Comment Viktor Orbán invoque le mythe d’Attila pour tenter de sauver sa réélection
Décryptage Cela pourrait surprendre en France, mais Attila reste une icône du nationalisme en Hongrie. En pleine campagne électorale, une grande exposition au musée national de Budapest entend redonner sa place au roi des Huns. Avec beaucoup d’arrière-pensées.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et un portrait d’Attila par Zalán Kertai visible à l’exposition du Magyar Nemzeti Múzeum à Budapest.
« La plus importante et la plus remarquable exposition à l’échelle internationale depuis quarante ans sur le sujet », vante le Magyar Nemzeti Múzeum, le massif musée national hongrois, dans le centre de Budapest. Et quel sujet : 400 objets, œuvres et documents sur la vie et l’historiographie du conquérant Attila, roi des Huns au milieu du Ve siècle. Une exposition inaugurée le 23 janvier qui intervient, coïncidence ou non, dans un contexte explosif : la campagne des élections législatives hongroises de ce dimanche 12 avril.
Ce choix de mettre en avant le mythique chef de guerre, stéréotype en Europe de l’Ouest du barbare sanguinaire sous le cheval duquel « l’herbe ne repousse plus » (une formule de Chateaubriand), est tout sauf anodin dans un contexte électoral tendu. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le ministre de la Culture Balázs Hankó rappeler à l’ouverture de l’exposition la vénération dont cet « ancêtre » de l’identité hongroise fait l’objet. « A l’instar de la Hongrie, Attila est un pont entre l’Est et l’Ouest : nous sommes tous les petits-enfants d’Attila, déclarait-il, reprenant une formule déjà utilisée par le Premier ministre Viktor Orbán lui-même. Le monde entier croit que nous, les Hongrois, sommes les descendants et les héritiers des Huns, l’un des empires les plus puissants qui aient jamais existé. »
La tradition historiographique sur Attila est aussi foisonnante que les informations factuelles sur sa vie sont rares. On sait que, souverain des Huns de 434 à 453, il a dominé un ensemble de peuples en Europe centrale et orientale, l’Empire hunnique, disloqué après sa mort soudaine, peut-être due aux excès d’un festin. Le centre de son pouvoir se trouvait probablement dans l’actuelle Hongrie, mais sans doute pas à Budapest comme la tradition l’a retenu. Seules cinq sources contemporaines directes existent, dont la chronique de l’historien de langue grecque Priscus qui l’a rencontré pendant une mission diplomatique. Ce dernier décrit notamment un banquet somptueux, qui inspirera les peintres du XIXe siècle dans une veine orientaliste mêlant débauche et violence, comme dans le monumental tableau « la Mort d’Attila » de Ferenc Paczka.
Diabolisé à l’Ouest, admiré à l’Est
« Bien que l’Empire hun ait existé moins d’un siècle en Europe, cette période a marqué la mémoire continentale de manière indélébile », note l’exposition. En cause, le violent assaut mené par Attila sur l’Europe de l’Ouest : sa conquête de la Gaule d’abord, interrompue par une sanglante défaite aux champs Catalauniques (451), dans l’actuelle Champagne. Sa marche sur Rome ensuite, au cours de laquelle il négocie la paix avec le pape Léon Ier en 452. Au VIIe siècle, deux cents ans après sa mort, l’évêque Isidore de Séville surnomme Attila le « Fléau de Dieu », l’érigeant au rang de châtiment divin envoyé pour punir les peuples, notamment l’Empire romain. Par la suite, « le visage et la physionomie d’Attila ont été fortement déshumanisés dans les représentations occidentales, qui l’ont dépeint comme l’Autre, agressif et barbare », note l’exposition.
Notamment en France et en Italie. Dans « la Divine Comédie » de Dante (vers 1320), Attila est plongé pour l’éternité dans un fleuve de sang en fusion arrosant le septième cercle de l’Enfer. Dans les romans de chevalerie, il est dépeint « comme une créature mi-humaine mi-animale, née de l’union d’une princesse et d’un lévrier, avec des oreilles canines et un nez crochu », montre l’exposition, assurant que cette iconographie « rappelle les représentations antisémites de l’époque, mêlant l’image des Huns, un peuple non chrétien de souche orientale réclamant toujours de l’or, à celle des juifs, qui étaient de la même manière considérés comme des étrangers constamment avides d’argent ». Un rapprochement discutable mais souligné avec insistance par la mise en parallèle de caricatures.

Un buste d’Attila à la Renaissance, aux traits diabolisés, à l’exposition du Magyar Nemzeti Múzeum, à Budapest. MAGYAR NEMZETI MÚZEUM
Pendant la révolution industrielle, Attila devient une métaphore de la force brute en Occident, donnant son nom à des chevaux pur-sang ou des cargos à vapeur. A l’époque moderne, il sert encore de baptême marketing à des débroussailleuses, des casseroles en acier inoxydable, des exterminateurs électriques de nuisibles, des pesticides et des herbicides. Dès qu’on s’écarte vers l’Est, en revanche, la tradition devient plus positive, souligne l’exposition. Dans l’épopée médiévale allemande des Nibelungen (vers 1200), Attila apparaît comme un souverain noble, généreux et tolérant. Dans un discours en 1900, le « Hunnenrede », l’empereur allemand Guillaume II appelle ses troupes en partance pour l’Asie à s’inspirer de l’esprit d’Attila. Plus tard, lors de la Première Guerre mondiale, la propagande britannique et américaine usera et abusera de l’iconographie du « Hun » pour désigner les soldats allemands, relégués à une image de sauvagerie orientale.
Un film stylisé à l’extrême, diffusé dans une salle circulaire en forme de yourte à l’entrée de l’exposition, présente Attila comme « un père généreux pour ses sujets, frappé par une mort subite à l’apogée de son pouvoir ». Et proclame : « Pour nous, Hongrois, Attila est le légendaire ancêtre de nos premiers rois, les Árpáds, qui avec les Huns appartiennent aux couches les plus profondes de notre identité historique. » Dynastie régnante en Hongrie de 895 à 1301, la maison Árpád se revendique de la légitimité d’Attila. La filiation avec les Huns est au cœur de l’identité nobiliaire locale jusqu’au nom latin du pays, Hungaria, influencé par ce mythe.
Arrière-pensées géopolitiques
« Pendant près de mille ans, les Hongrois ont été identifiés avec les Huns et se considéraient comme leurs descendants », note l’exposition. Qui n’oublie pas ce paradoxe : alors que cette filiation génétique et culturelle est scientifiquement battue en brèche au début du XIXe siècle, c’est dans ce même siècle de tâtonnements identitaires qu’Attila est réintégré dans le récit national. Son prénom se diffuse en Hongrie, où il reste très donné aujourd’hui : on trouve trois Attila dans la liste du comité d’organisation de l’exposition. En 1993, dans la foulée de l’effondrement de l’URSS, un opéra rock populaire, « Attila, le glaive de Dieu » signe l’ébullition culturelle et le renouveau national de la période post-communiste.
Attila est également une figure pour les Sicules, cette minorité hongroise vivant au centre de la Roumanie, dont l’hymne mentionne leur ancêtre légendaire, le prince Csaba, fils d’Attila. Cet héritage se retrouve jusqu’en Turquie, où, lors d’un match de football Turquie-Hongrie en 2020, on pouvait lire dans le stade de Sivas une bannière bilingue : « Nous sommes tous les petits-enfants d’Attila ! » La capitale Ankara abrite également plusieurs statues du conquérant.
Lorsque Viktor Orbán, qui brigue un cinquième mandat consécutif, use de cette référence, c’est toujours avec des arrière-pensées géopolitiques, le regard tourné vers l’Est. Sa décision de se rapprocher de l’Organisation des Etats turciques, un club de pays d’Asie centrale et du Caucase, l’a encouragé à rappeler les origines steppiques de l’identité hongroise, dans une rhétorique qui sert de base diplomatique à une coopération stratégique avec la Turquie, l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan.
« Buda est un nom ancien : c’était le frère du grand roi Attila […]. Aujourd’hui encore, notre capitale porte le nom du frère du roi des Huns. Cela suffirait à justifier que nous nous réunissions à Budapest. Cela témoigne du lien historique, spirituel et culturel très profond qui fait de la Hongrie un membre de l’Organisation des Etats turcophones », déclarait-il le 21 mai 2025 en accueillant un sommet de ce club.
Yourtes et chœurs chamaniques
Le régime Orbán a également encouragé le développement du Kurultáj (la « rencontre des tribus »), un événement traditionnel regroupant des peuples nomades d’Asie centrale qui se déroule en août dans la « Grande plaine » de Hongrie, à Bugac. Les dizaines de milliers de visiteurs peuvent y tirer à l’arc, dormir dans des yourtes et écouter les chœurs chamaniques des steppes, sous le regard d’un imposant portrait d’Attila.
Cette revendication des racines asiatiques de la Hongrie, le touranisme, est en vogue dans les milieux traditionalistes et d’extrême droite. Dans l’entre-deux-guerres, ce mouvement était ainsi porté par Ferenc Szálasi, fondateur du mouvement fasciste des Croix fléchées et collaborateur de l’Allemagne nazie.

Le portrait d’Attila au Kurultáj à Bugac, en 2014. DERZSI ELEKES ANDOR/WIKIMEDIA COMMONS
Derrière cette idéologie, expliquait l’historien Krisztian Ungvary au « Monde » en 2012, « il y a à la fois des illusions de grandeur nationale et le rejet de l’Europe, deux phénomènes qui ont une vieille tradition en Hongrie ». Le parti d’extrême droite Jobbik exige de longue date la mise sur pied d’un comité d’experts censé prouver que les Huns sont les vrais ancêtres des Hongrois, une thèse rejetée par l’Académie des Sciences hongroises. Certes, comme le souligne l’exposition du Nemzeti Múzeum, « l’identité nationale ne repose pas uniquement sur la rationalité, mais aussi sur les émotions et les sentiments ».
En amont des élections cruciales de ce dimanche, le ministre de la Culture Balázs Hankó n’avait pas d’autre idée en coupant le ruban de l’exposition : « En opposition à notre aspiration ancienne à “oser être grands”, l’esprit de soumission, d’étroitesse et de conformisme est encore souvent présent chez certaines personnes. Nous ne devons pas le permettre », exhortait-il, appelant les visiteurs à tirer « de la force » de l’exposition Attila. Avec une dizaine de points de retard dans les sondages face à son adversaire pro-européen Péter Magyar, Viktor Orbán pourrait en avoir besoin.













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