Jack London




Jack London, l’incandescent : « La littérature l’a sauvé, d’abord par la lecture, ensuite par l’écriture »

Disparu à tout juste 40 ans, Jack London a vécu mille vies et écrit plus de cinquante livres. Dans « les Docs de ‘la Grande Librairie’ », Catherine Aventurier consacre un documentaire remarquable à la trajectoire fulgurante de l’auteur de « Martin Eden ».

 Ce soir à 21h05 sur France 5.

Par  Hélène Riffaudeau

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« Jack London, l’incandescent »  CAPTURE D’ÉCRAN FRANCE 5


L’œuvre de Jack London (1876-1916) est très connue en France mais souvent réduite à « l’Appel de la forêt » et « Croc-Blanc », cantonnée au rayon jeunesse. Le film a-t-il pour objectif de réparer cette injustice ?


Catherine Aventurier. Le projet est né précisément de ce constat. François Busnel, à l’origine de cette collection, était frappé de voir à quel point « Martin Eden », pourtant chef-d’œuvre de la littérature américaine, reste peu reconnu en France. Nous avons voulu montrer l’ampleur de son œuvre : cinquante livres écrits en seize ans, des récits du Grand Nord, mais aussi de la science-fiction, des pamphlets politiques, du photojournalisme, des Mémoires… Et puis, il y a sa vie, foisonnante également : pilleur d’huîtres, chercheur d’or au Klondike (Canada), correspondant de guerre en Corée, navigateur aux îles Marquises et aux Salomon, photographe (plus de 12 000 clichés pris aux quatre coins du monde). En quarante ans, il a vécu bien plus que la plupart des hommes en cent ans.

London a eu une enfance de misère à Oakland, en Californie, un père qui le rejette, une mère défaillante. Cette jeunesse blessée est-elle la matrice de toute son œuvre ?

Certainement, elle traverse toute sa vie et tous ses textes. London va brûler son existence. Parce qu’il n’a rien eu, il veut tout dévorer. Il cherche sans cesse à appartenir à des milieux qui ne sont pas les siens, à trouver sa place là où elle lui est refusée. Son rapport à la littérature est à cet égard très révélateur : alors qu’il n’y avait pas un seul livre chez lui, il devient vers 10 ans un lecteur compulsif, fréquentant assidûment la bibliothèque d’Oakland. La bibliothécaire le prend sous son aile, l’oriente, affine ses choix. Il emprunte le maximum d’ouvrages, les lit en une semaine, et finit même par faire établir des cartes au nom de toute sa famille pour pouvoir en emprunter davantage. La littérature l’a sauvé, d’abord par la lecture, ensuite par l’écriture. Et c’est précisément de cette double blessure, le manque d’amour et le manque de tout, que naît son œuvre débordante.



Avec ses filles Becky et Joan, vers 1905 CAPTURE D’ÉCRAN FRANCE 5

Peut-on dire que, chez lui, l’écriture a d’abord été une stratégie de survie sociale avant d’être une vocation ?

Parfaitement. A 19 ans, il entre au lycée d’Oakland parmi des élèves issus de la bonne société et doit balayer les locaux après les cours pour subsister. Il est ensuite admis du premier coup à l’université de Berkeley. Il écrit alors sa première nouvelle pour un concours - « Un typhon au large des côtes du Japon, la nuit » - après ses journées de travail à l’usine, le corps rompu de fatigue. Il remporte le premier prix face à des étudiants de Stanford et de Berkeley. Mais ses débuts sont difficiles : il accumule les refus d’éditeurs, qu’il suspend sur des cordes à linge dans sa chambre, comme un défi. Il se forge alors une discipline quasi militaire : écrire mille mots par jour au minimum, un rythme auquel il se tiendra toute sa vie. Comme l’écrivain Olivier Weber l’explique, pour London, il n’y avait pas de talent, seulement trois règles : le travail, le travail, le travail. Il s’est formé à l’écriture avec le même courage qu’à l’usine, en se retroussant les manches.

Ses nombreuses contradictions traversent le film. Quel regard porter sur celles-ci aujourd’hui ?

Elles sont au cœur de l’homme comme de son œuvre. Socialiste vivant comme un bourgeois, individualiste prônant la solidarité, profondément empathique envers les peuples du Pacifique tout en écrivant sur la supériorité de la race blanche. Elles disent l’homme autant que l’époque, celle d’une Amérique en pleine transformation. Sur ces positions racistes, la romancière Marie Desplechin apporte un éclairage très juste : elles relèveraient davantage d’égocentrisme naïf que d’une idéologie construite. London affirme que les Blancs sont supérieurs parce qu’il se perçoit lui-même comme fort. Et plus sa vie avance, plus il s’en défait. Son voyage dans les îles du Pacifique est particulièrement révélateur de cette tension : il dénonce les ravages de la colonisation, tout en revendiquant son identité blanche. Ses photos le montrent encore mieux que ses textes : il se mêle aux populations, apprend leurs coutumes, partage leur quotidien. Avec Ileana Epsztajn, autrice du film, nous tenions absolument à rendre compte de ses contradictions sans pour autant l’accabler.



Lors de la ruée vers l’or dans le Grand Nord, en 1897. MARY EVANS/SIPA

Jack London a vécu vite et partout, à une époque où les images étaient rares. Sur quelles archives vous êtes-vous appuyée ?

Nous avons eu accès à un fonds extraordinaire de photographies prises par London lui-même. Ce fut un véritable pionnier : dès 1900, il s’achète un petit Kodak. Parmi tous les clichés conservés, très peu sont flous, il avait vraiment un regard. Sa femme, Charmian, les a ensuite méticuleusement classés et légendés dans une centaine d’albums, avant de léguer l’ensemble à la Huntington Library en Californie, les rendant accessibles au public. J’ai également utilisé l’intelligence artificielle pour animer des gravures anciennes, et intégré des images contemporaines car il fallait des couleurs, de l’exotisme, des paysages. C’est une littérature de voyages : le film devait l’être aussi.

En quoi London a-t-il transformé la littérature américaine ?

Avant lui, elle se complaisait dans l’emphase et les belles tournures de phrases, et était réservée à une élite. London rompt avec cela : il fait entrer le peuple, son langage, la violence sociale, le corps, la nature sauvage. Il va à l’essentiel, écrit à l’os. Jennifer Lesieur, l’une de ses biographes, l’exprime très bien : quand il dit qu’il fait froid, on a froid ; quand il dit qu’il a faim, on a faim. C’est une littérature physique. Et ce qui frappe, c’est qu’il décline un même thème - la survie de l’homme, son rapport à la civilisation, à la nature, à la violence - dans des formes variées : nouvelles, romans, pamphlets politiques. Cela explique qu’il ait des héritiers aussi différents que Huxley, Kerouac ou Orwell.



L’écrivain avec Charmian, sa seconde épouse CAPTURE D’ÉCRAN FRANCE 5

Dans « Martin Eden », on reconnaît la trajectoire de London. Il a pourtant toujours refusé cette lecture autobiographique. Pourquoi ?

Tout le début du roman peut se superposer sur sa vie. Martin Eden, c’est ce marin sans le sou qui veut s’élever, éperdument amoureux de Ruth, une fille de bonne famille, le portrait craché de Mabel Applegarth, dont London fut épris dans sa jeunesse. On peut identifier quasiment tous les personnages du livre. Mais London écrit ce roman en pleine mer, en croisière à bord du « Snark », son voilier, à un moment où il est avec Charmian, heureux, apaisé. C’est un retour en arrière lucide sur une période révolue. Et c’est pour cela, je crois, qu’il s’est révolté quand on lui disait « c’est toi » : à ce moment-là, il ne se reconnaissait plus dans ce personnage, n’avait plus envie de se suicider comme lui. C’est un instantané d’un moment de sa vie, pas son destin.

Sa mort reste un mystère, overdose ou suicide, les biographes ne tranchent pas. Comment l’interprétez-vous ?

Cette fin mystérieuse fait partie du mythe London. Il n’a laissé aucun message, ce qui est troublant pour un homme de mots s’il s’est suicidé. Pour moi, la vérité est entre les deux : il s’agit peut-être d’un geste impulsif, dans un moment de dépression, aggravé par la maladie qui le rongeait. Mais toute sa vie n’est-elle pas une forme d’autodestruction ? Il n’a jamais ménagé son corps, ni dans son rapport à l’alcool ni dans ses excès. Comme le dit Sylvain Tesson, c’est ce feu intérieur qui l’a consumé. Il a vécu plusieurs vies en une seule, brève, mais d’une intensité rare.

◗ Mercredi 8 avril à 21h05 sur France 5. Documentaire de Catherine Aventurier (2026), 1h30 min. (Disponible en replay sur france.tv).

Chercheur d’or littéraire : “Les docs de ‘La grande librairie’ : Jack London”

Aventurier et autodidacte, exalté et rebelle… l’auteur de « Martin Eden » reste une énigme.

Aventurier et autodidacte, exalté et rebelle… l’auteur de « Martin Eden » reste une énigme. The huntington Library, Jack London Papers

Son nom sonne comme une invitation au voyage, un appel du large : l’auteur de Croc-Blanc et du Loup des mers eut une vie aussi aventureuse que ses personnages. De sa naissance, en 1876, à sa mort, quarante ans plus tard, ce documentaire raconte inséparablement un tempérament d’homme et d’écrivain à jamais étonnant.



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