On ne veut pas y croire. Nos larmes n’ont pas encore eu le temps de sécher en apprenant la mort de Nadia Farès que le destin nous inflige la disparition de Nathalie Baye à l’âge de 77 ans. On la savait malade et dans un état de santé préoccupant depuis l’été dernier, rongée par la maladie à corps de Lewy, un syndrome neurodégénératif se manifestant par une combinaison de troubles proches de la maladie d’Alzheimer et de la maladie de Parkinson. Il n’empêche : la nouvelle agit comme une gifle.
Nathalie Baye, c’est plus de 80 longs-métrages depuis ses débuts en 1972, dans Faustine et le bel été de Nina Companeez. Sans oublier de nombreuses apparitions en télévision et sur les planches. Une carrière éblouissante jusqu’à nous aveugler, tant la comédienne aux mille talents a su alterner les genres et les cinéastes, les films d’auteur et les francs succès populaires, les anciennes et les jeunes générations… tout en traversant les décennies, au mépris du temps qui passe et qui fragilise tant de parcours d’actrices après leur quarantaine.
Notre sélection, frustrante forcément, tant nous aurions pu compiler bien d’autres rôles (au hasard : ceux qu’elle incarna dans Une semaine de vacances, Notre Histoire, Rive droite rive gauche ou encore Attrape moi si tu peux), s’efforce de refléter le tourbillon d’œuvres de notre patrimoine commun dans lesquelles la reine Nathalie s’est illustrée. Du polar au drame, en passant la comédie, des films où elle nous a tour à tour bouleversés ou désarmés par sa sensibilité à fleur de peau, son sourire parfois fragile, son étoffe de femme aussi sensuelle que touchante. Mais solide comme le roc malgré ses fêlures.
Elle était Nathalie Baye et elle va cruellement nous manquer.
« La Nuit américaine » de François Truffaut (1973)
C’est le second long-métrage de Nathalie Baye mais c’est vraiment le premier où le grand public et les critiques la remarquent. Elle incarne Joëlle, la script-girl du film en tournage. Discrète mais omniprésente, elle est le véritable pivot technique et humain du plateau : elle note, anticipe, recolle les morceaux quand tout menace de s’effondrer. Sa réplique devenue culte – « Je quitterais un mec pour un film, je ne quitterais jamais un film pour un mec » – résume la passion dévorante du cinéma que François Truffaut met en scène. Baye, alors débutante, marque par sa fraîcheur, son naturel désarmant et cette efficacité tranquille qui contraste avec l’agitation environnante. Elle y impose déjà une présence singulière, à la fois modeste et lumineuse, qui annonce toute sa carrière. On est déjà conquis par ce joli brin de femme irradiant de caractère.
« Une étrange affaire » de Pierre Granier-Deferre (1981)
Dans ce drame qui aborde le monde du travail, un nouveau patron au management toxique (Michel Piccoli, autoritaire, énigmatique et charmeur) bouleverse la vie de ses employés. Parmi les cadres de l’entreprise, un jeune publicitaire (Gérard Lanvin) va être fasciné par cet homme d’affaires, sacrifiant peu à peu sa vie familiale et se dévouant corps et âme à son patron. Il délaisse sa femme (Nathalie Baye) qui constate avec effroi sa déchéance.
L’actrice est sensationnelle dans cette œuvre qui a obtenu le Prix Louis-Delluc et montre comment les rapports professionnels et humains sont détruits par l’administration. Une grande réussite, qui vaut à l’incroyable Baye son second César, à 33 ans, toujours dans la catégorie Meilleur second rôle féminin. Elle avait déjà raflé le même trophée un an plus tôt, pour Sauve qui peut (la vie) de Godard. Deux César consécutifs... et Nathalie n’en est encore qu’au début de son règne.
« Le retour de Martin Guerre » de Daniel Vigne (1982)
Au XVIe siècle, en 1542, dans un petit village paysan de l’Ariège, Martin (Gérard Depardieu), de retour de la guerre après avoir disparu pendant huit ans, retrouve Bertrande (Nathalie Baye), avec qui il fut marié très jeune. Il a changé physiquement, mais sa femme semble le reconnaître. Un soldat (Bernard-Pierre Donnadieu) accuse pourtant Martin d’avoir usurpé son identité et engage contre lui un procès, ce qui sème le doute sur sa véritable identité… Ce film situé au Moyen Âge est passionnant.
Nathalie Baye interprète avec beaucoup de nuances et d’ambiguïté le premier rôle féminin et les intérieurs à la bougie évoquent les toiles de Georges de La Tour. Jodie Foster reprendra son rôle dans le remake américain du film, Sommersby (1993) avec Richard Gere dans celui de Depardieu.
« La Balance » de Bob Swaim (1982)
Dans le polar nerveux de Bob Swaim, Nathalie Baye incarne Nicole, prostituée au grand cœur et compagne de Dédé (Philippe Léotard), petit truand que la police veut retourner comme indic contre un caïd de Belleville. Prise en étau entre l’amour et la peur, elle devient malgré elle l’enjeu et la monnaie d’échange d’un engrenage qui la dépasse. Baye y opère une mue spectaculaire : talons hauts, gouaille et vulgarité assumée, elle casse radicalement son image de jeune femme sage et lumineuse.
Son jeu à vif, mêlant fragilité, rage et tendresse, donne au film sa charge émotionnelle et son ancrage humain au milieu de la violence urbaine. Ne mentons pas : plusieurs préados de l’époque (dont l’auteur de ces lignes) vécurent de premiers émois érotiques face à l’incandescente sensualité de Nathalie dans ce monde de sales mecs. Cette composition intense lui vaut le César de la Meilleure actrice en 1983 : c’est son troisième, après ceux de Sauve qui peut (la vie) et Une étrange affaire. Mais c’est surtout son tout premier pour un rôle en haut de l’affiche. La consécration définitive d’une comédienne désormais capable de tous les registres.
« Venus beauté (institut) » de Tonie Marshall (1998)
Employée comme esthéticienne dans un institut d’un quartier populaire, Angèle (Nathalie Baye, fort émouvante) ne croit plus en l’amour et se contente de quelques amants de passage. Un matin, dans une gare, elle croise Antoine (remarquable Samuel Le Bihan), qui lui déclare sa flamme. Elle refuse ses avances. Mais il s’accroche…
Ce film qui se déroule essentiellement dans l’univers ouaté d’un institut de beauté, temple de la féminité où viennent se confier clientes jeunes ou âgées, fait le constat d’une ultramoderne solitude. Attentif à chacun de ses personnages et à leurs fêlures, il met du baume au cœur. Le film a révélé aussi Audrey Tautou avant le triomphe d’Amélie Poulain.
« Le petit lieutenant » de Xavier Beauvois (2005)
À peine sorti de l’école de police, Antoine (Jalil Lespert) est muté dans un commissariat à Paris. Au cours d’une enquête sur la mort de plusieurs SDF, il apprend à connaître sa supérieure, le commandant Vaudieu. Une femme flic qui reprend du service après avoir traversé un drame familial, la mort de son fils…
Dans le rôle de cette ancienne alcoolique, rongée par le chagrin et la solitude, Nathalie Baye a vraiment mérité son césar de la meilleure actrice (le 4e de sa carrière, toutes catégories confondues !). Elle apporte beaucoup de force et de fragilité à son personnage, luttant quotidiennement pour ne pas replonger. Une description minutieuse du quotidien de la PJ, dans la veine ultraréaliste du Police (1985) de Maurice Pialat et de L.627 (1992) de Bertrand Tavernier.
« Juste la fin du monde » de Xavier Dolan (2016)
Dans cette adaptation de Lagarce par Xavier Dolan, Nathalie Baye campe la mère de Louis : fardée, apprêtée, bavarde à l’excès. Son personnage tente de recréer une harmonie familiale illusoire autour du fils prodigue revenu annoncer sa mort. Baye joue la partition du trop-plein : maquillage outrancier, gestes saccadés, monologues où percent une tendresse maladroite et une lucidité amère. Elle bouleverse par cette fragilité qu’elle laisse affleurer sous le vernis, incarnant une mère consciente d’avoir raté quelque chose sans savoir quoi. Une composition à fleur de peau, saluée par une nomination au César.
« Alibi.com » de Philippe Lacheau (2017)
On peut ne pas être forcément fan du style Lacheau, mais impossible de nier son adresse à émuler le meilleur de la vis comica de Nathalie Baye. Elle joue ici Marie, la mère de Flo. Celle-ci est en couple avec Greg, patron d’une agence qui fabrique des alibis. Sous ses airs de bourgeoise bien rangée, elle cache elle-même un secret retentissant qui va faire basculer tout le film. Baye s’y révèle d’une drôlerie réjouissante, jouant le décalage entre la respectabilité affichée et la vérité croustillante avec un timing comique impeccable. Face à Lacheau et Didier Bourdon, elle tient son rang sans cabotiner, prouvant qu’elle excelle aussi dans le registre populaire. Sans elle, pas sûr que Alibi.com aurait autant marqué de points à nos yeux

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