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Ce que redoute Melania Trump

Le fait que la First Lady prenne la parole est en soi un petit événement.

Jeudi, l’évanescente Melania Trump, qu’on aperçoit si rarement, apparaît dans le Grand Foyer (en français dans le texte) de la Maison Blanche où elle a convoqué la presse accréditée, alors plus occupée par le fragile cessez-le-feu avec l’Iran.

(AP Photo/Jacquelyn Martin)

La discrète épouse du président lit une déclaration soigneusement préparée. Six minutes à peine. Pas de questions. Puis disparaît, comme un spectre.

Elle voulait en finir avec les rumeurs sur Jeffrey Epstein. Elle n’a fait en réalité que remettre Epstein au cœur des conversations, dont il avait disparu depuis près de deux mois.

“Les mensonges me liant au déshonorant Jeffrey Epstein doivent cesser aujourd’hui (…)

Les fausses accusations à mon encontre, émanant d’individus et d’entités malveillants et politiquement motivés cherchant à nuire à ma réputation pour en tirer un profit financier ou politique, doivent cesser.”

“Pour être claire, je n’ai jamais eu de relation avec Epstein ni avec sa complice, Maxwell.”

S’il y a des photos de Maxwell et Epstein avec les Trump, c’est parce qu’ils avaient des “cercles sociaux qui se chevauchaient” à Palm Beach et à Manhattan.

Melania apparaît dans le dossier Epstein dans des emails avec Ghislaine Maxwell, qu’elle appelle “G” et à qui elle demande de l’appeler quand elle sera de retour à New York.

Elle signe “Love, Melania”.

“Ma réponse polie à son email ne correspond à rien de plus qu’un message anodin”, précise aujourd’hui la Première dame.

“Je ne suis pas une victime d’Epstein. Epstein ne m’a pas présentée à Donald Trump. J’ai rencontré mon mari par hasard lors d’une soirée à New York en 1998.”

Grande confusion.

Plusieurs conseillers sont pris de court. Le président lui-même sait-il qu’elle allait prendre la parole ? Oui, dit-il finalement au New York Times, il savait qu’elle voulait parler, mais ne savait pas ce qu’elle allait dire. Une conversation de “deux minutes”. Peut-être qu’il ne l’aurait pas fait comme ça.

“Est-ce que je l’aurais fait de cette façon ? Peut-être pas, peut-être… je ne sais pas.”

La guerre avec l’Iran cède un peu de temps d’antenne sur les écrans. Les réseaux sociaux s’enflamment. Les photos anciennes ressurgissent. Les théories prolifèrent.

La question la plus intéressante (et la raison pour laquelle j’y reviens ce matin dans Zeitgeist), c’est celle ci.

Pourquoi maintenant ?

Personne ne sait.

Et c’est précisément là que le récit devient intéressant.

Car tout, dans cette scène, semble contredire la stratégie habituelle du clan Trump.

Depuis la fin du printemps dernier, Donald Trump tente d’enterrer l’affaire Epstein. Minimiser. Détourner l’attention ailleurs. J’y ai consacré un chapitre dans mon livre Armes de distraction massive. Seule la guerre en Iran a vraiment relégué l’affaire Epstein au second plan.

Et soudain, c’est sa propre femme qui rallume l’incendie.

Pourquoi diable ramener l’attention sur le sujet même que son mari veut faire disparaître ?

À première vue, on peut imaginer qu’elle en avait assez. On peut la comprendre. Enough is enough.

Mais cela ne lui ressemble tellement pas ! Elle se tient tant à distance de la presse, évite autant que possible les prises de parole publiques. Elle sait aussi que son fort accent déclenche les moqueries.

Sans surprise, elle a offert sur un plateau aux auteurs de Saturday Night Live sur NBC un sketch d’ouverture.

Le (faux) président reçoit un coup de fil.

“Tu m’appelles ? Ce n’est pas bon signe…”

La fausse Melania lui annonce qu’elle veut parler devant la presse pour nier avec force tout lien avec Jeffrey Epstein.

“Euh, chérie, je dois avouer que ça a l’air un peu dingue.

Tu es qui ? Moi ?”

Jimmy Kimmel, sur ABC, s’est aussi moqué de cette prise de parole inattendue.

“Elle a épousseté son tailleur et livré une déclaration soigneusement préparée, exigeant qu’on arrête de parler de quelque chose dont personne ne parlait.”

“Et pourquoi cela se produit-il aujourd’hui ? Cela fait six semaines qu’il essaie de faire disparaître cette affaire Epstein des gros titres. Deux jours après le cessez-le-feu, elle la remet tout en haut. Elle doit vraiment le détester. Je ne vois pas d’autre explication.”

Même Michael Wolff, le journaliste qui a publié de nombreuses révélations sur Epstein et le clan Trump, ne parvient pas à expliquer cette sortie publique.

“La vérité, c’est que personne ne sait. Personne n’a la moindre idée de pourquoi elle a fait ça.”

“On peut tirer toutes les théories possibles… mais la réalité, c’est que personne ne sait.”

Michael Wolff a affirmé il y a plusieurs mois que Melania Trump avait été en contact avec Jeffrey Epstein, une accusation farouchement contestée par les avocats de la First lady. Après avoir été menacé d’une action en justice pour lui réclamer jusqu’à un milliard de dollars de dommages et intérêts, Wolff a pris les devants en poursuivant lui-même la Première dame l’automne dernier.

Pour Wolff, cependant, il existe une clé. Cette prise de parole n’est pas un accident. C’est un réflexe, raconte-t-il dans le dernier épisode de son podcast Inside Trump’s Head publié il y a 24 heures.

Wolff: This Is What I Know About Melania Bombshell

Inside Trump's Head

44:58

“Depuis le début, elle a farouchement essayé de protéger et de contrôler sa version de sa vie depuis son arrivée à New York dans les années 1990.”

Melania Trump, explique-t-il, est obsédée par la maîtrise de son récit personnel. Une obsession d’autant plus frappante qu’elle occupe “l’une des positions les plus publiques au monde”.

“Beaucoup de détails sur son arrivée à New York restent inconnus.”

“Comment est-elle venue ? Qui l’a amenée ? Sous quel statut légal ? Comment travaillait-elle ?”

“Beaucoup, beaucoup, beaucoup de détails… qui pourraient avoir des réponses qu’elle ne veut pas que le public connaisse.”

Dans cette lecture de Michael Wolff, la déclaration de la Maison Blanche n’est pas une réponse aux spéculations sur Epstein.

C’est une tentative de reprendre le contrôle, comme avec cette menace de procès d’un milliard de dollars.

Il y voit une stratégie d’intimidation :

“Vous avez la Première dame des États-Unis qui utilise le pouvoir de la présidence pour intimider quelqu’un qui dit des choses qu’elle ne veut pas voir dites.”

Et il rappelle que ce n’est pas nouveau. Melania Trump a déjà poursuivi le Daily Mail, obtenant un règlement de 2,9 millions de dollars.

“Utiliser le système judiciaire pour faire taire les questions sur sa vie.”

Mais cette fois, quelque chose déraille. Car au lieu d’éteindre les questions, elle les multiplie.

En intervenant, selon lui, Melania Trump crée exactement ce qu’elle voulait éviter.

“Si cette déclaration devait anticiper une information… elle n’a rien anticipé. Elle est devenue l’information.”

Et même plus que cela :


En intervenant, selon lui, Melania Trump crée exactement ce qu’elle voulait éviter.

“Si cette déclaration devait anticiper une information… elle n’a rien anticipé. Elle est devenue l’information.”

Et même plus que cela :

“La vitesse que prend cette histoire aujourd’hui, elle la doit entièrement à elle.”

Sans cette prise de parole, le sujet serait resté secondaire. Avec elle, il devient central.

C’est un cas presque pur d’effet Streisand politique.

presque pur d’effet Streisand politique.

Mais Wolff va plus loin.

“À qui cela nuit le plus ?”

“Ça semble être Donald Trump.”

Relancer Epstein, c’est relancer une histoire qui le fragilise directement.

D’où cette hypothèse explosive de Wolff (et peut-être totalement fantasque) :

“Cela pourrait être une attaque directe contre son mari.”

“Elle pourrait vouloir nuire à son mari… ou au moins le menacer.”

La Première dame est-elle vraiment si cynique ?

Mais cette hypothèse ne suffit pas à tout expliquer. Car cette initiative reste totalement incohérente.

Melania Trump se présente comme distante, insaisissable. Une stratégie de silence, longtemps efficace.

“Si votre stratégie est d’être insaisissable… ce n’est pas très logique de venir devant les caméras donner des détails vérifiables.”

Des détails parfois contredits. Des dates qui fluctuent. Des éléments qui relancent l’enquête. Elle ouvre elle-même la boîte.

Autre piste, avancée par Maureen Dowd, la chroniqueuse du New York Times, qui l’a surnommée “le Sphinx” :

“The Sphinx Thinks It Stinks”

Le sphinx pense que quelque chose ne tourne pas rond.

Dowd rappelle au détour de son billet une révélation de son journal en mars.

La Première dame a-t-elle pris la parole car elle redoute en fait la vengeance de l’ex de Paolo Zampolli ?

Il faut déjà que je vous raconte qui est le sulfureux Zampolli.

Asseyez-vous, et sortez le popcorn.

Zampolli est un homme d’affaires italien qui a émigré aux États-Unis. Le New York Times avait révélé en 2016 que c’est cet ancien agent de mannequins qui a obtenu le visa américain de Melania Trump après l’avoir rencontrée lors d’un casting à Milan. Il se vante aussi de l’avoir présentée à Donald Trump lors d’une fête qu’il organisait en 1998 au Kit Kat Club à New York.

“J’ai dit : “Melania, voici Donald, Donald, voici Melania”, puis j’ai quitté la table parce que j’avais 300 invités.”

L’ancien patron d’agence de mannequins fanfaronne aussi en racontant avoir pris l’avion avec les Trump pour assister à leur mariage à Mar-a-Lago en 2005.

Sur son compte Instagram, on peut lire :

“Je suis honoré d’être un ami du président depuis plus de 30 ans, et un ami de la Première dame depuis 29 ans (…) La loyauté est reine.”

L’an passé, le président lui a donné un titre assez flou de United States Special Representative for Global Partnerships, envoyé spécial à Dieu sait quoi.

Il est surtout connu à Manhattan, Washington et Palm Beach pour faire valoir en permanence ses relations avec Trump pour ses affaires. Il affiche ses connexions dès qu’il le peut. Il accompagnait d’ailleurs JD Vance la semaine dernière quand il est allé faire campagne pour Orban en Hongrie.

Son nom apparaît aussi dans l’orbite de Jeffrey Epstein, qui se méfiait de lui et écrivait dans un courriel à un homme d’affaires émirati en 2011 :

“Attention, Zampolli est quelqu’un de problématique.”

Le mois dernier, le New York Times révélait donc que “un ami de Trump a demandé à l’ICE de placer en détention la mère de son enfant”.

L’histoire est folle.

Paolo Zampolli et Amanda Ungaro se sont rencontrés au début des années 2000.

C’est Epstein qui avait fait venir dans son jet depuis Paris cette jeune mannequin brésilienne qui n’avait que 17 ans.

La relation avec Zampolli dure deux décennies. Ils fréquentent les cercles mondains. Les voici avec les Trump lors d’occasions festives, dont le Nouvel An 2022.







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