite, que l’entourage du candidat s’attendait à en tirer un bénéfice politique.
Mais sur la question centrale, y a-t-il eu collusion criminelle, Mueller ne tranche pas. Et sur un autre point explosif, l’obstruction de justice par le président, il refuse de conclure, tout en précisant qu’il ne peut pas innocenter Trump.
Son rapport conclut ainsi :
“Si ce rapport ne conclut pas que le président a commis un crime, il ne l’innocente pas non plus.”
Chacun y voit ce qu’il veut.
Pour Trump et ses partisans, c’est une “exonération totale”. Pour ses opposants, la preuve d’un abus de pouvoir que le système n’a pas su sanctionner.
Pour Trump lui-même, c’est une obsession.
Pendant des années, il qualifie l’enquête de “witch hunt”, une chasse aux sorcières. Il attaque le FBI, le ministère de la Justice, et Mueller lui-même, qu’il accuse d’avoir cherché à détruire sa présidence.
Cette rancœur ne s’est jamais éteinte.
Et elle a ressurgi brutalement samedi, quelques minutes après l’annonce de la mort de Mueller, avec ce message sur son réseau social qui se réjouit de la mort d’un homme.
Rarement un président américain aura salué aussi explicitement la mort d’un adversaire. Même dans un pays habitué aux excès verbaux de Trump, cela ne passe pas.
Des élus républicains eux-mêmes prennent leurs distances. Le représentant Don Bacon parle d’un comportement “non chrétien” et “inutile” et affirme que “les gens détestent ça”.
Côté démocrate, les condamnations sont encore plus dures. Un élu du Congrès parle de propos “odieux et dérangés”. Comprenez “dérangé” au sens où le président n’aurait plus toute sa tête…
Or, ce n’est pas la première fois qu’il réagit ainsi à la mort de quelqu’un qu’il considère comme un ennemi. Il avait fait de même il y a quelques mois lorsque le réalisateur Rob Reiner et son épouse avaient été assassinés par leur fils. Le président avait alors écrit :
“Il était connu pour avoir rendu les gens complètement fous par son obsession furieuse pour le président Donald J. Trump.”
Ce n’est donc pas une maladresse.
Trump a souvent attaqué des adversaires juste après leur disparition. Il l’avait aussi fait pour John McCain, sénateur respecté et candidat républicain à la présidentielle de 2008. Et pour Colin Powell, ancien secrétaire d’État de George W. Bush.
Cette fois, le président franchit un seuil. Il ne se contente pas de critiquer un mort, il célèbre sa disparition.
Ce geste dit quelque chose de plus profond, et je ne parle même pas de la dimension morale.
Il dit la nature profondément personnelle du pouvoir chez Trump, où les institutions se confondent avec des affrontements individuels. Il dit aussi la manière dont certaines normes politiques, autrefois implicites, ne pas insulter les morts, ne pas humilier un ancien serviteur de l’État, ont été progressivement érodées.
Et il dit enfin une chose très simple, presque brutale.
Même dans la mort, un grand serviteur de l’État reste, pour Donald Trump, un adversaire.
Et peut-être le symbole le plus durable d’une présidence qui s’est construite dans la confrontation avec ceux qui cherchent à lui imposer des règles.
Video killed the radio star…
Dans moins de deux mois, une voix familière s’éteindra définitivement. CBS, l’un des piliers historiques de l’information aux États-Unis, cessera d’émettre après près de cent ans d’existence. La décision a été annoncée vendredi par la direction de CBS News.
Si vous êtes des lecteurs réguliers de Zeitgeist, je vous ai raconté depuis près d’un an les turbulences qui secouent cette rédaction brutalement reprise en main depuis le rachat de Paramount, propriétaire de CBS, par un proche du président Trump. Et ce qui se passe à CBS risque de se reproduire à CNN, puisque Paramount vient de racheter Warner, propriétaire de CNN. Grâce aux pressions peu discrètes du président Trump, ravi que la grande chaîne historique de radio et de télé et la première chaîne d’information en continu qui s’est lancée aux États-Unis tombent sous la coupe de ses soutiens. C’est d’ailleurs bien pour cela que Trump s’est autant investi dans le rachat de Paramount et de Warner. Il s’intéresse moins aux studios qu’aux rédactions télé, qui ne représentent pourtant qu’une partie infime de ces empires.
Revenons à CBS. Une soixantaine de journalistes fournissaient toujours des journaux pour environ 700 stations affiliées à travers le pays. En creux, c’est tout un basculement médiatique qui se lit dans cette fermeture. À l’ère des podcasts, des réseaux sociaux et des plateformes numériques, l’audio ne disparaît pas, mais la radio telle qu’elle existait depuis un siècle est menacée.
CBS News Radio a été l’un des berceaux du journalisme moderne. Elle a été fondée en 1927, à une époque où la radio était encore une technologie émergente. Elle a accompagné la naissance de l’information de masse. CBS comprend très vite la puissance de ce média capable de relier en un instant des millions d’Américains.
Petite parenthèse, c’est sur CBS, en 1938, que le jeune Orson Welles diffuse The War of the Worlds, un faux bulletin d’information qui simule une invasion martienne. Sa mise en scène ultra-réaliste fait paniquer de nombreux auditeurs. Cet épisode devient un moment fondateur de l’histoire de la radio. Il révèle la puissance de la radio comme média de masse.
Dans ces années 1930, les Américains écoutent les “fireside chats” de Franklin D. Roosevelt pendant la Grande Dépression, les conversations au coin du feu diffusées en direct.
Le CBS World News Roundup est à l’antenne tous les jours depuis 1938. L’émission avait été créée en urgence lors de l’invasion de l’Autriche par Hitler. C’est le plus ancien journal radiophonique encore diffusé aux États-Unis.
Et pendant la guerre, les auditeurs découvrent le monde à travers une voix. Celle d’Edward R. Murrow.
Depuis Londres, pendant le Blitz, Murrow raconte en direct les bombardements allemands. Ses reportages, diffusés sur CBS, captivent des millions d’auditeurs. Pour beaucoup d’Américains, c’est la première fois que la guerre est vécue en temps réel, avec une intensité presque physique. Murrow devient une figure nationale. Selon un magazine de l’époque, il influence davantage la perception américaine de l’actualité internationale “qu’un bateau rempli de journalistes”.
CBS Radio ne se contente pas de rapporter l’information. Elle la transforme, impose un style, une exigence, une présence. Et devient une référence.
Même lorsque la télévision s’impose dans les années 1950, et qu’Ed Murrow en devient une des figures les plus marquantes (je vous renvoie au film Good Night and Good Luck qui raconte comment Murrow sur CBS a tenu tête au sénateur McCarthy pendant la chasse aux sorcières), la radio continue d’accompagner les déplacements, les routines quotidiennes. Elle reste un média de proximité, qui informe largement, gratuitement, avec rigueur.
Mais avec la télévision, puis Internet, et l’explosion des podcasts et des réseaux sociaux, le public s’est fragmenté. Les usages ont changé. L’audio s’est déplacé vers des formats à la demande, personnalisés, souvent produits par des acteurs extérieurs aux grands médias traditionnels.
CBS avait déjà amorcé ce retrait. En 2017, le groupe avait vendu ses stations de radio.
Mais les journaux d’information de CBS étaient toujours vendus et diffusés en direct sur des centaines de radios locales à travers le pays.
Dan Rather, figure historique de CBS, dit avoir le “cœur brisé”. Il a raconté dans la presse ce week-end qu’il se souvient de son enfance au Texas, lorsqu’il écoutait ces bulletins qui lui ont donné envie de devenir journaliste. Même après avoir quitté CBS, dont il a présenté le journal télévisé pendant des décennies, il est retourné à la radio.
Un siècle après ses débuts, CBS abandonne la radio au moment même où l’information n’a jamais été aussi abondante, mais aussi fragmentée, concurrencée, instable.
Tout ceci peut sembler inéluctable, et pourtant…
… And radio killed the video star
… et pourtant, c’est presque un clin d’œil de l’histoire que CBS Radio cesse d’émettre au moment même où CNN s’en inspire pour sauver sa peau.
CNN, qui a symbolisé dans les années 1980 une révolution dans l’information télévisée, tente, dans un acte désespéré face à des audiences piteuses et à une plongée vers l’indifférence et la quasi insignifiance, et avant de tomber entre les mains d’un proche du président qui veut museler ses journalistes, de retrouver la magie de la radio.
On a vu cette semaine Anderson Cooper transformer son émission en faux enregistrement de podcast, et même reprendre les codes vestimentaires de Murrow dans les grandes heures de CBS Radio.
Son collègue Jake Tapper a, lui, diffusé la première heure de son émission depuis son bureau, avec les codes des enregistrements de podcast.
La radio ne doit pas être totalement morte si la télévision se met à la copier pour ne pas sombrer.
Dézoom
Deux lectures intéressantes à ce sujet.
Je vous recommande une nouvelle fois l’excellent site d’information Puck, dont l’un des auteurs, Dylan Byers, est un ancien de CNN. Et voici ce qu’il écrit à partir de ce… truc tenté par CNN.
“Cette semaine, en l’espace d’environ dix minutes, j’ai reçu des messages de trois employés actuels ou anciens de CNN me signalant un changement inhabituel de programmation. “Allume CNN”, m’a écrit l’un d’eux. “C’est quoi ce plateau, bordel ?”
À l’antenne, Anderson Cooper et deux invités étaient assis autour d’une table, parlant dans d’imposants micros de bureau qui évoquaient Edward R. Murrow. Anderson avait enlevé sa veste, retroussé ses manches, desserré sa cravate, et des écrans remplissaient l’arrière-plan. Pourtant, au lieu de s’appuyer sur ces moyens technologiques sophistiqués pour couvrir la guerre en Iran, les producteurs passaient à des plans en plongée sur la table elle-même, sur laquelle était posée une carte physique du Moyen-Orient.
Ces innovations avant-gardistes, qu’un porte-parole de la chaîne a décrites comme “une expérimentation”, ont été inspirées par une réunion avec les responsables des contenus, au cours de laquelle le PDG de CNN, Mark Thompson, a évoqué les anciennes émissions de Murrow — une cigarette à la bouche, une pile de papiers sur le bureau — en soulignant que cela donnait l’impression d’un vrai journaliste faisant du vrai journalisme.”
Autre ancien de CNN qui a lancé une infolettre de qualité, Oliver Darcy de Status, où il publie un constat assez brutal de cette expérience.
“C’est un peu comme réarranger les meubles dans une maison en feu” y résume le YouTuber Keith Edwards, qui y voit une fausse bonne idée :
“Cela montre qu’ils ne comprennent fondamentalement pas pourquoi les audiences s’en vont.”
Ce que recherchent les publics, selon lui, c’est de l’authenticité… et cela ne se règle pas en s’asseyant derrière “un gros micro de podcast”. Un vétéran de la télévision va plus loin encore, et dit de ces ajustements que c’est “la chose la moins authentique que l’on puisse faire”.
Le Comeback de The Comeback
À l’heure où j’envoie ce numéro de Zeitgeist, le premier épisode de la nouvelle saison de la série The Comeback vient tout juste d’être diffusé sur HBO, il y a moins de trois heures, et je n’ai pas encore eu le temps de le regarder.
J’attends ce soir. Parce que je veux le savourer. C’est une de mes séries cultes, et je ne suis pas le seul. J’ai attendu plus de dix ans depuis la saison précédente, qui elle-même n’avait été diffusée que dix ans après la première.
Bien sûr, vous connaissez Lisa Kudrow dans Friends, où elle joue la fantasque Phoebe. Mais son meilleur rôle, c’est celui de Valerie Cherish, l’héroïne de The Comeback. Depuis vingt ans, la série apparaît furtivement comme une comète. Elle surgit, éclaire brièvement Hollywood, puis disparaît. Et à chaque passage, elle annonce une catastrophe. J’y reviens dans un instant.
Mais il faut d’abord que je vous raconte comment The Comeback est devenue culte. Et pourquoi personne ne l’avait vue venir.
Rien, au départ, ne destinait The Comeback à entrer dans l’histoire de la télévision. Lors de sa diffusion en 2005, la série est un échec. Les audiences sont faibles. Les critiques sont mitigées. Réunir l’une des actrices de Friends et l’auteur de Sex and the City, deux séries phares de la Warner, propriétaire de HBO, ça ne suffit pas. Ça ne fonctionne pas. C’est un four. HBO annule la série. Pourquoi diable financer une deuxième saison ?
Mais au fil des ans, la série trouve son public, par le bouche-à-oreille, les DVD, puis les plateformes. Je crois l’avoir découverte quatre ou cinq ans après sa première diffusion, et j’avais attendu la deuxième saison avec la même impatience que celle-ci. Je l’ai souvent vue et revue.
Et vingt ans plus tard, on peut dire qu’elle est devenue l’un des objets les plus singuliers de la télévision américaine.
Ce décalage entre l’échec initial et la consécration tardive n’est pas si difficile à comprendre. En fait, en 2005, The Comeback est en avance sur son époque.
D’abord, son ton dérange. À l’époque, la comédie à la télé repose encore largement sur des formats à la papa pour les soirées des chaînes généralistes, entrecoupées de pubs pour des lessives et des voitures. Des sitcoms calibrées, des personnages attachants, des arcs narratifs rassurants.
The Comeback fait l’inverse et propose quelque chose de profondément inconfortable. Lisa Kudrow y incarne Valerie Cherish, une actrice déchue qui s’accroche désespérément à son statut. Elle parle trop. Elle insiste. Elle ne comprend pas qu’elle est une has-been. Elle met le spectateur dans une position étrange. On rit d’elle et on a honte pour elle.
C’est une étude de personnage qui mise sur la gêne. “Queen of cringe”, titrait il y a quelques jours The Hollywood Reporter en couverture. La reine du malaise.
Oui, c’est cette série qui réinvente ce qu’on appelle la cringe comedy. Une comédie du malaise, où le rire naît de la gêne, de l’humiliation, de l’écart entre la perception du personnage et la réalité. Depuis, on a vu ce registre s’imposer dans The Office, Parks and Recreation ou Curb Your Enthusiasm.
Ensuite, le fond a lui aussi été mal compris à l’époque. La série est fondamentalement une critique du système hollywoodien. La première saison est une satire de la télé-réalité, au moment précis où elle explose. Valerie accepte de relancer sa carrière en se laissant filmer en permanence. Elle devient à la fois actrice et matière première du spectacle. À l’époque, cela apparaît comme une exagération. Avec le recul, cela ressemble à une anticipation presque documentaire de ce que deviendra la culture médiatique.
La deuxième saison, diffusée en 2014, se déplace vers l’univers des “prestige dramas”, à l’époque du peak TV, lorsque les plateformes commencent à investir des sommes folles dans des séries plus ambitieuses, plus sombres. Valerie y joue une version d’elle-même dans une série plus sérieuse, écrite par un créateur toxique. Là encore, la série capte quelque chose avant que cela ne devienne évident. La montée en puissance de figures d’auteurs intouchables et les abus qui peuvent en découler. La toute-puissance du showrunner.
Dans ces deux premières saisons, Valerie Cherish est à la fois insupportable, grotesque, pitoyable et profondément attachante. Elle est ridicule, mais elle continue. Elle est humiliée, mais elle revient. Elle est lucide par moments, totalement aveugle à d’autres.
Et c’est là que le talent de Lisa Kudrow éclate, car tout repose sur un équilibre fragile. Elle doit jouer la sincérité absolue d’un personnage qui se trompe en permanence sur lui-même. Ce mélange de comique et de pathétique crée un attachement presque involontaire pour ce personnage qui veut simplement retrouver le devant de la scène. C’est tout ce qu’elle cherche. Valerie Cherish, c’est la Norma Desmond des sitcoms ringardes.
The Comeback est devenue culte parce qu’elle décrit les mécaniques d’Hollywood.
En 2005, elle racontait la montée de la télé-réalité, ce moment où les chaînes ont compris qu’il était moins cher de filmer des anonymes humiliés que d’écrire des scénarios. Au milieu des années 2010, elle revenait au moment où le streaming bouleversait l’industrie, réduisant les équipes d’auteurs et transformant les acteurs en produits de catalogue.
En 2026, elle revient une troisième fois. Et cette fois, le mot qui circule n’est plus mutation” ou disruption”.
C’est un mot beaucoup plus brutal.
Extinction.
Dans les deux premières saisons, Valerie était le problème. Elle était pathétique, envahissante, incapable de comprendre qu’elle n’était plus désirée. Elle incarnait une forme d’aveuglement individuel.
Dans cette nouvelle saison, Valerie Cherish retrouve le devant de la scène en devenant la star d’une sitcom écrite par une intelligence artificielle. L’idée pourrait sembler absurde, presque parodique. Mais ce que promet de raconter cette troisième saison, c’est qu’à Hollywood, la question n’est plus de savoir si l’IA va transformer l’industrie. Elle est déjà en train de le faire.
J’ai lu quelques critiques, dans The Hollywood Reporter, New York Magazine, le New Yorker, et elles décrivent toutes un monde qui s’effondre. Les scénaristes sont au chômage. Les producteurs paniquent. Les techniciens cherchent du travail. Même les figures secondaires qui entouraient Valerie autrefois, son agent, ses collaborateurs, sont en train de sombrer. On passe de l’humiliation individuelle des deux premières saisons à une angoisse collective.
Dans les entretiens accordés par Lisa Kudrow et Michael Patrick King, qui portent cette série depuis vingt ans, ils essayent de faire passer l’idée que tout le monde est devenu un peu Valerie Cherish.
Valerie, c’est une caricature. Une actrice obsédée par son image, toujours en train de se mettre en scène, même quand personne ne regarde. Elle veut être aimée. Elle veut exister. Elle veut rester dans la conversation.
Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, chacun met en scène sa propre vie, ajuste son image, rejoue ses prises, filtre ses photos, choisit ses mots. L’existence quotidienne s’est transformée en production permanente. En narration de soi.
Même le président des États-Unis est devenu l’homme le plus puissant du monde parce qu’il sait mieux que quiconque capter notre attention. C’est tout l’objet de mon dernier livre Armes de distraction massive, alerte promo, il est toujours en vente.
Ce qui nous faisait rire chez la pathétique Valerie Cherish est devenu une norme.
Ce besoin de contrôle de l’image, de validation, d’être vu, ce sont exactement les logiques qui alimentent aujourd’hui l’économie de l’attention. Et ce sont ces mêmes logiques que les technologies d’intelligence artificielle viennent amplifier.
Et pourtant, nous continuons. À publier. À nous adapter. À jouer le jeu.
Nous sommes tous un peu des Valerie.
Thank you and goodbye
PhC



















































Bonjour,
Merci pour ce papier. Je me demande comment regarder les deux premières saisons de cette série. Concernant l’économie de l’attention et comment jouer le jeu (ou pas) des RS, je conseille à ceux qui s’intéressent à ça de jeter un coup d’œil à ce que dit ce professeur et publicitaire : https://eugenehealey.substack.com/p/connected-privacy?r=5069wv&utm_medium=ios