𝗖𝗢𝗩𝗜𝗗 𝗹𝗼𝗻𝗴 / 𝗘𝗠/𝗦𝗙𝗖 : 𝗰𝗲 𝗾𝘂’𝘂𝗻 𝗮𝗿𝘁𝗶𝗰𝗹𝗲 𝗱𝗲 𝟮𝟬𝟮𝟱 𝗮 𝗱𝗶𝘁… 𝗲𝘁 𝗰𝗲 𝗾𝘂’𝘂𝗻𝗲 𝗿𝗲́𝗽𝗼𝗻𝘀𝗲 𝗱𝗲 𝟮𝟬𝟮𝟲 𝗹𝘂𝗶 𝗮 𝗿𝗲𝗽𝗿𝗼𝗰𝗵𝗲́
En 2025, Brigitte Ranque (France) et Elie Cogan (Belgique) ont publié dans Frontiers in Medicine un article intitulé Internal medicine at the crossroads of long COVID diagnosis and management. Dès le résumé, leur position est claire : selon eux, chez une grande partie des patients, le COVID long correspondrait surtout à un “functional somatic disorder” (FSD), c’est-à-dire à un cadre fonctionnel, avec une place centrale donnée aux explications cognitives, aux changements comportementaux, à la TCC et à la reprise graduelle de l’activité.
𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗱𝗶𝘀𝗲𝗻𝘁 𝗥𝗮𝗻𝗾𝘂𝗲 𝗲𝘁 𝗖𝗼𝗴𝗮𝗻
Leur raisonnement est le suivant. Ils estiment d’abord que le COVID long est une entité trop large, trop hétérogène, et qu’il regroupe des situations très différentes : séquelles d’hospitalisation lourde d’un côté, symptômes persistants après une infection non sévère de l’autre. Ils écrivent aussi que, malgré les nombreuses études publiées, aucun mécanisme immunologique, viral ou de coagulation ne permettrait aujourd’hui d’expliquer clairement et de manière consensuelle le COVID long.
À partir de là, ils orientent leur interprétation vers un modèle fonctionnel. Ils rapprochent explicitement le COVID long d’autres syndromes qu’ils présentent comme “biomédicalement inexpliqués”, notamment l’EM/SFC, la fibromyalgie, le syndrome de l’intestin irritable ou encore d’autres tableaux regroupés sous le terme de bodily distress syndrome. Ils décrivent les FSD comme des troubles dans lesquels les symptômes persistent sans anomalie structurelle jugée suffisamment explicative, avec un rôle attribué à l’attention portée aux symptômes, à l’anxiété liée à la maladie, au catastrophisme, à l’évitement de l’effort et au déconditionnement.
Ils écrivent aussi que certains facteurs “non biologiques” reviennent régulièrement dans le COVID long :
🔹 le sexe féminin
🔹 le nombre de symptômes initiaux
🔹 des antécédents anxieux ou dépressifs
🔹 des émotions négatives liées au COVID
🔹 la peur que les symptômes persistent.
Leur conclusion pratique est elle aussi très nette : ils affirment que les approches ayant montré une efficacité sont surtout la thérapie cognitivo-comportementale et la reprise graduelle de l’activité physique, et ils vont jusqu’à écrire qu’il faudrait traiter le COVID long comme un FSD, plutôt que d’attendre d’hypothétiques traitements pharmacologiques issus de la recherche biologique.
𝗟𝗲 𝗽𝗼𝗶𝗻𝘁 𝗹𝗲 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗳𝗿𝗮𝗽𝗽𝗮𝗻𝘁 : 𝗹𝗲 𝗾𝘂𝗲𝘀𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗮𝗶𝗿𝗲 𝗮𝘂𝗽𝗿𝗲̀𝘀 𝗱’𝗶𝗻𝘁𝗲𝗿𝗻𝗶𝘀𝘁𝗲𝘀 𝗳𝗿𝗮𝗻𝗰̧𝗮𝗶𝘀
Là, pour nous en France, c’est probablement la partie la plus parlante du papier.
Ranque et Cogan expliquent avoir réalisé une enquête en ligne auprès d’internistes seniors français. Ils précisent avoir reçu 240 réponses, provenant de toutes les régions françaises, de différents âges et types de pratique. Quand ces médecins ont été interrogés sur les causes possibles du COVID long, 214 sur 240, soit 89 %, ont répondu que le COVID long pouvait être un FSD. D’autres répondaient aussi :
🔹 déconditionnement physique : 77 %
🔹 état de stress post-traumatique : 41 %
🔹 troubles anxio-dépressifs : 43 %
🔹 maladie dysimmunitaire : 23 %
🔹 persistance du SARS-CoV-2 : 8 %.
Puis ils ont demandé quelle était, parmi ces hypothèses, la cause principale du COVID long. Là encore, le résultat est très révélateur :
🔹 63 % ont choisi le FSD comme cause principale
🔹 19 % le déconditionnement physique
🔹 seulement 9 % une cause biologique.
Le papier va encore plus loin. Les auteurs écrivent que 229 médecins sur 240, soit 95 %, ne souhaitent pas prendre en charge seuls les patients atteints de COVID long. Ils indiquent aussi que 46 % ne souhaitent plus s’en occuper une fois le bilan étiologique réalisé s’il ne montre pas d’anomalie objective, et que 29 % préféreraient ne voir aucun patient COVID long en consultation. Les auteurs eux-mêmes présentent cela comme un exemple du rejet vécu par les patients avec FSD.
Autrement dit, ce questionnaire ne démontre pas un mécanisme biologique ou clinique. Il montre surtout qu’en France, chez une large part des internistes interrogés, le COVID long est interprété à travers un dogme fonctionnel. Et c’est précisément ce qui inquiète : quand un cadre théorique s’installe aussi fortement, il peut finir par orienter la lecture des patients avant même que la science n’ait tranché.
𝗟𝗮 𝗿𝗲́𝗽𝗼𝗻𝘀𝗲 𝗽𝘂𝗯𝗹𝗶𝗲́𝗲 𝗲𝗻 𝟮𝟬𝟮𝟲
En 2026, une réponse a été publiée dans la même revue sous le titre Commentary: Internal medicine at the crossroads of long COVID diagnosis and management. Elle est signée notamment par Martin Spanoghe (Belgique), Thomas H. J. Molmans (Pays-Bas), ainsi que d’autres auteurs issus du monde académique, clinique et associatif. Dès les premières lignes, ils expliquent que l’interprétation proposée par Ranque et Cogan ne reflète pas une part importante des données biomédicales disponibles et qu’elle néglige aussi les implications cliniques et épistémiques de l’incertitude, ainsi que les dommages que cette manière de cadrer la maladie peut causer aux patients. Ils parlent explicitement du risque de psychologisation du COVID long.
𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗹𝗲𝘂𝗿 𝗿𝗲́𝗽𝗼𝗻𝘀𝗲 𝗿𝗲𝗽𝗿𝗼𝗰𝗵𝗲 𝗮𝘂 𝗽𝗮𝗽𝗶𝗲𝗿 𝗱𝗲 𝟮𝟬𝟮𝟱
Premier reproche : le papier de Ranque et Cogan est une revue narrative, et non une évaluation systématique de la force des preuves. Les auteurs de la réponse rappellent qu’il n’y a ni méta-analyse, ni évaluation standardisée du risque de biais, ni hiérarchisation rigoureuse de la qualité des études. Ils estiment donc que les inférences causales proposées dans l’article de 2025 sont fragiles.
Deuxième reproche : l’usage du concept de FSD. Les auteurs de la réponse jugent ce cadre conceptuellement peu robuste. Ils écrivent que ses frontières sont floues, que ses critères sont trop larges, qu’il mélange des groupes de patients hétérogènes et qu’il fonctionne davantage comme une catégorie résiduelle que comme une entité bien délimitée. Ils ajoutent qu’attribuer une importance étiologique principale aux facteurs psychologiques, sans analyses longitudinales ou causales solides, risque de confondre causes et conséquences.
Troisième reproche : la sélection de la littérature. Selon eux, l’article de 2025 met l’accent sur un sous-ensemble restreint de travaux et laisse de côté une partie importante des données biomédicales. Leur réponse rappelle qu’il existe de nombreux travaux pointant vers :
🔹 une persistance virale
🔹 une dysrégulation immunitaire
🔹 une neuro-inflammation
🔹 des atteintes endothéliales et microvasculaires
🔹 des anomalies du muscle squelettique
🔹 des dysfonctions mitochondriales
🔹 une altération de la barrière hémato-encéphalique
🔹 une atteinte autonome
🔹 le malaise post-effort
🔹 et plus largement une atteinte multisystémique.
Quatrième reproche : les auteurs de la réponse mettent aussi en avant les travaux de neuro-imagerie, les biomarqueurs candidats et les signaux biologiques répliqués entre cohortes. Ils citent des altérations neurales et métaboliques, ainsi que des travaux soutenant l’hypothèse d’une persistance virale, en estimant que ces éléments sont incompatibles avec une lecture essentiellement psychosomatique.
Cinquième reproche : l’impact clinique de ce type de cadrage. Les auteurs de la réponse expliquent que, dans un contexte d’incertitude, présenter le COVID long comme principalement ou disproportionnellement psychosomatique peut entraîner de la détresse évitable, du doute de soi, une perte d’agentivité, davantage d’isolement et une charge psychologique supplémentaire pour les patients. Ils défendent au contraire une pratique fondée sur la réflexivité, l’humilité épistémique, la décision partagée et la réévaluation itérative.
Enfin, leur conclusion est qu’il faut traiter le COVID long comme une affection post-infectieuse multisystémique hétérogène, nécessitant de la sous-classification biomédicale, une meilleure compréhension mécanistique et des approches ciblées. Ils ne nient pas que des facteurs psychologiques ou sociaux puissent intervenir dans l’expérience de la maladie, mais refusent qu’ils servent de raccourci explicatif ou thérapeutique en l’absence de biomarqueur simple ou de traitement déjà validé.
𝗖𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗰𝗲𝗹𝗮 𝗿𝗮𝗰𝗼𝗻𝘁𝗲 𝘀𝘂𝗿 𝗹𝗲 𝘁𝗲𝗿𝗿𝗮𝗶𝗻
Ce qui ressort de cette séquence est assez clair. D’un côté, un article de 2025 affirme que le COVID long relève surtout d’un cadre fonctionnel et s’appuie même sur un questionnaire montrant qu’une grande partie des internistes français interrogés pensent ainsi. De l’autre, une réponse de 2026 rappelle que les données biomédicales sont bien plus vastes que ce que laisse entendre ce papier, et qu’un tel cadrage peut avoir des conséquences concrètes sur la manière dont les patients sont perçus et pris en charge.
On peut donc faire ce constat, qui me paraît difficile à éviter : quand un cadre fonctionnel devient majoritaire dans une partie du corps médical, il peut finir par orienter la lecture clinique avant même que les données scientifiques aient été examinées dans toute leur ampleur.
𝗥𝗲́𝗳𝗲́𝗿𝗲𝗻𝗰𝗲𝘀
Ranque, B., & Cogan, E. (2025). Internal medicine at the crossroads of long COVID diagnosis and management. Frontiers In Medicine, 12, 1521472. https://doi.org/10.3389/fmed.2025.1521472
Spanoghe, M., Molmans, T. H. J., Antonacci, T., Burel, E., Herschke, F., Schneider, N., Oustric, P., Thielemans, P., Nicolas, J., Dauby, N., Nicaise, C., Van Weyenbergh, J., & Jamoulle, M. (2026). Commentary : Internal medicine at the crossroads of long COVID diagnosis and management. Frontiers In Medicine, 13. https://doi.org/10.3389/fmed.2026.1798119

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