Melania Trump




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Ce que redoute Melania Trump

Le fait que la First Lady prenne la parole est en soi un petit événement.

Jeudi, l’évanescente Melania Trump, qu’on aperçoit si rarement, apparaît dans le Grand Foyer (en français dans le texte) de la Maison Blanche où elle a convoqué la presse accréditée, alors plus occupée par le fragile cessez-le-feu avec l’Iran.

(AP Photo/Jacquelyn Martin)

La discrète épouse du président lit une déclaration soigneusement préparée. Six minutes à peine. Pas de questions. Puis disparaît, comme un spectre.

Elle voulait en finir avec les rumeurs sur Jeffrey Epstein. Elle n’a fait en réalité que remettre Epstein au cœur des conversations, dont il avait disparu depuis près de deux mois.

“Les mensonges me liant au déshonorant Jeffrey Epstein doivent cesser aujourd’hui (…)

Les fausses accusations à mon encontre, émanant d’individus et d’entités malveillants et politiquement motivés cherchant à nuire à ma réputation pour en tirer un profit financier ou politique, doivent cesser.”

“Pour être claire, je n’ai jamais eu de relation avec Epstein ni avec sa complice, Maxwell.”

S’il y a des photos de Maxwell et Epstein avec les Trump, c’est parce qu’ils avaient des “cercles sociaux qui se chevauchaient” à Palm Beach et à Manhattan.

Melania apparaît dans le dossier Epstein dans des emails avec Ghislaine Maxwell, qu’elle appelle “G” et à qui elle demande de l’appeler quand elle sera de retour à New York.

Elle signe “Love, Melania”.

“Ma réponse polie à son email ne correspond à rien de plus qu’un message anodin”, précise aujourd’hui la Première dame.

“Je ne suis pas une victime d’Epstein. Epstein ne m’a pas présentée à Donald Trump. J’ai rencontré mon mari par hasard lors d’une soirée à New York en 1998.”

Grande confusion.

Plusieurs conseillers sont pris de court. Le président lui-même sait-il qu’elle allait prendre la parole ? Oui, dit-il finalement au New York Times, il savait qu’elle voulait parler, mais ne savait pas ce qu’elle allait dire. Une conversation de “deux minutes”. Peut-être qu’il ne l’aurait pas fait comme ça.

“Est-ce que je l’aurais fait de cette façon ? Peut-être pas, peut-être… je ne sais pas.”

La guerre avec l’Iran cède un peu de temps d’antenne sur les écrans. Les réseaux sociaux s’enflamment. Les photos anciennes ressurgissent. Les théories prolifèrent.

La question la plus intéressante (et la raison pour laquelle j’y reviens ce matin dans Zeitgeist), c’est celle ci.

Pourquoi maintenant ?

Personne ne sait.

Et c’est précisément là que le récit devient intéressant.

Car tout, dans cette scène, semble contredire la stratégie habituelle du clan Trump.

Depuis la fin du printemps dernier, Donald Trump tente d’enterrer l’affaire Epstein. Minimiser. Détourner l’attention ailleurs. J’y ai consacré un chapitre dans mon livre Armes de distraction massive. Seule la guerre en Iran a vraiment relégué l’affaire Epstein au second plan.

Et soudain, c’est sa propre femme qui rallume l’incendie.

Pourquoi diable ramener l’attention sur le sujet même que son mari veut faire disparaître ?

À première vue, on peut imaginer qu’elle en avait assez. On peut la comprendre. Enough is enough.

Mais cela ne lui ressemble tellement pas ! Elle se tient tant à distance de la presse, évite autant que possible les prises de parole publiques. Elle sait aussi que son fort accent déclenche les moqueries.

Sans surprise, elle a offert sur un plateau aux auteurs de Saturday Night Live sur NBC un sketch d’ouverture.

Le (faux) président reçoit un coup de fil.

“Tu m’appelles ? Ce n’est pas bon signe…”

La fausse Melania lui annonce qu’elle veut parler devant la presse pour nier avec force tout lien avec Jeffrey Epstein.

“Euh, chérie, je dois avouer que ça a l’air un peu dingue.

Tu es qui ? Moi ?”

Jimmy Kimmel, sur ABC, s’est aussi moqué de cette prise de parole inattendue.

“Elle a épousseté son tailleur et livré une déclaration soigneusement préparée, exigeant qu’on arrête de parler de quelque chose dont personne ne parlait.”

“Et pourquoi cela se produit-il aujourd’hui ? Cela fait six semaines qu’il essaie de faire disparaître cette affaire Epstein des gros titres. Deux jours après le cessez-le-feu, elle la remet tout en haut. Elle doit vraiment le détester. Je ne vois pas d’autre explication.”

Même Michael Wolff, le journaliste qui a publié de nombreuses révélations sur Epstein et le clan Trump, ne parvient pas à expliquer cette sortie publique.

“La vérité, c’est que personne ne sait. Personne n’a la moindre idée de pourquoi elle a fait ça.”

“On peut tirer toutes les théories possibles… mais la réalité, c’est que personne ne sait.”

Michael Wolff a affirmé il y a plusieurs mois que Melania Trump avait été en contact avec Jeffrey Epstein, une accusation farouchement contestée par les avocats de la First lady. Après avoir été menacé d’une action en justice pour lui réclamer jusqu’à un milliard de dollars de dommages et intérêts, Wolff a pris les devants en poursuivant lui-même la Première dame l’automne dernier.

Pour Wolff, cependant, il existe une clé. Cette prise de parole n’est pas un accident. C’est un réflexe, raconte-t-il dans le dernier épisode de son podcast Inside Trump’s Head publié il y a 24 heures.

Wolff: This Is What I Know About Melania Bombshell

Inside Trump's Head

44:58

“Depuis le début, elle a farouchement essayé de protéger et de contrôler sa version de sa vie depuis son arrivée à New York dans les années 1990.”

Melania Trump, explique-t-il, est obsédée par la maîtrise de son récit personnel. Une obsession d’autant plus frappante qu’elle occupe “l’une des positions les plus publiques au monde”.

“Beaucoup de détails sur son arrivée à New York restent inconnus.”

“Comment est-elle venue ? Qui l’a amenée ? Sous quel statut légal ? Comment travaillait-elle ?”

“Beaucoup, beaucoup, beaucoup de détails… qui pourraient avoir des réponses qu’elle ne veut pas que le public connaisse.”

Dans cette lecture de Michael Wolff, la déclaration de la Maison Blanche n’est pas une réponse aux spéculations sur Epstein.

C’est une tentative de reprendre le contrôle, comme avec cette menace de procès d’un milliard de dollars.

Il y voit une stratégie d’intimidation :

“Vous avez la Première dame des États-Unis qui utilise le pouvoir de la présidence pour intimider quelqu’un qui dit des choses qu’elle ne veut pas voir dites.”

Et il rappelle que ce n’est pas nouveau. Melania Trump a déjà poursuivi le Daily Mail, obtenant un règlement de 2,9 millions de dollars.

“Utiliser le système judiciaire pour faire taire les questions sur sa vie.”

Mais cette fois, quelque chose déraille. Car au lieu d’éteindre les questions, elle les multiplie.

En intervenant, selon lui, Melania Trump crée exactement ce qu’elle voulait éviter.

“Si cette déclaration devait anticiper une information… elle n’a rien anticipé. Elle est devenue l’information.”

Et même plus que cela :

“La vitesse que prend cette histoire aujourd’hui, elle la doit entièrement à elle.”

Sans cette prise de parole, le sujet serait resté secondaire. Avec elle, il devient central.

C’est un cas presque pur d’effet Streisand politique.

Mais Wolff va plus loin.

“À qui cela nuit le plus ?”

“Ça semble être Donald Trump.”

Relancer Epstein, c’est relancer une histoire qui le fragilise directement.

D’où cette hypothèse explosive de Wolff (et peut-être totalement fantasque) :

“Cela pourrait être une attaque directe contre son mari.”

“Elle pourrait vouloir nuire à son mari… ou au moins le menacer.”

La Première dame est-elle vraiment si cynique ?

Mais cette hypothèse ne suffit pas à tout expliquer. Car cette initiative reste totalement incohérente.

Melania Trump se présente comme distante, insaisissable. Une stratégie de silence, longtemps efficace.

“Si votre stratégie est d’être insaisissable… ce n’est pas très logique de venir devant les caméras donner des détails vérifiables.”

Des détails parfois contredits. Des dates qui fluctuent. Des éléments qui relancent l’enquête. Elle ouvre elle-même la boîte.

Autre piste, avancée par Maureen Dowd, la chroniqueuse du New York Times, qui l’a surnommée “le Sphinx” :

“The Sphinx Thinks It Stinks”

Le sphinx pense que quelque chose ne tourne pas rond.

Dowd rappelle au détour de son billet une révélation de son journal en mars.

La Première dame a-t-elle pris la parole car elle redoute en fait la vengeance de l’ex de Paolo Zampolli ?

Il faut déjà que je vous raconte qui est le sulfureux Zampolli.

Asseyez-vous, et sortez le popcorn.

Zampolli est un homme d’affaires italien qui a émigré aux États-Unis. Le New York Times avait révélé en 2016 que c’est cet ancien agent de mannequins qui a obtenu le visa américain de Melania Trump après l’avoir rencontrée lors d’un casting à Milan. Il se vante aussi de l’avoir présentée à Donald Trump lors d’une fête qu’il organisait en 1998 au Kit Kat Club à New York.

“J’ai dit : “Melania, voici Donald, Donald, voici Melania”, puis j’ai quitté la table parce que j’avais 300 invités.”

L’ancien patron d’agence de mannequins fanfaronne aussi en racontant avoir pris l’avion avec les Trump pour assister à leur mariage à Mar-a-Lago en 2005.

Sur son compte Instagram, on peut lire :

“Je suis honoré d’être un ami du président depuis plus de 30 ans, et un ami de la Première dame depuis 29 ans (…) La loyauté est reine.”

L’an passé, le président lui a donné un titre assez flou de United States Special Representative for Global Partnerships, envoyé spécial à Dieu sait quoi.

Il est surtout connu à Manhattan, Washington et Palm Beach pour faire valoir en permanence ses relations avec Trump pour ses affaires. Il affiche ses connexions dès qu’il le peut. Il accompagnait d’ailleurs JD Vance la semaine dernière quand il est allé faire campagne pour Orban en Hongrie.

Son nom apparaît aussi dans l’orbite de Jeffrey Epstein, qui se méfiait de lui et écrivait dans un courriel à un homme d’affaires émirati en 2011 :

“Attention, Zampolli est quelqu’un de problématique.”

Le mois dernier, le New York Times révélait donc que “un ami de Trump a demandé à l’ICE de placer en détention la mère de son enfant”.

L’histoire est folle.

Paolo Zampolli et Amanda Ungaro se sont rencontrés au début des années 2000.

C’est Epstein qui avait fait venir dans son jet depuis Paris cette jeune mannequin brésilienne qui n’avait que 17 ans.

La relation avec Zampolli dure deux décennies. Ils fréquentent les cercles mondains. Les voici avec les Trump lors d’occasions festives, dont le Nouvel An 2022.

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Ces dernières semaines, Ungaro s’est mise à parler. D’abord dans le journal brésilien O Globo :

“Quand Donald Trump a gagné en 2016, Paolo s’est comporté comme s’il avait été élu lui aussi”

“Nous étions soudain invités partout. Lors des soirées du Nouvel An à Mar-a-Lago, nous étions, avec un autre couple, les seuls à table avec Trump et Melania Trump.”

Hier c’est dans le journal espagnol El Pais qu’elle parlait.

“Paolo me disait : “Attends que Trump gagne l’élection [en 2024], et on réglera tes papiers, il te donnera un passeport américain.””

“Je vivais à la merci d’un psychopathe malade qui m’a maltraitée psychologiquement, sexuellement et physiquement.”

“Maintenant, c’est la guerre. On verra qui gagne.”

“Dix policiers ont fait irruption chez nous, m’ont arrêtée et ont emmené mon fils au commissariat.”

“Avec des meurtriers d’enfants !”

“C’était une salle avec plus de 120 personnes, le sol était mouillé, il n’y avait pas de fenêtres, quatre jours sans voir le soleil… Je suis sortie infestée de poux.”

“J’ai passé un mois déprimée dans une pièce.”

“Je me suis portée volontaire pour nettoyer les sols à six heures du matin pour ne pas devenir folle.”

Sur Epstein, elle raconte son voyage dans son jet pour venir pour la première fois aux États-Unis :

“On part avec quelques amis, un avion privé rien que pour nous.”

“Il y avait environ 30 très jeunes filles, 14, 15, 16 ans. J’ai dit : ‘Qu’est-ce que c’est ?’ Et il a répondu : ‘Ne t’inquiète pas.’”

“Il s’est approché et m’a demandé : ‘D’où viens-tu ? Quel âge as-tu ? Pour quelle agence de mannequins travailles-tu ?’ Et il m’a présentée à Ghislaine.”

Outre ces entretiens dans la presse, des messages beaucoup moins cordiaux sont apparus sur les réseaux sociaux ces derniers jours, d’un compte @AmandaUngaroA adressés au compte @flotus45 que la Première dame utilisait pendant le premier mandat. Sans qu’il ait été possible de confirmer qu’ils sont bien signés de Amanda Ungaro elle-même.

Des messages souvent menaçants et parfois vulgaires.

Mais voici quelques exemples :

“Je détruirai votre système corrompu, même si c’est la dernière chose que je fais de ma vie.”

“Je n’ai plus rien à perdre dans ma vie. Je détruirai tout le système. Fais attention à moi, bitch.”

L’histoire n’est pas terminée. C’est Melania Trump qui vient de la relancer.

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“Vous me gardez une place” (pour 2028)

Ça fait un bout de temps que je ne vous ai pas parlé des préparatifs de la prochaine présidentielle côté démocrate.

Les nouveaux venus de Zeitgeist (bienvenue !) peuvent retrouver dans les archives de l’été dernier une série de profils de potentiels candidats qui se préparent à la primaire pour désigner le candidat qui aura la chance d’affronter (probablement) JD Vance ou Marco Rubio lors de la prochaine présidentielle. Les déclarations de candidature vont se multiplier après les élections de mi-mandat en novembre, mais les pré-campagnes ont déjà commencé.

Un certain nombre d’entre eux étaient réunis ces derniers jours à New York pour le congrès annuel du National Action Network d’Al Sharpton, un pasteur baptiste très influent auprès de la communauté noire.

C’est un électorat crucial pour l’emporter dans une primaire démocrate, demandez à Biden, Obama et Clinton, bref les trois derniers démocrates qui ont pu être élus à la Maison Blanche et qui avaient tous fait la différence sur leurs rivaux de la primaire en étant les plus plébiscités dans la communauté noire.

Ils étaient presque tous là, l’ancienne vice-présidente Kamala Harris (qui de plus qualifiée que celle qui a déjà l’expérience de deux campagnes pour la Maison Blanche !), le gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro (qui de plus qualifié que le populaire gouverneur de l’État qu’il faut absolument gagner pour emporter la Maison Blanche !), le gouverneur de l’Illinois JB Pritzker (qui de plus qualifié qu’un milliardaire grande gueule pour succéder à un milliardaire grande gueule !), le gouverneur du Kentucky (qui de mieux qualifié qu’un élu du Sud conservateur pour rallier les modérés qui se méfient des élites démocrates des côtes !), le gouverneur du Maryland Wes Moore (qui de mieux qualifié qu’un ancien de l’US Army pour rassurer dans cette ère de désordre international !). Ils y croient.

Mais celui qui m’a le plus intrigué, et qui a quasiment annoncé sa candidature sur scène, c’est l’ancien secrétaire aux Transports de Biden, Pete Buttigieg. Je ne vais pas revenir sur le fait que Kamala Harris a raconté après sa défaite avoir envisagé de le prendre comme candidat à la vice-présidence mais a pensé que l’Amérique n’était pas prête pour une femme noire et asiatique secondée par un homme homosexuel.

Buttigieg n’a pas officiellement annoncé sa candidature.

Mais il a presque tout dit.

Pendant des mois, l’ancien candidat à la primaire 2020, qui lui a permis de se faire connaître en devançant Biden dans les premiers États de l’Iowa et du New Hampshire, s’est fait discret. Moins d’interviews, peu de sorties publiques, une présence médiatique réduite au strict minimum. Il semblait avoir choisi le retrait. Ou plutôt, comme souvent dans la politique américaine, une phase de préparation.

Et puis, ces derniers jours, tout s’est accéléré.

Vendredi à New York, Buttigieg est remonté sur scène avec Al Sharpton. Le décor n’est pas anodin. Devant une audience majoritairement noire, essentielle dans toute primaire démocrate, il rejoue une scène qu’il connaît déjà.

En 2020, il avait échoué à convaincre les électeurs noirs, un handicap majeur dans la primaire. Sa réapparition ici n’est pas symbolique. Elle est stratégique.

Sharpton s’en souvient. Et il appuie là où ça fait mal. Puis il l’interroge sur un repas pris ensemble dans un restaurant célèbre de la communauté noire.

“Quand vous vous êtes présenté à la présidentielle, nous avions déjeuné ensemble à Sylvia’s, à Harlem… Est-ce que je dois réserver une table ? Vous allez vous présenter à nouveau ?”

Buttigieg sourit.

Puis lâche une courte phrase, calibrée, parfaitement politique :

“Vous me gardez une place. Je serai là.”

La salle applaudit immédiatement.

Dans la grammaire feutrée des pré-campagnes américaines, c’est un quasi-aveu. Pas une déclaration officielle, évidemment. Mais un signal. Une présence. Une disponibilité.

Et instantanément, la rumeur d’une nouvelle candidature circule. C’est exactement ce qu’il cherchait. Il éclipse au passage tous les autres candidats potentiels réunis pour l’occasion.

Mais le moment le plus révélateur de cette journée ne s’est pas joué sur cette scène.

C’était quelques heures plus tôt, sur un plateau de télévision. La séquence est devenue virale. Laissez-moi vous raconter pourquoi.

Buttigieg a profité de son passage à New York pour passer une tête dans quelques émissions, ce qu’il ne fait plus régulièrement depuis qu’il s’est retiré dans la campagne du Michigan.

Sur la chaîne financière CNBC, dans la célèbre émission Squawk Box, Buttigieg tient tête au coprésentateur Joe Kernen, soutien explicite de Trump, connu pour son ton combatif et ses positions économiques conservatrices.

Kernen attaque.

Les démocrates, explique-t-il, portent la responsabilité de la crise du pouvoir d’achat.

C’est la clé de la victoire de Trump en 2024. Et de la défaite des démocrates, dont Buttigieg était l’un des représentants en première ligne.

L’ancien ministre de Biden ne se défend pas frontalement. Il pose une question simple :

“Mais pourquoi le président n’a-t-il pas tenu sa promesse de faire baisser les prix ?”

Kernen interrompt, relance, coupe. Buttigieg insiste.

“Sa promesse centrale de campagne était de faire baisser l’inflation, et au lieu de cela, il l’a fait augmenter.”

“Il avait dit que dès le premier jour elle baisserait. Il est arrivé au pouvoir, et aujourd’hui elle est en hausse. Il avait promis qu’elle baisserait.”

Je ne vais pour détailler tout l’échange, jetez un oeil sur le lien Youtube que je vous ai mis plus haut et vous comprendrez pourquoi la scène est devenue virale.

Buttigieg montre une nouvelle fois qu’il est le plus habile des démocrates pour démonter les arguments des républicains, retourner une attaque et simplifier un message facilement découpable pour les réseaux.

Il s’est aussi remarqué dans un environnement a priori moins hostile, MS NOW, l’ancien MSNBC, la chaîne d’info la plus favorable aux démocrates. Là encore, il détonne avec le ton habituel des plateaux de la chaîne. Il attaque Trump sur le coût de la vie… mais sans tomber dans l’obsession anti-Trump.

Buttigieg met en garde son propre camp.

“Le risque, c’est de gagner en 2026 à cause de tout ce qui se passe… puis de croire que notre travail consiste simplement à revenir au statu quo.”

“L’ancien statu quo ne fonctionnait pas.”

C’est là, peut-être, le cœur de son repositionnement.

Buttigieg sait qu’il risque d’être ramené à son passé lors de la présidence Biden, qui s’était terminée par le retour de Trump au pouvoir. Il veut éviter d’être caricaturé comme le candidat du retour à la normale.

C’est pour cela que sa stratégie des derniers jours était intéressante à observer.

Une phrase pour lancer la rumeur. Une confrontation télévisée pour prouver sa combativité. Un message économique simple. Un repositionnement politique assumé.

Et une présence soigneusement choisie là où se joue une partie décisive de la primaire démocrate.

Il est déjà le deuxième candidat le mieux placé (après le gouverneur de Californie Gavin Newsom) dans les sondages… qui ne veulent vraiment pas dire grand-chose à deux ans de la primaire démocrate.

Mais il fait comprendre aux électeurs de son camp (et aux donateurs, essentiels !) qu’il va falloir compter avec lui.

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La magie et le mensonge

J’ai lu dans le New Yorker une longue enquête sur Sam Altman, le patron d’OpenAI. Elle est suffisamment troublante pour que j’en fasse mon 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist.

Elle est cosignée par Andrew Marantz et Ronan Farrow. Ce dernier s’est déjà rendu célèbre (je veux dire en dehors du fait qu’il est le fils de Mia Farrow et de Woody Allen… à moins que son père biologique ne soit en réalité Frank Sinatra, l’ex-mari de sa mère) pour avoir révélé (au même moment que deux journalistes du New York Times) l’affaire Weinstein.

Dans cette enquête, ils posent une question simple. Peut-on vraiment faire confiance à celui qui pourrait façonner l’avenir de l’humanité ?

Tout commence par une scène qui ressemble à l’ouverture d’un thriller technologique. En 2023, Ilya Sutskever, le scientifique en chef d’OpenAI, envoie des mémos secrets au conseil d’administration. Voici sa conclusion :

“Je ne pense pas que Sam soit la personne qui devrait avoir le doigt sur le bouton.”

Le mot “bouton” n’est pas anodin. OpenAI, c’est de la bombe.

C’est bien ainsi que les fondateurs d’OpenAI pensent leur mission, soulignent les auteurs. Une technologie potentiellement plus dangereuse que la bombe nucléaire, qui nécessite une gouvernance exceptionnelle. L’entreprise a été conçue comme une organisation à but non lucratif, avec l’obligation affichée de privilégier l’intérêt de l’humanité avant toute logique de profit.

Un peu prétentieux, mais rassurant. Pour que cela fonctionne, le dirigeant se doit d’être irréprochable.

Or les mémos compilés par Sutskever (70 pages de documents internes) dressent un portrait très ambigu d’Altman.

“Sam présente une tendance constante à mentir.”

Pas une faute isolée. Il écrivait “pattern” en anglais, un schéma, une habitude, un mécanisme.

Ce qui frappe dans l’enquête du New Yorker, ce n’est pas tant qu’il y ait des accusations (la Silicon Valley, c’est un sacré panier de crabes) mais l’accumulation. Les auteurs n’exposent pas une preuve unique décisive et définitive, mais empilent des promesses contradictoires, des micro-déformations, des récits ajustés selon l’interlocuteur.

Un ancien collaborateur d’Altman leur dit :

“Il existe un flou entre “je pense que je peux accomplir cette chose” et “j’ai déjà accompli cette chose”.”

Cette frontière floue entre ambition et réalité n’est pas nouvelle dans la tech. Mais ici, l’enjeu change d’échelle. Parce que l’objet n’est pas une application ou tel ou tel nouvel appareil. C’est une technologie que certains décrivent comme “capable de transformer la civilisation”.

Jason Redmond/AFP via Getty Images

La crise éclate lorsque le conseil d’administration licencie Altman. Motif officiel, il n’était pas “systématiquement honnête dans ses communications”.

C’est joliment dit.

La réaction est immédiate et spectaculaire. Investisseurs, employés, partenaires se mobilisent. Microsoft est pris de court.

Ce moment, chez OpenAI, porte un nom quasi mythologique.

“The Blip”.

Comme dans Marvel, une disparition brutale suivie d’un retour… dans un monde transformé.

Car en quelques jours, Altman reprend le contrôle… et parvient à renforcer son pouvoir. Les membres du conseil à l’origine de son éviction sont poussés vers la sortie. Les structures censées le contraindre sont reconfigurées.

Un témoin résume la méthode :

“Il met en place des structures qui, sur le papier, doivent le contraindre… puis, quand le moment arrive, il supprime ces contraintes.”

Ce qui émerge de cette enquête du New Yorker, c’est une figure paradoxale.

D’un côté, un dirigeant capable de convaincre tout le monde, que ce soit des ingénieurs inquiets, des investisseurs avides, des responsables politiques sceptiques, que leurs priorités sont aussi les siennes.

De l’autre, un homme décrit par certains comme “affranchi de la vérité”, combinant “un fort désir de plaire” et “une absence presque sociopathique de souci des conséquences de ses mensonges”.

Jim Watson/AFP via Getty Images

Le mot “sociopathe” revient à plusieurs reprises dans les témoignages. Il semble peut-être excessif, mais il est révélateur d’une inquiétude profonde des spécialistes de l’intelligence artificielle.

Même chez ses partenaires. Un cadre de Microsoft évoque “une petite mais réelle probabilité qu’il soit un jour considéré comme un fraudeur du niveau de Bernie Madoff”.

Mais il n’est pas possible de réduire Altman à une caricature.

Les auteurs suggèrent que son génie, s’il en est un, réside ailleurs, dans sa capacité à tenir ensemble des récits incompatibles.

Il promet la sécurité… tout en accélérant le déploiement.

Il appelle à la régulation… tout en la contournant en coulisses.

Il évoque les risques existentiels… tout en les requalifiant en simples désagréments.

En 2015, il écrivait qu’une IA mal alignée pourrait “nous anéantir”.

En 2026, il parle d’un futur où “nous aurons tous de meilleures choses”.

Entre les deux, quelque chose s’est déplacé.

Le plus troublant dans cette enquête, et la raison pour laquelle j’ai choisi d’en faire mon Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist, c’est peut-être cela.

L’enquête montre bien comment les garde-fous initiaux (gouvernance, culture de sécurité, structures non lucratives) ont progressivement cédé sous la pression du marché.

Comme le dit un ancien responsable cité dans l’enquête :

“La culture de la sécurité et les processus ont été relégués au second plan derrière les produits séduisants.”

Les concurrents suivent la même trajectoire. L’un des fondateurs d’Anthropic admet :

“Le système des marchés de capitaux dit : allez plus vite.”

Donc le problème dépasse Altman.

Reste une question, posée explicitement par le New Yorker : ceux qui ont tenté de l’évincer avaient-ils tort… ou raison trop tôt ?

Altman lui-même le reconnaît :

“Personne ne croit que vous faites cela simplement parce que c’est intéressant… Vous le faites pour le pouvoir.”

Cela fait quelques décennies que la Silicon Valley prétend changer le monde. Mais avec l’IA, cette promesse n’est pas totalement fantasque.

Changer le monde… ou le mettre en danger ?

Tout dépend donc de la confiance qu’on peut accorder à Sam Altman.

Mais est-ce Altman qui est en cause ? Quelqu’un peut-il être digne de confiance, à ce niveau de pouvoir ?

Finalement, les auteurs en reviennent aux défauts bien identifiés d’OpenAI, la tendance à flatter ses utilisateurs et les possibles hallucinations.

Sommes-nous aussi victimes d’une hallucination sur Altman, de la magie de la flatterie que nous procure son outil ?

Andrew Marantz et Ronan Farrow citent une déclaration d’Altman, juste avant son éviction, dans laquelle il soutenait que tolérer une certaine part de fausseté pouvait, quels qu’en soient les risques, offrir des avantages.

“Si vous adoptez une approche naïve en disant : “Ne dites jamais rien dont vous n’êtes pas sûr à cent pour cent”, vous pouvez obtenir un modèle qui fasse cela”, expliquait-il. “Mais il n’aura pas cette magie que les gens aiment tant.”

Thank you and goodbye.

PhC

 
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