🟨🟧 Alexandre, César, Napoléon… et Trump
“Il parle récemment du fait qu’il est la personne la plus puissante à avoir jamais vécu” confie un proche à The Atlantic. Un autre ajoute "Il est clairement dans son humeur “j'en ai rien à foutre".
Hi everyone, c’est Zeitgeist !
Après vous avoir raconté pourquoi Trump pense avoir désormais rejoint le firmament des grands hommes de notre civilisation, je vous dirai en quoi cela éclaire sa vision du pouvoir, et permet de mieux comprendre ses décisions sur la guerre au Moyen-Orient. L’occasion, à ses yeux, de transformer le monde.
Je vous parlerai aussi d’Amazon où on envisage de relancer la télé-réalité qui a taillé la légende trumpienne. “The Apprentice”, nouvelle génération, avec Donald Jr. à la tête (Bezos veut vraiment, vraiment faire plaisir au président).
On plongera ensuite dans une décision majeure prise il y a quelques heures par la Cour suprême, aux conséquences potentiellement considérables. Avec des effets très concrets sur la représentation des minorités au Congrès et l’équilibre politique de la démocratie américaine.
Et puis musique ! Le New York Times Magazine publie une liste (contestée…) des 30 plus grands auteurs-compositeurs américains vivants. Avec des entretiens assez dingues, de Nile Rodgers à Jay-Z en passant par Taylor Swift. Dans la liste, Dylan, Springsteen, et la grande Dolly Parton. Ou comment la musique façonne cette nation.
Mais d’abord, remettons Donald Trump à sa place.
Celle qu’il pense qu’il mérite
La meilleure
La plus belle.
La plus grande.
Celle d’Alexandre le Grand, Jules César et Napoléon Bonaparte.
Oui, ces grands hommes décrits par Hegel, dépoussiérez vos souvenirs de vos cours de philosophie politique. L’Histoire, dans sa marche lente et implacable, voit parfois surgir un homme qui en porte le mouvement, qui condense le temps, qui en incarne l’élan.
Et notre époque, que cela vous plaise ou non, c’est celle de Donald Trump.
Vous ne rêvez pas, j’ai lu cette référence à Hegel dans un article de The Atlantic (j’ai failli en recracher mon café).
“La théorie de Georg Wilhelm Friedrich Hegel sur les “individus historiques mondiaux”, ces hommes qui ont redirigé le cours de l’humanité, se concentrait sur trois figures : Alexandre le Grand, Jules César et Napoléon Bonaparte. Hegel les décrivait comme des “héros d’une époque” improbables, parce qu’ils renversaient des ordres établis qui semblaient jusque-là immuables. C’étaient des “hommes pratiques, politiques”, chacun condamné en son temps pour avoir brisé les normes et pour d’autres comportements “sujets à réprobation morale”, des reproches adressés, des siècles plus tard, à Donald Trump.”
Je vais vous raconter dans un instant pourquoi Trump se voit désormais rejoindre le trio immortel d’Alexandre le Grand, Jules César (je vous préviens, on peut en rire… ou en pleurer).
Mais personne ne devrait être totalement surpris.
N’est-ce pas le même grand président qui vient d’être justement honoré par une nouvelle statue dorée de 4,5 mètres érigée ces derniers jours dans son golf de Doral, que l’on survole quand on atterrit à l’aéroport de Miami ?
Oui, le Trump National Doral Miami, où aura lieu le G20 à la fin de l’année.
Une pose avec le poing levé qui rappelle son geste après la tentative d’assassinat à Butler en 2024, comme la statue dans les plans de la tour qu’il veut faire bâtir à son nom dans le ciel de Miami, en guise de bibliothèque présidentielle, une tradition des ex après leur départ de la Maison Blanche.
Donald Trump ne doit guère se préoccuper des médisants qui comparent cette nouvelle statue dans son golf à celle de “Little Rocket Man”, le surnom qu’il donnait à Kim Jong Un pendant son premier mandat.
N’est-ce pas le même grand président dont l’administration vient d’annoncer de nouveaux passeports qui vont être imprimés à l’occasion des 250 ans de l’indépendance américaine ? Autour, le texte de la Déclaration d’indépendance, le drapeau américain. Et en bas, sa signature, en lettres dorées.
J’ouvre une parenthèse, le gouverneur de Californie Gavin Newsom, qui aimerait s’imposer comme le favori de la primaire démocrate pour 2028, s’est moqué de ce projet sur les réseaux en annonçant, dans un style Trump, un nouveau permis de conduire à son effigie.
“EN L’HONNEUR DU 175E ANNIVERSAIRE DE LA CALIFORNIE, NOUS ALLONS LANCER UN PERMIS DE CONDUIRE TRÈS SPÉCIAL POUR TOUT CALIFORNIEN CET ÉTÉ ! IL AFFICHERA UNE PHOTO DE MOI, GAVIN C. NEWSOM, SUBLIMEMENT BELLE ET DE GRANDE QUALITÉ. BEAUCOUP DE GENS DISENT QUE C’EST LE MEILLEUR PERMIS DE CONDUIRE JAMAIS CRÉÉ DANS L’HISTOIRE DU MONDE. IL S’AGIT DE CÉLÉBRER NOTRE ÉTAT MERVEILLEUX, CE N’EST PAS À MON SUJET, MALGRÉ LA PHOTO TRÈS SUBLIMEMENT BELLE ! PROFITEZ-EN ! GOUVERNEUR GCN”
C’est évidemment une parodie de Newsom pour troller une nouvelle fois le président.
Je referme la parenthèse.
Cette créativité mégalo s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus large, dont je vous ai déjà souvent parlé dans Zeitgeist. Pour les grandes célébrations voulues par le président pour marquer l’anniversaire de l’indépendance dans les prochaines semaines, nous n’échapperons pas à une course automobile sur le National Mall, un combat de MMA sur la pelouse de la Maison Blanche, les compétiteurs passeront par le bureau ovale avant de rejoindre le ring, et la pesée doit se faire au Lincoln Memorial, des objets commémoratifs, des événements spectaculaires.
Son visage est déjà affiché sur plusieurs bâtiments fédéraux, notamment au ministère de la Justice, parfois à côté d’Abraham Lincoln. Cette année, le pass des très populaires parcs nationaux a lui aussi intégré son portrait, aux côtés de George Washington, certains visiteurs ont commencé à recouvrir cette image avec des autocollants de protestation. L’administration a répondu en rappelant que toute modification du pass pouvait le rendre invalide.
Sa ministre de la Sécurité intérieure lui avait offert une réplique du Mont Rushmore, dans son Dakota du Sud, où elle avait fait ajouter son visage creusé dans la roche aux côtés de Washington, Lincoln, Jefferson et Teddy Roosevelt (cela ne l’a pas empêché de la virer).
Même chose du côté du Trésor. Des projets de pièces commémoratives, dont une en or 24 carats, portent son effigie. Sa signature doit apparaître sur de nouveaux billets. Des programmes fédéraux ont été rebaptisés à son nom. Des institutions comme le Kennedy Center ont été renommées.
Et puis il y a les projets architecturaux.
Un arc monumental, surnommé “Arc de Trump”, “l’arc de triomphe le plus grand et le plus beau du monde”, car le président a fait lui-même référence à l’Arc de Triomphe, entre le Capitole et le Lincoln Memorial, avec une statue dorée.
La nouvelle salle de bal grandiose de la Maison Blanche, et le bureau ovale redécoré dans le délicat style Mar-a-Lago.
Donald Trump veut inscrire son visage et son nom dans le paysage, comme il l’a fait avant d’entrer en politique avec ses projets immobiliers à son nom, et un certain talent (génie ?) pour vendre son nom à des marques diverses, des matelas aux steaks.
Je pensais à cela en écoutant le discours du roi Charles au Congrès avant-hier.
Ce qui m’amuse assez, c’est que ces 250 ans célèbrent l’indépendance nationale, mais aussi une expérience démocratique, construite sur le rejet du pouvoir monarchique, sur l’idée qu’il fallait bâtir un système politique plus équilibré et limitant autant que possible le pouvoir d’un seul homme.
Ce paradoxe dit une certaine conception du pouvoir, où la frontière entre l’État, la nation et la figure du dirigeant devient plus poreuse. Où les symboles collectifs peuvent être réinterprétés à travers une image individuelle. Une relecture dissonante de cette expérience démocratique dont les Américains vont célébrer dans quelques semaines le quart de millénaire.
Samedi soir, après les tirs au Washington Hilton, alors qu’il venait de revenir à la Maison Blanche, le président en smoking a dit ceci aux journalistes dans la salle de presse, avec ce mélange très particulier de pompe, d’intuition et d’auto-récit qui lui est propre.
“J’ai étudié les assassinats”, a-t-il raconté, référence à Abraham Lincoln, “les personnes qui ont le plus d’impact, ce sont celles qu’on vise.”
“On ne s’attaque pas à ceux qui ne font pas grand-chose.”
Seuls les “grands noms”, à l’entendre, font face à ce type de menace.
“Je déteste dire ça, mais j’en suis honoré, j’ai fait beaucoup de choses.”
Tout est là.
J’ai essayé de décrire cette mise en scène de la grandeur dans mon dernier livre Armes de distraction massive (Grasset), mais j’ai quand même bien ri en lisant dans The Atlantic que le président Trump joue avec l’idée qu’il a rejoint le club hégélien d’Alexandre le Grand, César et Napoléon.
Je vous raconte.
C’est évidemment mon 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist, car cela me laisse très songeur.
Le titre, c’est “YOLO Presidency”. YOLO, si vous arrivez à l’âge canonique des Xenniaux comme moi, ça veut dire “You Live Only Once”. Vous ne vivez qu’une fois.
Voici ce qu’écrit ce vénérable magazine fondé en 1857, qui occupe une place singulière en Amérique, souvent trop à gauche pour la droite, et trop à droite pour la gauche.
“Le président Trump a-t-il, nous sommes-nous demandé, peut-être lu, ou au moins feuilleté, ne serait-ce qu’un peu, les œuvres de Georg Wilhelm Friedrich Hegel ?
Impossible. Et pourtant.
La théorie de Hegel des “individus historiques mondiaux”, ces hommes qui ont redirigé le cours de l’humanité, se concentrait sur trois figures : Alexandre le Grand, Jules César et Napoléon Bonaparte. Hegel les décrivait comme des “héros d’une époque” improbables, parce qu’ils renversaient des ordres établis qui semblaient jusque-là immuables. C’étaient des “hommes pratiques, politiques”, chacun condamné en son temps pour avoir brisé les normes et pour d’autres comportements “sujets à réprobation morale”, des reproches adressés, des siècles plus tard, à Donald Trump.
Et même si Trump s’est longtemps comparé aux deux plus grands présidents américains, on nous a récemment dit, par deux personnes bien placées pour le savoir, un haut responsable de l’administration et un proche de longue date de Trump, que le président avait commencé, dans des conversations privées, à se voir moins comme l’égal de George Washington et Abraham Lincoln, et davantage comme un ajout au trio immortel de Hegel.
“Il parle récemment du fait qu’il est la personne la plus puissante à avoir jamais vécu”, nous a confié ce proche. “Il veut être considéré comme celui qui a accompli des choses que personne d’autre ne pouvait faire, par la seule force de sa puissance et de sa volonté.”
L’analyse est passionnante et éclaire certaines déclarations stupéfiantes à propos de l’Iran, comme “Une civilisation entière mourra ce soir, sans jamais pouvoir être ramenée à la vie.” Ou bien quand il décrit cette aventure audacieuse au Moyen-Orient comme “l’un des moments les plus importants de la longue et complexe histoire du monde.”
“Il n’est pas contraint par des considérations politiques et peut faire ce qui est véritablement juste plutôt que ce qui sert ses intérêts politiques”, nous a déclaré ce responsable de l’administration. “D’où la décision de frapper l’Iran.”
“Pour Trump, les coûts ont été éclipsés par ce qu’il perçoit comme l’opportunité qui s’offre à lui : la possibilité de transformer le monde d’une manière que peu de figures historiques ont même approchée.” Un second proche de Trump a résumé plus crûment : “Il est clairement dans son humeur “je n’en ai rien à foutre”.”
“Il est convaincu qu’il améliore toutes ces choses, et vous savez quoi ? À la fin de la journée, il améliore effectivement toutes ces choses.”
“Il est conscient, fier et persuadé que certaines de ses actions sont en train de réinitialiser des ordres établis depuis longtemps”, nous a confié un autre haut responsable. “Pas dans un sens socratique, simplement : ce que je fais est très différent, et cela va remettre les choses à un certain niveau, et cela inclut non seulement ce pays, mais le monde.”
Hegel + Socrate dans un seul numéro de Zeitgeist, ça aurait fait plaisir à mon vieux prof de philo.
The Atlantic raconte comment Trump a découvert ce trio de Hegel :
“Il en a récemment entendu parler à travers un court passage que quelqu’un lui a transmis, nous a indiqué un responsable, sans pouvoir dire s’il s’agissait d’un poème, d’un essai ou autre chose. Un second responsable suggère que Trump pourrait se souvenir d’un discours entendu l’an dernier dans un club de golf, où un intervenant l’avait comparé à des figures historiques comme Alexandre le Grand ou Gengis Khan. À la Maison Blanche et parmi ses alliés, certains débattent des raisons de ce tournant historique, d’autres y voient simplement une fanfaronnade typiquement trumpienne, le plus grand, le plus puissant, le meilleur.”
Ce n’est plus seulement le Trump fanfaron et prétentieux, souligne The Atlantic.
“Mais personne ne conteste qu’il se passe quelque chose de différent dans son second mandat : une libération de son ambition et un nouveau sentiment de puissance. “Ma propre morale. Mon propre esprit. C’est la seule chose qui peut m’arrêter”, a déclaré Trump au New York Times après une opération réussie au Venezuela visant à capturer son dirigeant, Nicolás Maduro. Ses principaux conseillers parlent désormais de lui comme de la personne ayant “la plus grande tolérance au risque au monde, et le meilleur instinct de survie”.
Comment cela pourrait-il bien finir ?
Je laisse le dernier mot à Ashley Parker et Michael Scherer de The Atlantic :
“Hegel, qu’il ait ou non lu une seule ligne de ses écrits denses, offre peut-être quelques indices. Jules César, Alexandre le Grand et Napoléon Bonaparte, écrivait Hegel, agissaient sous l’impulsion inconsciente qui permettait d’accomplir ce pour quoi le moment était mûr.”
Lapsus
Je vous signale brièvement ce lapsus du président dans le Bureau ovale il y a quelques heures, après son échange téléphonique avec le président Poutine.
“Eh bien, nous avons surtout parlé de la guerre en Ukraine, mais il aimerait être utile. Je lui ai dit : avant de m’aider, je veux que vous mettiez fin à votre guerre (…) Nous avons donc eu une bonne conversation. Je le connais depuis longtemps. Je pense qu’il était prêt à conclure un accord il y a quelque temps. Je pense que certaines personnes lui ont rendu la tâche difficile. Mais nous avons surtout parlé de l’Ukraine.”
De quoi parle-t-il ? De l’Ukraine ou de l’Iran ? Le président semblait perdre le fil des guerres. Il affirme que la marine ukrainienne est “sous l’eau” ?
“Je pense que militairement, l’Ukraine est battue, d’accord. Vous ne le sauriez pas en lisant les fake news, mais militairement, regardez, leur marine, ils avaient 159 navires. Chaque navire est aujourd’hui sous l’eau. En général, c’est plutôt bon signe. (…) Je veux dire, il va être difficile pour eux de revenir sur le plan naval. D’accord. Maintenant, ils ont une armée de l’air. Tous leurs avions ont été abattus ou détruits. Ils ont des missiles. Environ 82 % ont disparu. Et ils ont des drones. Et la plupart ont disparu. La plupart des usines ont en grande partie disparu. Et nous avons désormais des équipements anti-drones extraordinaires, entre les lasers et cette nouvelle mitrailleuse très spéciale qui les abat du ciel comme des mouches, et nous utilisons des balles plutôt que des missiles à un million de dollars pour abattre un drone à 30 000 dollars.”
On dirait vraiment qu’il a confondu l’Ukraine avec l’Iran.
Le retour de The Apprentice
Le Wall Street Journal révèle ce matin qu’Amazon réfléchit à relancer The Apprentice, l’émission de télé-réalité qui a transformé Donald Trump en figure nationale avant même la politique. Et pour incarner cette nouvelle version, la plateforme envisage de confier la présentation à son fils aîné, Donald Trump Jr.
Rien n’est acté. Le projet n’en est qu’au stade des discussions. Mais le simple fait qu’il soit envisagé dit déjà beaucoup.
Car The Apprentice, ce n’est pas qu’une émission de NBC imaginée pour concurrencer l’incroyable succès de Survivor sur CBS, le Koh-Lanta américain. C’est là que Trump a perfectionné ce mélange de mise en scène de l’autorité, de dramaturgie du pouvoir et de phrases calibrées pour marquer les esprits. C’est là qu’il a imposé une image de chef, répétée semaine après semaine, jusqu’à devenir crédible. C’est là que Donald Trump, dont l’image de succès avait été écornée par des faillites, a restauré sa légende et changé son business model. Pourquoi s’embêter à bâtir des tours quand on peut faire plus d’argent en vendant son nom pour une gamme infinie de projets, y compris des immeubles financés par d’autres ?
Le “You’re fired” qui humiliait des candidats stagiaires n’était pas qu’une punchline. C’était un récit. Une manière de voir le monde.
Relancer cette machine, avec son fils aux commandes, ce serait prolonger cette logique. Une sorte de succession télévisuelle avant même d’être politique.
Et le contexte rend cette hypothèse encore plus intéressante.
Depuis plusieurs mois, Amazon multiplie les signaux en direction de l’écosystème trumpien. Le groupe a déboursé 40 millions de dollars pour diffuser un documentaire consacré à Melania Trump, un montant très atypique. Il a remis en ligne les anciennes saisons de The Apprentice sur Prime Video peu après la victoire de Trump en 2024.
Ce n’est pas anodin. C’est une stratégie.
Amazon cherche à élargir son audience dans une guerre de plus en plus intense avec Netflix et les autres plateformes. Et cela passe notamment par des contenus capables de parler à l’électorat conservateur, longtemps sous-représenté dans l’offre culturelle dominante.
Dans cette logique, relancer The Apprentice avec Donald Trump Jr. serait presque évident.
Mais il y a autre chose.
Derrière ces choix éditoriaux, il y a aussi une évolution des rapports entre pouvoir politique et grandes entreprises technologiques. Jeff Bezos, qui a quitté la direction opérationnelle d’Amazon mais reste président exécutif, a nettement resserré ses liens avec Trump depuis le début de son second mandat. Amazon a contribué à hauteur d’un million de dollars à l’investiture de 2025. Bezos était présent aux cérémonies. Il était encore cette semaine à la Maison Blanche pour un dîner d’État en l’honneur du roi Charles III.
Ce rapprochement s’est aussi traduit sur le terrain médiatique. À l’approche de l’élection, Bezos avait décidé de ne pas faire soutenir officiellement Kamala Harris par le Washington Post, le journal qu’il possède. Cette reprise en main a fait fuir certains des meilleurs journalistes du quotidien de la capitale.
Les frontières entre divertissement, politique et business deviennent de plus en plus floues.
Et c’est ça le plus intéressant.
Relancer The Apprentice aujourd’hui, ce ne serait pas seulement faire revenir une émission culte. Ce serait réactiver un dispositif qui a déjà prouvé son efficacité.
Fabriquer du pouvoir à partir du spectacle.
Charcutage
Il y avait un fond d’air d’allégresse ces dernières heures sur Fox News, laissez-moi vous dire pourquoi.
Si vous lisez Zeitgeist depuis la réélection de Donald Trump (merci aux fidèles et bienvenue aux nouveaux, vous êtes de plus en plus nombreux) je vous ai souvent écrit que la nature de cette expérience trumpiste dans l’histoire de la démocratie américaine sera dessinée par les cours de justice.
Et la Cour suprême vient de nous offrir il y a quelques heures un exemple éloquent.
Interruption des programmes et éditions spéciales en pleine journée.
C’est une décision majeure, qui pourrait remettre en cause certains acquis arrachés de haute lutte dans les années 60 dans le combat pour les droits civiques.
Je vous promets de faire de mon mieux pour relever un défi. Vous expliquer de façon limpide une décision qui peut sembler technique, presque abstraite.
Il s’agit de la carte électorale de l’État de Louisiane, des lignes qui serpentent sur une carte, des débats juridiques sur la place de la question raciale dans le découpage électoral.
Les conséquences de cette décision pourraient être très concrètes, très politiques, et très rapides.
Par 6 voix contre 3, la majorité conservatrice a invalidé une carte électorale de Louisiane qui créait une deuxième circonscription à majorité noire. Selon les juges, les législateurs auraient trop utilisé le critère racial, en violation du principe constitutionnel d’égalité.
Sur le papier, la Cour affirme préserver l’essentiel du Voting Rights Act, cette loi de 1965 considérée comme l’un des piliers des droits civiques.
Dans les faits, elle en modifie profondément l’usage.
Depuis des décennies, cette loi permettait et parfois obligeait les États à dessiner des circonscriptions où les minorités raciales sont majoritaires, pour garantir leur capacité à élire des représentants. C’était une manière de corriger des décennies de discrimination électorale.
Désormais, ca va changer.
Pour contester une carte électorale, il ne suffira plus de montrer qu’elle affaiblit le poids électoral des minorités. Il faudra prouver une intention délibérée de discrimination raciale. Et c’est un seuil beaucoup plus difficile à atteindre.
En clair, si le critère racial ne peut pas être clairement distingué d’autres critères, notamment politiques, le recours échouera.
C’est un basculement majeur.
Parce qu’en pratique, les motivations politiques et raciales sont souvent imbriquées dans le découpage électoral.
Et c’est précisément ce que dénonce la minorité libérale de la Cour.
La juge Elena Kagan, nommée par Obama, a pris la parole, un geste rare qui signale la gravité du désaccord. Selon elle, la décision “rend presque impossible” l’utilisation de la loi pour protéger l’égalité électorale et pourrait “démanteler” l’un de ses derniers piliers.
Pour résumer, la loi existe toujours.
Mais elle devient beaucoup plus difficile à utiliser.
Les effets pourraient être immédiats.
Dans plusieurs États, notamment dans le Sud, des élus républicains envisagent déjà de charcuter (pardon, redessiner) les cartes électorales en s’appuyant sur cette décision. En Floride, une nouvelle carte a été adoptée cette nuit, quelques heures seulement après le jugement.
En rouge, les circonscriptions détenues par le parti républicain. En bleu le parti démocrate.
Cette carte montre le quart sud est du pays, là où la proportion des minorités noires est la plus importante.
En Louisiane, la carte actuelle devrait être modifiée. Et l’effet est assez simple, ce sera la disparition d’une circonscription démocrate à majorité noire.
À plus grande échelle, cela pourrait affecter l’équilibre du Congrès. Certaines estimations évoquent des sièges démocrates menacés dès les élections de mi-mandat en novembre, et encore davantage à l’horizon 2028.
Ce n’est pas la première fois que la Cour réduit la portée du Voting Rights Act. Depuis plus d’une décennie, plusieurs décisions ont progressivement affaibli ce texte central de l’histoire américaine.
Mais celle-ci touche à l’un de ses derniers leviers concrets.
Et elle intervient à un moment particulier, en pleine guerre des cartes électorales entre démocrates et républicains, chacun cherchant à maximiser ses chances avant les prochaines élections. Je vous ai raconté ça dans Zeitgeist depuis l’été dernier. Les démocrates accusent les républicains d’avoir déclenché les hostilités au Texas, les républicains leur reprochent d’avoir répliqué en Californie.
La décision de la Cour ne tranche pas seulement un débat juridique.
Elle redéfinit les règles du jeu.
Et dans un système où les lignes sur une carte peuvent décider de qui gouverne, cela change beaucoup de choses.
Et bien, chantons maintenant !
C’est une idée épatante dans laquelle s’est lancée le New York Times Magazine.
Ils ont décidé d’établir une liste des “30 greatest living American songwriters”, les 30 plus grands compositeurs de chansons américains vivants.
C’est à la fois léger comme des notes de musique gratouillées sur une guitare sèche et monumental comme un projet éditorial ambitieux, déployé à la fois sur le numérique et le papier.
Les algorithmes de votre TikTok ou votre YouTube ont peut-être déjà fait remonter naturellement des extraits d’entretiens de Taylor Swift, Jay-Z et d’autres. Si cela n’est pas le cas, cherchez-les.
Et le New York Times Magazine veut faire de la publication de l’édition sur papier glacé dimanche un événement. Avec des couvertures déclinées par compositeur. Avant d’être distribuée aux abonnés dimanche, elle sera mise en vente aujourd’hui dans quelques kiosques à travers le pays, où elles vont s’arracher. Si vous êtes ce matin à Austin, à l’angle de West 2nd et Lavaca Street à 9h, ou à Nashville à l’angle de Broadway et Rep. John Lewis Way South à 18h, la liste des quelques kiosques qui auront l’exclusivité est publiée par le journal.
Derrière cette liste, il y a tout ce qu’on aime dans la musique, des goûts, des obsessions, des oublis, des colères, des révélations.
Bob Dylan est là, évidemment, Paul Simon aussi, avec Bruce Springsteen. Mais pas Billy Joel, ce qui va étonner beaucoup d’Américains qui remplissent régulièrement le Madison Square Garden pour l’applaudir.
Oui à Stevie Wonder, non à Stevie Nicks.
Vive Kendrick Lamar (!!!!) mais perso je ne comprends pas qu’il manque Frank Ocean.
Rien que ça, c’est déjà un débat.
Mais le projet va beaucoup plus loin qu’une simple liste. Il raconte, presque en creux, ce qu’est la musique américaine aujourd’hui. Et surtout, comment elle se fabrique.
Ils se sont bien pris la tête pour constituer cette liste.
250 “insiders” consultés, des pop stars aux critiques, des historiens de la musique aux grands patrons du business, des DJ aux chorégraphes (passion Justin Peck), qui est passé du New York City Ballet à Broadway. Plus de 700 compositeurs de chansons nominés. Puis six critiques du New York Times ont passé des semaines à débattre, écouter, argumenter, s’affronter. Des discussions longues, passionnées, parfois tendues. Jusqu’à réduire ce chaos à 30 noms.
Ce qui est fascinant, c’est que le processus est aussi important que le résultat. Les critères bougent sans cesse. Qu’est-ce que la grandeur en musique ? L’originalité ? L’influence ? Le succès commercial ? La capacité à écrire une chanson parfaite ou à inventer un monde ?
Et très vite, les catégories explosent.
Il y a ceux qui écrivent des tubes au kilomètre.
Tay tay tay Taylor qui raconte pour les comptes sociaux du journal comment elle a écrit sa première chanson country à 17 ans, assise dans sa chambre, en colère contre ses parents parce qu’ils refusaient de la laisser sortir avec un homme plus âgé. C’est là qu’elle a écrit Love Story, son premier succès
“C’est pour ça qu’il faut discipliner ses enfants, parce qu’ils pourraient écrire des chansons qui deviennent numéro un.”
Et il y a ceux qui construisent des univers entiers, comme Fiona Apple, que j’écoutais moi dans ma chambre quand j’avais 17 ans, ou le pulitzerisé Kendrick Lamar, dont j’ai déjà écrit ici dans l’un des premiers Zeitgeist il y a un an et demi qu’il n’est pas impossible qu’il finisse un jour avec le Nobel, comme Bob Dylan.
C’est aussi ça qui m’épate dans ce projet éditorial, il montre bien que les frontières ne sont que des traits de bâton dans le sable.
Taylor Swift est passée de Nashville au firmament de la pop mondiale. Bob Dylan a fait l’inverse en s’éloignant de la lumière pour revenir à l’épure de l’écriture.
Rien n’est pur. Tout circule.
C’est peut-être ça, le cœur du projet. Montrer que la musique américaine est une histoire de transmission. Des chants venus d’Afrique de l’Ouest, des ballades venues d’Irlande ou d’Écosse, du blues du Delta, du gospel, du jazz, du folk, jusqu’aux morceaux de Mariah Carey, métisse afro-irlandaise qui imitait sa mère quand elle chantonnait du Verdi.
Cette liste est l’image de l’Amérique, qui s’apprête à célébrer dans deux mois le 250e anniversaire de son indépendance.
Une histoire vivante, éclatée, qui continue de s’écrire.
Je pourrais passer des heures à effeuiller toutes les présentations écrites par les critiques (j’y lis que Lana Del Rey est comme “un message intime envoyé depuis la frontière floue entre le sommeil et l’éveil”).
Et puis il y a les mots des artistes eux-mêmes.
Je vous ai déjà parlé de Taylor Swift, dont on ne comprend pas la place dans l’époque américaine si on ne comprend pas qu’elle est d’abord perçue aux États-Unis comme une compositrice de chansons. Depuis 20 ans, elle a écrit des centaines de chansons et contribué à faire de la chanson elle-même un objet artistique central dans la pop moderne. La petite chanson qui raconte une petite histoire avec un petit refrain qu’on chantonne sous la douche, rien de péjoratif, au contraire. Elle insiste sur une chose simple. Écrire une chanson, ce n’est pas “déverser sa colère en direct sur Instagram Live”. C’est un travail. Une discipline. Une architecture.
Chez Jay-Z, autre milliardaire de la chanson américaine contemporaine, c’est autre chose. Une précision presque mathématique. Des rimes internes, des doubles et triples sens, une manière de tordre les mots jusqu’à ce qu’ils produisent un effet inattendu. Et surtout cette idée que le luxe, l’argent, les symboles ne sont que des accessoires, que le moteur est ailleurs, dans l’identité, la mémoire.
Je note aussi Diane Warren, moins connue du grand public, mais omniprésente. Des dizaines de tubes, de Cher à Aerosmith, des refrains que tout le pays a déjà chantés. 17 nominations à l’Oscar de la meilleure chanson originale sans l’avoir jamais remporté.
Sa spécialité, des émotions simples, presque universelles, laissées volontairement ouvertes pour que chaque interprète s’en empare.
Trois approches, trois écritures, trois visions de ce qu’est une chanson.
Le projet du New York Times va encore plus loin.
Chacun peut voter (vous aussi !) pour établir sa liste des 10 meilleurs.
Et puis le journal va mettre en ligne dans les prochains jours sur les réseaux une série d’interviews longues, rares, précieuses. Nile Rodgers qui détaille son rapport aux sons, au rythme, à la production. Je suis allé une fois chez lui dans le Connecticut pour un entretien, et j’étais resté bouche bée devant ses étagères pleines de Grammys.
Super idée du New York Times.
J’ai passé une partie de ma soirée à les écouter, les uns et les autres, raconter ce qu’est une chanson, pas seulement une mélodie ou des paroles. Mais une mécanique intime. Une manière de penser.
Ces chansons, qui accompagnent notre quotidien. Dans les écouteurs, les supermarchés, les voitures, les mariages, les vidéos TikTok. Elles font sonner notre époque.
La musique américaine, dit le New York Times, est peut-être l’export culturel le plus puissant du pays. Et cette liste, imparfaite, contestable, forcément subjective, en est une photographie.
Alors oui, vous ne serez pas d’accord. S’étonner de certains promus. Trouver des oublis. Comment ont-ils pu écarter Frank Ocean !?! Je radote. Admirer les plus grands. Quoi, je n’ai pas encore parlé de Dolly Parton dans cet article, sainte Dolly ! et l’immense Willie Nelson qui me fait tant aimer le Texas ! C’est fait pour ça. Et c’est pour ça que je vous en parle.
Surtout, vous allez avoir envie d’écouter. De découvrir d’autres noms. D’ouvrir les interviews. De comprendre comment naît une chanson.
Et peut-être, simplement, de remettre le son.
Chantons.
Thank you and goodbye.
PhC














































Quand on est à ce point aveugle de l'avenir qu'on se prépare, c'est carrément du floutage d'Hegel