L'AFFAIRE BOULIN


 du pôle des «cold cases», appel à Emmanuel Macron... 47 ans après la mort de l’ex-ministre Robert Boulin, l’énigme bientôt résolue ?



Fabienne Boulin-Burgeat et son avocat Didier Seban lors d’une conférence de presse à Paris, le 21 avril. SIMON WOHLFAHRT / AFP

Zones d’ombre, pièces disparues, soupçons d’assassinat politique : la mort de Robert Boulin demeure l’un des plus grands mystères de la Ve République. La saisine prochaine du pôle des «cold cases» de Nanterre laisse entrevoir un ultime espoir de connaître un jour la vérité.

La légalisation de l’IVG, l’abaissement de la majorité à dix-huit ans, le choc pétrolier de 1973... C’étaient les années Giscard. Mais cette période fut aussi marquée par la mort violente de trois ministres et anciens ministres de la Ve République

. Jean de Broglie, ancien secrétaire d’État et diplomate, assassiné le 24 décembre 1976 devant chez lui, à Paris ; 

. Joseph Fontanet plusieurs fois ministre sous Georges Pompidou, tué d’une balle de 11,43 mm le 1er février 1980 sur le pas de sa porte, à Lyon ; 

Robert Boulin, ministre du Travail et de la Participation en exercice, qui, selon le récit officiel, aurait mis fin à ses jours en forêt de Rambouillet, le 30 octobre 1979.

Un fait divers cerné d’incohérences qui ont, très tôt, façonné son statut d’affaire d’État et accrédité la piste d’un assassinat politique maquillé en suicide. Traces de coups sur le visage, entaille au poignet, lividités cadavériques dans le dos alors que le corps a été retrouvé sur le ventre... Au fil du temps, une quarantaine d’anomalies ont été recensées. Sans compter les conditions pour le moins troublantes dans lesquelles les investigations ont été menées dès le départ. Devant une affaire d’une telle envergure, comment expliquer par exemple que certains organes du ministre ont été rapidement perdus et nombre de scellés passés au pilon ? Pourquoi les gendarmes, pourtant primo intervenants ont-ils été écartés d’emblée au profit de la police judiciaire de Versailles ?

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«Les derniers témoins meurent, on est à présent dans une course-poursuite», a réagi mardi après-midi Didier Seban, l’avocat de Fabienne Boulin-Burgeat, à l’occasion d’une conférence de presse à son cabinet, aux côtés de sa cliente. Et cette dernière de reconnaître qu’il s’agit de l’enquête de «la dernière chance, vu mon âge et celui des témoins qui restent». Spécialiste des affaires criminelles complexes non résolues, Me Seban attend des trois juges de Nanterre qui se verront confier le dossier qu’ils «le prennent à bras-le-corps».

Pour l’heure, il estime que la saisine du pôle des «cold cases» dans ce qu’il qualifie de «calvaire judiciaire» est déjà un «bon signal»«Le pôle ne prend pas les affaires sur lesquelles il y a un doute», a-t-il rappelé. En d’autres termes, la question n’est plus de savoir s’il s’agit d’un suicide ou non mais de déterminer comment, par qui et pourquoi l’ancien ministre a été assassiné deux jours avant la Toussaint 1979. «De nature optimiste et en bonne gaulliste que je suis depuis le biberon, j’ai un grand espoir que la justice fasse enfin son travail», a réagi Fabienne Boulin-Burgeat, 74 ans.

Des archives classifiées

Didier Seban a profité de la présence des journalistes dans son bureau pour lancer un appel au président de la République afin qu’il déclassifie certaines archives gouvernementales, liées notamment au Service d’action civique (SAC), organisation gaulliste créée à l’aube des années 1960 et dissoute en 1981 pour assurer un service d’ordre officieux et conduire les basses œuvres de la République. «Je ne comprends pas que la justice n’ait pas accès à ces archives. J’en appelle à Emmanuel Macron pour qu’elles soient rendues et versées au dossier», a martelé l’avocat qui pointe sans fard la responsabilité du SAC dans la mort de Robert Boulin. «On a un certain nombre d’hommes de main du SAC qui se mettent à parler, au soir de leur vie. Ils donnent et répètent des témoignages concordants. Peut-être pour ne pas partir avec ces secrets, peut-être parce que les commanditaires sont morts aujourd’hui», a-t-il décrypté.

Robert Boulin, dans la cour de l’Élysée, le 28 août 1969. - / AFP

Le conseil de la famille Boulin compte aussi sur l’entente diplomatique entre la France et les États-Unis pour que leur soit remis un mystérieux rapport de la CIA faisant état d’un «contrat» mortel passé sur l’ancien ministre peu de temps avant qu’il ne trouve la mort. «Une demande a déjà été faite, sans résultats probants, et va être refaite par nos soins. Mais nous demandons que les autorités la formulent également». Me Seban réclame également que soit exhumé le corps de Robert Boulin afin qu’une nouvelle autopsie soit réalisée. Il plaide pour qu’une reconstitution grandeur nature, jusqu’ici jamais accordée, soit menée et que divers témoins (pompiers et gendarmes primo intervenants notamment) soient auditionnés. Idem s’agissant des anciennes secrétaires du ministre. «On ne les accuse de rien, mais elles pourraient nous éclairer sur les lettres que M. Boulin a laissées et qui ont peut-être été dictées, voire falsifiées», a poursuivi Me Seban.

Il parlait de gens très dangereux, jusque dans son propre parti, qui nous tueraient tous


 


Fabienne Boulin-Burgeat, fille de Robert Boulin.

En colère et toujours très émue à l’évocation du souvenir de son père, Fabienne Boulin-Burgeat estime que ses assassins «ont tout fait pour évacuer chaque élément contraire à la thèse du crime». À l’en croire, son père se savait menacé. À tel point qu’il lui avait confié une lettre «au cas où il lui arriverait quelque chose». Elle n’a pas oublié non plus la confidence glaçante que son père lui aurait faite : «Il parlait de gens très dangereux, jusque dans son propre parti, qui nous tueraient tous». Celui qui fut ministre sous de Gaulle, Pompidou et Giscard «gênait» en ce qu’il incarnait une droite «sociale», celle de la troisième voie «contre l’ultracapitalisme». «En tant que premier ministre, il aurait pu incarner vraiment cette troisième voie», analyse sa fille un demi-siècle plus tard.

Au fil des décennies, quelques voix politiques ont fissuré, sans jamais la briser totalement, l’omerta qui couvre la mort de Robert Boulin. L’ancien ministre gaulliste Jean Charbonnel a été l’un des plus directs. En 2009, lors d’un entretien accordé à France Inter, il a affirmé n’avoir «plus de doute» sur un assassinat politique. Il a aussi rapporté les confidences d’Alexandre Sanguinetti, figure du SAC, qui partageait selon ses dires, cette conviction. En 1988, Lionel Jospin, alors en meeting à Clermont-Ferrand, a déclaré que «Robert Boulin a été assassiné», plaçant l’affaire au même rang que celles de Broglie et Fontanet.

D’autres élus ou anciens responsables gaullistes ont évoqué à demi-mot ou dans l’intimité un règlement de comptes impliquant le SAC, ou des réseaux RPR. Du reste, malgré ces rares déclarations, aucun président ni aucun grand parti n’a jamais exigé une commission d’enquête indépendante ni une déclassification massive des archives. «Pour l’honneur de Robert Boulin et celui de sa famille», Didier Seban veut croire que l’affaire sera résolue «dans dix-huit mois», soit cinquante ans exactement après la mort de l’ancien ministre, qui en avait cinquante-neuf ce 30 octobre 1979.

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