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🟨🟧 Trump tourne la page, Vance écrit la suite
Trump veut vite oublier l’Iran. Et JD Vance, lui, prépare la bataille idéologique d’après.
Hi everyone, c’est Zeitgeist.
Ce matin, un changement de ton.
Après deux mois de guerre et de chaos, Donald Trump veut changer de refrain. Son vice-président en profite pour préparer la suite. Je vais vous raconter sa prestation vraiment étonna devant une salle à moitié vide. Il ne parle pas d’économie. Il parle de civilisation. De Bien et de Mal. C’est bien là-dessus qu’il veut mener son combat pour succéder à Trump.
Je vous raconterai aussi pourquoi Trump pense que le soda peut tuer le cancer (c’est un ami médecin, qu’il a fait ministre, qui le raconte).
L’histoire d’une Américaine qui a passé six mois en prison à cause d’un algorithme de reconnaissance faciale défaillant.
Et quelque chose qui devrait intéresser tous ceux qui déplorent avoir plus de mal à lire qu’avant. “Nous lisons tous mal.”
Après deux mois à parler surtout d’Iran, il a très envie de passer à autre chose. Il est temps de changer de refrain pour essayer de sauver les meubles avant les élections de mi-mandat.
Pivot vers l’économie et le pouvoir d’achat.
C’est pour cela qu’il a organisé cette mise en scène étrange devant le Bureau ovale en début de semaine, avec une femme venue lui livrer une commande McDo. Il voulait rappeler l’une des promesses les plus symboliques de sa campagne. Plus d’impôts sur les pourboires.
Même chose lors du point presse à la Maison Blanche il y a quelques heures avec le secrétaire au Trésor. Comment faire baisser les prix pour les Américains, promet le bandeau de Fox News en direct.
Je vous ai raconté à plusieurs reprises dans Zeitgeist ces dernières semaines qu’il faut regarder les marchés financiers, comme le fait Donald Trump, pour faire le tri dans ses déclarations parfois déroutantes.
Et Wall Street semble avoir compris le message que lui adresse ces derniers jours le président, qui est même allé dans la matinale de Fox Business cette semaine.
“Est-ce que la guerre est terminée ?” lui demande son amie Maria Bartiromo, papesse de la chaine financière.
“Je pense que c’est presque terminé, oui. Je considère que c’est très proche de la fin.”
Message reçu.
Record pour le Nasdaq à la clôture hier soir. Idem pour le S&P 500 qui a atteint son plus haut historique, au-dessus de 7 000 points.
Les investisseurs pensent que le pire est passé et parient sur une fin rapide du conflit malgré les risques économiques persistants sur le pétrole, et donc le pouvoir d’achat.
Ce qui me donne l’occasion de vous parler d’autre chose, et notamment de cette scène étonnante qui vient de se dérouler en Géorgie.
Il y a quelque chose d’étrange (et même presque amusant si le sujet n’était pas aussi grave) dans ce qui s’est joué lors d’une conférence de Turning Point USA, l’organisation du défunt Charlie Kirk, qui avait invité son ami et compagnon idéologique JD Vance.
Passons sur le fait que la salle était aux trois quarts vide. Encore une déconvenue pour Vance. Les jours précédents avaient été compliqués pour le vice-président, après l’échec de ses négociations avec l’Iran à Islamabad et la défaite d’Orbán qu’il venait d’aller soutenir à Budapest.
Ce qui se joue dans cette salle, oui oui mesdames et messieurs, c’est la frontière entre le Bien et le Mal.
Une bataille de ce que Vance voit comme une guerre de civilisation.
La structuration idéologique du trumpisme dont il veut reprendre le flambeau.
Je vous raconte.
Ce qui est vraiment stupéfiant, c’est que devant ce public de jeunes conservateurs, le vice-président JD Vance, catholique converti à 35 ans, a eu l’audace d’expliquer tranquillement que le pape devrait être “prudent” lorsqu’il parle de théologie.
Le pape. Le successeur de saint Pierre. À la tête de l’Église de Rome, le pasteur spirituel de près d’un milliard et demi de catholiques à travers le monde.
On sait que Vance aime rappeler son parcours intellectuel. C’est vrai que c’est par le débat d’idées qu’il est entré en politique, après l’écriture d’un livre sur le malaise des classes populaires blanches. Il va publier prochainement un récit sur sa conversion au catholicisme (même s’il a validé la couverture avec une image d’église… protestante).
Mais il faut une certaine audace (et un certain ego) pour engager avec le pape un débat théologique sur saint Augustin (d’autant que Léon est le premier pape issu de l’ordre de saint Augustin, dont il a été le prieur général).
Évidemment, nul besoin de vous le rappeler, tout cela se passe dans la foulée des attaques du président Trump contre le pape, je vous l’avais raconté dans le dernier Zeitgeist juste après la publication de cette attaque et de cette image le représentant en Christ.
Trump a retiré l’image (c’est très rare), signe qu’il a constaté l’effet dévastateur de cette représentation en Christ pour une partie de son électorat.
Mais Vance a emboîté le pas, et y trouve un intérêt politique personnel.
Il tient tête à son tour au premier pape américain en rebondissant sur une phrase de Léon XIV.
L’évêque de Rome a rappelé à cette occasion la position de l’Église. Les disciples du Christ ne sont “jamais du côté de ceux qui brandissent l’épée ou larguent des bombes”.
C’est une condamnation claire de la guerre… et, en creux, de la campagne militaire menée par les États-Unis.
Vance tique.
“Quand le pape dit que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui brandissent l’épée, il existe une tradition chrétienne de la ‘guerre juste’ vieille de plus de mille ans.”
Et il complète en évoquant… la Seconde Guerre mondiale.
“Dieu était-il du côté des Américains qui ont libéré la France des nazis ?”
“Je pense que oui.”
Vance ne conteste pas seulement le pape. Il lui fait la leçon sur saint Augustin, l’un des grands penseurs de l’Église romaine que cite souvent Vance pour raconter sa conversion au catholicisme et justifier ses positions très conservatrices.
À travers cette citation sur la libération de la France, Vance amène le pape sur le terrain théologique d’un concept ancien, hérité de saint Augustin.
La “guerre juste”.
Dans la tradition catholique, cette idée n’est pas une justification facile de la guerre.
C’est l’inverse. Il faut limiter la violence, pas la légitimer.
Pour qu’une guerre soit dite “juste”, il faut une agression réelle et grave, l’absence d’alternative, une chance raisonnable de succès, et surtout une proportionnalité entre le mal combattu et les moyens employés.
Comprenez, en creux, une guerre n’est presque jamais juste.
Et c’est ce que rappelle le pape, comme l’ont fait ses prédécesseurs. Le pape François aurait pu dire la même chose à Vance s’il n’était pas mort quelques heures après leur première rencontre.
Mais en invoquant la Seconde Guerre mondiale, Vance cherche à inscrire la guerre actuelle dans une histoire morale.
Le Bien contre le Mal.
Les libérateurs contre les oppresseurs.
Ou comment justifier le mal au nom du bien.
C’est toute la question théologique de la “guerre juste” depuis saint Augustin.
Évidemment, l’Église n’a pas l’habitude de recevoir des leçons théologiques d’un dirigeant politique.
Un responsable des évêques américains a rappelé que le pape ne donnait pas une “opinion”, mais qu’il s’inscrivait dans une tradition vieille de plus de mille ans.
Le pape ne commente pas l’actualité sur Fox News ou Truth Social.
Il prêche l’Évangile.
Mais c’est intéressant d’écouter ce que dit Vance.
Car à travers cette querelle théologique, c’est sa vision politique qui s’affirme. L’épisode devient révélateur de quelque chose de plus large.
Ce que veut dire Vance, c’est que l’autorité religieuse doit se conformer à la lecture politique du monde.
Que pour sauver le monde, la parole du Christ ne suffit pas, il est urgent de restaurer des valeurs morales conservatrices, que l’Église ne défend plus assez. Comprenez bien, dans l’esprit de Vance, le monde chrétien est aujourd’hui menacé par une guerre de civilisation, et pour sauver la civilisation chrétienne, le pouvoir politique doit mener le combat que ne mène plus (ou pas assez à ses yeux) le pouvoir religieux.
Vance s’est converti au catholicisme en parallèle d’un durcissement idéologique.
Ce n’est pas la première fois qu’il s’appuie sur une référence théologique pour porter un combat politique.
Depuis qu’il a rejoint Donald Trump et qu’il se pique de donner une doctrine intellectuelle au mouvement trumpiste dont il aimerait hériter, Vance a cité à plusieurs reprises le concept d’ordo amoris de saint Augustin.
L’ordo amoris, l’ordre de l’amour.
Il le cite régulièrement pour justifier qu’il faut d’abord “aimer sa famille, puis ses voisins, puis sa communauté, et ensuite ses compatriotes, et enfin que l’on donne la priorité au reste du monde”.
Bref, la préférence nationale.
Il s’appuie sur cette référence religieuse pour la transformer en grille de lecture politique. Une hiérarchie morale qui épouse la logique d’America First.
Vance mobilise l’ordo amoris pour justifier une politique antimigrants ou anti-LGBT.
Sauf que pour beaucoup de chrétiens, avec cet ordo amoris il s’agit d’ordonner l’amour, pas de le restreindre. L’idée n’est pas de fermer le cercle, mais de l’ouvrir. Dieu en est le centre, et tout amour véritable rayonne à partir de là.
Je vous laisse méditer
Dézoom
Bon, après ce débat théologique, rions un peu.
Cette querelle théologique a inspiré Stephen Colbert, qui vit ses dernières semaines de son Late Show sur CBS. Il a été viré par le nouveau propriétaire, le fils d’un proche de Trump.
Je vous en parle souvent dans Zeitgeist, Colbert est connu pour ses positions anti-Trump… mais il parle aussi souvent de sa foi, c’est un catholique pratiquant et il en parle régulièrement.
Et il décrit cet épisode de querelle Washington-Vatican comme un “recreational blasphemy”, un blasphème pour s’amuser.
“Même les partisans les plus fidèles de Trump commencent à se demander s’il est l’antéchrist.”
“C’est une question théologique intéressante… mais qui sommes-nous pour juger si… oui, oui, il l’est ?”
“Pourquoi irais-tu chercher la bagarre avec le pape ?”, demande Colbert, qui avance une explication :
“Ça doit vraiment énerver Trump de découvrir que l’homme le plus populaire de la planète vit dans un palais couvert d’or, porte un chapeau complètement dingue… et que ce n’est pas lui.”
Le Fanta pour échapper au cancer
Bravo à Andrew Harnik de Getty Images, qui va recevoir la semaine prochaine, lors du dîner des correspondants à la Maison Blanche, le prix de “Excellence in Presidential News Coverage by Visual Journalists” (en gros le prix de la meilleure photo) pour avoir pris cette photo dont je vous avais parlé dans Zeitgeist il y a quelques mois.
Le jour où le président est resté stoïque et légèrement agacé lorsque quelqu’un a fait un malaise dans le Bureau ovale.
Au passage (je passe du coq à l’âne), l’homme aux cheveux gris que l’on voit de dos, penché sur l’homme qui vient de faire un malaise, c’est Mehmet Oz, ami de Trump, ancienne vedette d’un talk-show médical à la télévision, à qui le président a confié dans son gouvernement la gestion des assurances santé publiques.
Mais il vient de raconter quelque chose de stupéfiant dans Triggered with Don Jr., le podcast de Donald Trump Jr.
Selon Oz, le président est convaincu que les sodas, en particulier les sodas light peuvent tuer… les cellules cancéreuses.
“Ton père soutient que le soda light est bon pour lui parce qu’il tue l’herbe, quand on en verse sur l’herbe, et que, donc, il doit aussi tuer les cellules cancéreuses dans le corps”
Il raconte une scène récente à bord d’Air Force One.
“Tu sais, on était dans Air Force One l’autre jour, et j’entre parce qu’il veut me parler de quelque chose, et là, il a une boisson orange sur son bureau. Il a un Fanta sur son bureau. Et je lui dis : “Tu plaisantes ?” Alors il esquisse un petit sourire gêné. Il me dit : “Tu sais, ce truc est bon pour moi, ça tue les cellules cancéreuses.””
Méconnaissance faciale
Il faut que je vous raconte cette histoire que j’ai découverte dans le Washington Post.
La scène se passe dans une salle d’interrogatoire du comté de Montgomery, dans le Maryland, près de Washington.
Kimberlee Williams est assise, menottée à une table métallique, face à un officier qui lui répète :
“C’est évidemment vous.”
Il est persuadé d’avoir déjà résolu l’affaire. Devant lui, des images de vidéosurveillance. On voit une femme qui retire frauduleusement de l’argent dans une banque. Même silhouette, même âge, même forme de visage. Il en est convaincu, c’est bien Kimberlee Williams.
Elle répète qu’elle n’a jamais mis les pieds dans le Maryland. Qu’elle vivait en Oklahoma. Qu’elle peut le prouver. Elle propose un détecteur de mensonges, évoque sa famille, son travail, sa vie reconstruite après des années difficiles. Rien n’y fait. L’officier l’interrompt. Il lui reproche de ne pas dire la vérité.
Ce n’est pas juste son intuition qui lui donne cette certitude. C’est un logiciel de reconnaissance faciale. L’officier de police a confiance dans cette nouvelle technologie, si utile dans la résolution des affaires.
Sans elle, comment auraient-ils pu identifier Kimberlee Williams ?
Deux ans plus tôt, en 2019, une femme avait bien effectué des retraits frauduleux dans une banque du Maryland. Les caméras avaient capté son visage. Un enquêteur privé avait diffusé les images sur une plateforme utilisée par les forces de l’ordre et des acteurs du secteur. Quelqu’un, quelque part, avait alors proposé un nom. Kimberlee Williams. La correspondance avait ainsi été établie.
À partir de cette seule piste, trois juridictions distinctes ouvrent des procédures. Trois comtés de l’État.
Les enquêteurs comparent les images, constatent une ressemblance, et découvrent que, dans le passé, cette Kimberlee Williams a été condamnée pour chèques frauduleux dans l’Oklahoma. Tout colle.
Le dossier semble si évident que personne ne prend le temps de vérifier si Williams se trouvait réellement dans le Maryland au moment des faits.
En 2021, Williams est arrêtée, très loin du Maryland, en Oklahoma, alors qu’elle était avec sa fille. Elle faisait une livraison. C’est son métier, elle gagne un peu d’argent grâce à la société DoorDash. La même que la dame embarquée en début de semaine dans une mise en scène grotesque à la porte du Bureau ovale, chargée de livrer au président une commande McDonald’s.
Williams répond aux questions des policiers, qui lui disent qu’elle est sous mandat d’arrestation dans le Maryland. Elle pense qu’il s’agit d’une simple confusion. Elle sera vite dissipée.
Elle est pourtant incarcérée, puis transférée dans le Maryland. Seize chefs d’accusation, dont douze au pénal.
Williams part en prison. Elle y restera six mois.
Six mois à tenter de prouver qu’elle ne s’est jamais rendue dans le Maryland. Mais comment démontrer une absence ? Six mois à expliquer à sa petite-fille pourquoi elle ne rentre pas, à trouver les mots pour dire que, parfois, même innocente, on peut être enfermée. Six mois à se heurter à un système qui, une fois lancé, semble incapable de revenir en arrière.
Ce n’est que plus tard qu’elle comprendra ce qui l’a désignée. Non pas un témoin, non pas une preuve matérielle, mais un algorithme conçu pour repérer des visages.
Et qui, dans ce cas précis, s’est trompé.
Pas de chance.
Mais le problème, ce n’est pas seulement l’erreur technologique. C’est la manière dont cette erreur est devenue le socle de tout le reste. Une fois un nom posé, tout s’organise autour de lui. Pourquoi s’échiner à faire des vérifications quand la machine a fait le travail ?
Quand l’enquête bute sur l’évidence, que les charges finissent par être abandonnées, Williams est remise en liberté. À sa sortie, elle n’a plus rien. Ni argent, ni téléphone. Elle doit emprunter celui d’un inconnu pour appeler son fils, qui viendra la ramener chez elle.
Depuis, le Maryland a modifié sa législation. Il n’est plus possible d’y arrêter quelqu’un en se fondant uniquement sur la reconnaissance faciale. Mais c’est encore possible dans d’autres États. La puissance de ces outils dépasse encore la capacité à les encadrer.
Lire sans lire, ou lire à voix haute
Avant de vous parler de mon 📚 Food for Thought, je dois vous avouer quelque chose.
Je suis heureux d’avoir retrouvé ces derniers mois le goût de la lecture.
Je l’avais (un peu) perdu.
Oh j’ai toujours une pile infinie de papiers à lire dans mon application Pocket quand j’ai quelques minutes à tuer, et qui m’aident souvent à nourrir ce Zeitgeist (et particulièrement les Food for Thought). J’ai souvent un livre dans mon sac ou près de moi.
Mais, je ne crois pas être le seul, j’avais plus de mal qu’avant à m’accrocher à un livre en cours. Surtout quand il s’agit de fiction.
Mélange de fatigue, de travail, d’âge, ma vue qui baisse de façon dramatique depuis mes 45 ans, de manque de sommeil, je m’endors après quelques pages le soir, que sais-je. Du temps passé sur TikTok, YouTube, qui chamboulent dopamine et sérotonine.
Je ne crois pas être le seul. Je me souviens avoir eu la discussion avec des collègues de France Inter il y a quelques mois qui me disaient remarquer la même chose dans leur vie.
J’avais parfois l’impression de m’assécher. J’ai tellement dévoré de livres pendant des décennies que l’idée de devoir lutter pour m’accrocher après dix minutes de lecture d’un roman me désolait.
Mais j’ai retrouvé le goût de la lecture. Sans lire.
Je me suis mis, tardivement, aux livres audio et j’y passe tellement de temps, en avion, dans les transports pour aller au boulot, ou pendant que je fais le ménage, que je paie désormais un supplément dans mon abonnement Spotify parce que je dépasse la limite de 15 heures de lecture mensuelle (ceci n’est pas une pub pour Spotify, je n’ai pas de sponsor pour Zeitgeist).
Et je prends un plaisir particulier à écouter les mots. J’ai l’impression qu’ils prennent tout leur éclat quand ils résonnent dans mon oreille.
Particulièrement quand l’auteur est le lecteur, comme c’est le cas du livre que je lis, pardon, que j’écoute, en ce moment, le nouveau livre de Patrick Radden Keefe, London Falling, qui vient de sortir aux États-Unis, applaudi par des critiques enthousiastes.
Long story short, comme on dit en anglais. Pour faire court, je fais une petite digression personnelle car les hasards des algorithmes m’ont fait remonter un article de The Atlantic qui m’avait échappé il y a deux ans.
Il est titré “We’re All Reading Wrong”.
Nous lisons tous mal.
Et depuis que je l’ai lu, j’essaie une nouvelle chose qui m’amuse ces derniers temps.
Quand je ne lis pas sans lire, en écoutant des livres audio, je lis à voix haute quand j’ai un livre entre les mains.
La thèse de l’auteure de ce papier de The Atlantic, Alexandra Moe, c’est que “pour accéder pleinement aux bienfaits de la littérature, il faut la partager à voix haute”.
“Pour tirer tous les bénéfices de la lecture, nous devrions la pratiquer à voix haute, tout le temps.”
“Les gens ont intuitivement compris les bienfaits de la lecture pendant des milliers d’années : la plus ancienne bibliothèque connue, dans l’Égypte antique, portait une inscription : “la maison de guérison de l’âme”. Mais les Anciens lisaient différemment de nous aujourd’hui. Jusqu’environ au Xe siècle, lorsque la pratique de la lecture silencieuse s’est développée grâce à l’invention de la ponctuation, lire était synonyme de lire à voix haute. La lecture silencieuse était très étrange et, franchement, manquait l’essentiel : partager les mots pour divertir, éduquer et créer du lien. Même au XXe siècle, avant la radio, la télévision, les smartphones et le streaming, les couples passaient leurs soirées à se lire des textes à voix haute.”
Lire, ce n’est pas seulement un plaisir silencieux.
Elle cite des études :
“La lecture peut prévenir le déclin cognitif, améliorer le sommeil et faire baisser la pression artérielle”.
Car lire à voix haute active davantage le cerveau que lire en silence. Comme l’explique un chercheur qu’elle cite, cela mobilise simultanément “le contrôle moteur, l’audition et l’auto-référence”, ce qui stimule l’hippocampe, la zone de la mémoire. Dans une étude, les participants se souvenaient de “90 % des mots qu’ils avaient lus à voix haute”, contre 71 % en lecture silencieuse.
Lire à voix haute, c’est donc mieux retenir.
Et c’est aussi mieux ressentir.
La littérature, lorsqu’elle est dite, devient presque physique. Elle parle d’une expérience “comparable à de la musique en direct”, capable de provoquer des frissons, de faire remonter des émotions enfouies, de reconnecter mémoire et imagination. La lecture à voix haute comme “une manière de redonner vie aux choses”.
Des médecins prescrivent désormais des groupes de lecture à voix haute à des patients souffrant de douleurs chroniques. Dans une étude, “tous ceux qui lisaient à voix haute en groupe se sentaient émotionnellement mieux et déclaraient moins de douleur pendant deux jours”. Une patiente raconte qu’après des années de souffrance, elle a “retrouvé le goût de vivre”.
Lire à voix haute, ce n’est donc pas seulement comprendre un texte. C’est se comprendre soi-même.
Même seul.
Alexandra Moe parle d’une femme qui récite des poèmes pour se souvenir de sa mère. D’un homme qui lit le Coran à voix haute chaque matin pour mieux en saisir le sens. Comme le résume un chercheur, répéter les mots à voix haute peut être “essentiel à la formation de l’identité”.
Les enfants à qui l’on lit développent davantage d’empathie, de compréhension, de lien. Une étude montre qu’ils “souriaient et riaient davantage lorsqu’un parent leur lisait une histoire que lorsqu’ils écoutaient une narration automatisée”. Même chez les adultes, il y a un effet. Un couple raconte avoir lu plus de 170 livres ensemble, trouvant dans cette habitude une forme d’intimité simple et profonde.
Ce qui m’intéresse particulièrement, et la raison pour laquelle je voulais vous en parler dans ce Food for Thought, c’est que cela dit quelque chose de très contemporain, au-delà de la question de la lecture. D’un rapport au temps.
Nous consommons des mots comme des flux. Lire à voix haute, ou écouter la lecture d’un livre, c’est ralentir. C’est lutter contre la tentation permanente de solliciter notre attention. Oh, je l’avoue, je passe encore beaucoup de temps sur TikTok.
Dans un monde saturé de contenus, j’ai l’impression, en découvrant le plaisir de lire à voix haute, après avoir retrouvé le plaisir même sans lire, de vivre une petite révolution dans mon quotidien.
Thank you and goodbye.
PhC




























Merci Philippe, du coup j’ai essayé la fonction audio de ton article mais la voix robotique et hachée m’a refroidit. Je préférais grandement ton podcast !
J'adore la couv du New Yorker qui illustre l'article sur la lecture à voix haute ! On dirait mon fils qui dévore des livres du matin au soir. Je vais la lui trouver en poster pour sa chambre :)