Des champignons et grenouilles noirs
La surprise a été tout aussi grande pour les chercheurs quand ils sont tombés sur des espèces « métamorphosées » par la radioactivité. Au cœur du sarcophage endommagé de la centrale, une équipe de scientifiques américains et russes a trouvé, à la fin des années 1990, de drôles de champignons, riches en mélanine, un pigment noir similaire à celui présent dans la peau humaine leur permettant de survivre à des « radiations ionisantes très élevées », relate le chercheur de l’ANSR. Certains scientifiques, comme la microbiologiste Ekaterina Dadachova, émettent même l’hypothèse vertigineuse que ces micro-organismes sont capables d’utiliser les particules radioactives pour grandir plus vite, à l’instar des plantes qui utilisent les UV du soleil.
Des grenouilles sont aussi plus souvent noires que vertes à Tchernobyl, apprend au HuffPost Germán Orizaola, chercheur à l’unité de zoologie du département de biologie des organismes et des systèmes de l’université d’Oviedo, en Espagne. « Nos travaux révèlent que les rainettes de l’Est sont plus foncées dans les zones avec des niveaux élevés de rayonnement, alors qu’elles conservent leur coloration vert vif habituelle dans les localités non contaminées situées à proximité », développe le spécialiste.
Ce phénomène est lié, d’après ses recherches, à « un processus de sélection naturelle favorisant les individus qui étaient légèrement plus foncés au moment de l’accident. » Concrètement, grâce à leur forte teneur en mélanine, les rainettes noires auraient mieux résisté aux radiations, survécu et davantage transmis leurs gènes.
Mutations et réduction de la taille du cerveau
Olivier Armant a aussi beaucoup étudié le cas des « rainettes arboricoles » à Tchernobyl, car elles sont des « espèces sentinelles », c’est-à-dire que leur état de santé reflète celui de l’écosystème dans lequel elles vivent. Or, elles connaissent « des problèmes de reproduction » et sont « plus petites » par rapport à des populations non exposées à la contamination radioactive, pointe le chercheur.
Des mutations ont aussi été observées chez certains oiseaux, « notamment les hirondelles, avec une réduction de la taille du cerveau », souligne Olivier Armant. À Tchernobyl, il reste difficile de relier précisément ces effets à une dose de radiation, car les oiseaux se déplacent beaucoup et ont des régimes alimentaires différents, ce qui complique les estimations. En revanche, sur le site Fukushima, des études robustes sur des macaques japonais ont clairement montré une diminution de la taille du cerveau chez les fœtus.
Beaucoup d’oiseaux et de pollinisateurs, comme les abeilles, sont aussi pénalisés par la diminution des arbres fruitiers, qui poussent beaucoup moins sur une terre irradiée, a démontré une étude publiée en 2012. Quant aux rongeurs, les campagnols vivant sur les sites hautement contaminés sont plus souvent atteints de cataractes, une maladie rendant aveugle.
Un « laboratoire » pour la science
Les images montrant l’abondance de la faune sont donc ternies par les avancées scientifiques, qui leur dressent un bilan de santé préoccupant. Cette zone, qui « va rester inhabitable pour l’Homme encore plusieurs centaines d’années, voire des milliers d’années, n’est pas le paradis sur Terre », insiste à cet égard Olivier Armant, qui préfère parler d’un « laboratoire pour les scientifiques ».
La zone d’exclusion constitue effectivement un véritable terrain d’étude à ciel ouvert : « nous avons appris que l’activité humaine est en réalité un facteur bien plus pénalisant pour la faune, que ne l’est le rayonnement résiduel », décrypte le docteur en zoologie Germán Orizaola. Par ailleurs, l’étude à long terme des effets d’un stress environnemental sur la faune sauvage permet « d’anticiper la capacité des espèces à faire face à d’autres pressions futures, comme le changement climatique », souligne Olivier Armant.
Les travaux des chercheurs ont toutefois été arrêtés net par la guerre en Ukraine et ils n’ont plus accès à la zone d’exclusion. Malgré une occupation d’un mois de la centrale par les troupes de Vladimir Poutine en février 2022, Germán Orizaola reste optimiste, « car la majeure partie de la zone est restée inoccupée », laissant penser que de nombreux animaux ont pu s’y réfugier. Une fois de plus, les animaux de Tchernobyl pâtissent directement des conséquences des activités humaines.
Dans la zone interdite de Tchernobyl, la nature et les animaux règnent
La catastrophe nucléaire de la centrale de Tchernobyl reste un traumatisme. Pourtant, dans la zone d’exclusion, l'impensable s'est produit : la nature a repris ses droits. Privée d’humains, la faune y prospère, transformant ce territoire interdit en refuge sauvage étudié par les scientifiques.
L'ANNIVERSAIRE.
Depuis l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire le 26 avril 1986, Tchernobyl incarne l’une des plus grandes catastrophes technologiques du XXᵉ siècle. Évacuée, condamnée, circonscrite et figée, la région aurait dû devenir un désert radioactif stérile. Pourtant, alors que les humains ont quitté la zone dite d'exclusion, la vie animale, au contraire, s’est développée.
Renards, loups, cerfs ou sangliers peuplent désormais les forêts et les rues désertes des villes abandonnées. À travers deux archives tournées sur place, en 2006 et en 2016, retour sur un territoire où la nature a repris ses droits, sous le regard attentif des chercheurs.
L'ARCHIVE.
Les images de la première archive proposée en tête de cet article frappent autant qu'elles étonnent. Elles sont extraites d'un long reportage diffusé dans le 20 heures de France 2, le 25 avril 2016, soit 30 ans après la catastrophe. Ce reportage a été réalisé dans la zone contaminée de Tchernobyl où cohabitent des villes abandonnées et une vie sauvage foisonnante. Le contraste est saisissant entre le silence des rues vides, des immeubles éventrés, des écoles abandonnées et le surgissement de la vie animale.
« Nous roulons depuis quelques minutes à peine le long de ces villages abandonnés, quand soudain, sort de ces roseaux, une harde d’élans ! En trois décennies leur nombre a été multiplié par 10, peut-être plus. Personne ne sait vraiment. À en croire nos spécialistes, tous seraient en parfaite santé comme si la catastrophe sur eux n’avait eu aucun effet » ! À Tchernobyl, la présence de la faune contraste avec l’absence humaine. Loin de toute activité agricole, industrielle ou urbaine, la zone d’exclusion est devenue un espace singulier : inhabitable pour l’homme, mais favorable au vivant. Ce paradoxe est au cœur des images tournées sur place, où la nature s’impose sans bruit.
L'enfer pour les hommes, le paradis pour la faune
La visite du site s'effectue en compagnie du garde Sergueï Smolovski, et de l'ornithologue Valery Yourko. Le garde de cette réserve inhabituelle confirme l'étrangeté de la situation : « Vous voyez, ils n’ont pas peur ces animaux. Ils se sentent très bien dans la zone. Pour nous ce qui s’est passé, c'est une tragédie, mais pour eux c’est le paradis. »
En effet, après l’accident, plus de 100 000 personnes ont été évacuées dans un périmètre de 30 km (soit 2 600 km²). Les villes et villages ont été abandonnés, parfois en quelques heures. Cette disparition soudaine de l’humain a entraîné l’arrêt total de la chasse, de l’agriculture et de l’exploitation des sols.
Ce « paradis » est, en effet, un enfer pour l'homme. Depuis l’accident du 26 avril 1986, les radiations ont baissé aux abords de la centrale, mais le taux est encore par certains endroits plus de 30 fois supérieur à la normale. Et le journaliste de préciser qu'il faudra des dizaines de milliers d’années pour que l’homme puisse revenir vivre ici. Mais les animaux, eux, n’ont jamais été aussi nombreux, qu’ils vivent dans l’eau comme la loutre, ou sur la terre, comme ces biches et ces cerfs circonspects par tant d'agitation humaine.
Dans les airs aussi, Valery Yourko observe de plus en plus d’oiseaux, c’est le cas, notamment, de ces aigles à queue blanche qui volent majestueusement sur les images. « Il n’y avait pas plus de deux ou trois couples d’aigles à queue blanche. Trente ans plus tard, on ne dénombre pas moins d’une vingtaine de couples », précise l'ornithologue Valery Yourko.
Pripyat, un sanctuaire involontaire
« Plus près encore de Tchernobyl, nous voici à Pripyat où vivaient les employés de la centrale. 47 000 habitants à l’époque, une ville fantôme aujourd’hui, envahie par la végétation. Les appartements, les écoles, les appartements, tous vidés à la hâte dans les heures qui ont suivi l’explosion. » La ville la plus proche de Tchernobyl, Pripyat, filmée dans les archives, apparaît comme un décor figé, mais déjà en mutation. Derrière les façades délabrées, un nouvel équilibre se met en place.
Ici aussi les animaux sont revenus, les plus petits, comme les oiseaux, les rongeurs, mais aussi les renards, les chevreuils et les cerfs. Ou encore, ces loups, qui par centaines peuplent, désormais en maîtres, les rues alentours.
Sur ces images exceptionnelles filmées par un zoologiste ukrainien, quatre loups errent dans l’une des rues de la ville. « Au sommet de la chaine alimentaire, les loups sont devenus les nouveaux maîtres, où la chasse est formellement interdite ». Et le garde Sergueï Smolovski de suivre leurs déplacements avec intérêt : « Regardez toutes ces traces, elles vont d’un village à l’autre, chaque meute s’est appropriée un village abandonné et chaque jour, les loups font le tour de leur territoire. »
La radioactivité n’a pas disparu. Elle affecte encore les sols, les plantes et les animaux. Certaines études font état de malformations ou de perturbations biologiques. Mais les images racontent aussi autre chose : malgré cette contrainte invisible, les populations animales se maintiennent, voire augmentent. Nos deux guides ne se contentent pas de pister, de compter les animaux, une fois par an, ils prélèvent quelques spécimens qu’ils envoient au laboratoire. Si les scientifiques ont bien remarqué, ici ou là, quelques modifications génétiques, aucun mutant, comme le signale, avec une pointe d'amusement, le commentaire.
Cette apparente quiétude ne doit pas cacher la radioactivité et les employés de la réserve ne restent pas plus de deux semaines dans la région, « ensuite, ils doivent se mettre au vert, ailleurs. En une vie d’homme la contamination serait considérable, souligne le journaliste, pour les animaux, en revanche, le risque est moins élevé. Ils vivent moins longtemps et se reproduisent beaucoup plus tôt ».
Une curiosité scientifique, mais pas de monstres
La zone de Tchernobyl est devenue un terrain d’étude unique au monde. Chercheurs et biologistes y observent l’adaptation des espèces à un environnement extrême, mais surtout à un espace libéré de la présence oppressante de l’homme. L'archive suivante qui date de 2006 témoigne de cette singularité : un territoire interdit, transformé en laboratoire grandeur nature.
Le reportage fait un point sur les observations scientifiques. Avec ce paradoxe que la radiation a protégé le monde sauvage des hommes. Les chercheurs qui disséquaient les petits animaux de la zone, ceux qui vivent près du sol contaminé, ont bien constaté des changements, mais pas de mutation, comme le souligne une chercheuse, Ioula Maklouk : « Les rayons ionisants et les petites doses ont une action sur les animaux. Mais cet effet, on ne le voit qu'au niveau cellulaire et génétique ».
Avec notamment l'étude de chevaux sauvages de la race « Prjevalski ». En huit ans, leur nombre a plus que doublé et leur utilité pour la sécurité de la zone n'est plus à prouver comme l’explique Sacha Parovsky, responsable du personnel à la caserne de Tchernobyl : « Ils mangent les petites herbes qui peuvent provoquer les incendies et ça contribue à limiter la dispersion des feux » et les risques de dispersion de fumées radioactives.
Faune à Tchernobyl
2006 - 02:13 - vidéo
Les chercheurs du laboratoire de radio-écologie de Slavoutitch ont photographié dans la zone d'exclusion des animaux rares. Alors que la faune présente autour de la centrale au moment de l'accident avait été décimée, vingt ans plus tard, les chercheurs constatent que d'autres animaux sont venus des zones avoisinantes, attirés parce que l'homme, leur principal ennemi, avait disparu. À l'image des cigognes noires qui ont remplacé les blanches, proches de l'homme.











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