Billet

Ma réponse au rapport Alloncle sur l’audiovisuel public, par Thomas Legrand

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Notre éditorialiste, mis en cause dans le rapport parlementaire du député d’extrême droite et protagoniste d’une vidéo volée à l’origine de la commission d’enquête, revient sur la malhonnêteté intellectuelle du travail publié.

Les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen ont été auditionnés par la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public le 18 décembre 2025.
Les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen ont été auditionnés par la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public le 18 décembre 2025. (Xose Bouzas /Hans Lucas)
Publié le 05/05/2026 à 17h01
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Voilà un billet particulier. Un édito est déjà, par nature, un exercice de presse spécifique qui consiste, à partir – et c’est important – de faits journalistiquement établis, à donner un éclairage subjectif afin de faire vivre la ligne éditoriale d’un journal et d’apporter son petit caillou à la grande conversation nationale sur les sujets du moment. Cet édito-là déroge à l’un des canons essentiels de l’exercice : la distance critique et l’indépendance par rapport aux faits. En effet, puisque j’ai été auditionné dans le cadre de la commission d’enquête parlementaire dont il est question dans ces lignes et qu’en plus, l’initiative de cette commission est née de la réaction et de l’exploitation politique d’un enregistrement clandestin, je suis l’un des éléments de ce que je vais commenter. Le lecteur est prévenu et doit lire ce qui suit en toute connaissance de cause.

Je me concentre ici, à titre d’exemple vécu de l’intérieur, sur ma perception de la façon dont mon audition (pendant deux heures et huit minutes) et celle de Patrick Cohen, journaliste à France Inter et France 5 (pendant plus de deux heures et quarante minutes), le 18 décembre 2025, ont été traitées par le rapporteur. Le rapport de la commission officiellement intitulée de ces mots trompeurs «sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public», s’agissant de nos auditions mais aussi toutes celles que j’ai pu suivre en tant que spectateur assidu, ne reflète en presque rien les propos tenus par les auditionnés.

Les faits, matière malléable ?

La réécriture opportuniste est de rigueur dans ce document critiqué par la quasi-totalité des membres de la commission (rappelons que le vote favorable qui a eu lieu la semaine dernière à son sujet concernait le fait qu’il soit publié et qu’il ne vaut pas approbation majoritaire) : les faits y sont considérés comme secondaires ou sont simplement une matière malléable utilisée pour étayer la thèse préétablie de la nécessité de privatiser ou au moins de fragiliser France Télévisions et Radio France.

La preuve en est, le rapport prévoit de supprimer, fusionner, déplacer, désorganiser tout ce qui fonctionne et même parfois rapporte de l’argent en recettes publicitaires (s’agissant de France Télévisions). Bien sûr, après avoir parcouru le long texte publié ce mardi 5 mai aux aurores par le site de l’Assemblée nationale, j’ai fait sur le clavier de mon ordinateur un «Ctrl-F» pour repérer – c’est humain – les occurrences «Legrand» et «Cohen» dans le but de voir comment était traité ce que le rapport appelle «l’affaire Legrand-Cohen».

Le rapport ne nous cite qu’en détournant le sens de nos explications et en ne reprenant jamais nos éléments de défenses, nos explications de contexte et d’impératifs de notre métier. Et, de la même façon dont le rapporteur UDR demandait, lors de nos auditions de décembre, à ses équipes de tweeter ses questions sans nos réponses, le rapport écrit caviarde savamment et tronque le sens et le contenu de nos exposés. Rien sur l’espionnage dont Patrick Cohen et moi avons été victimes.

Analyses déformées et montages tronqués

Le rapporteur reprend même des analyses déformées et volontairement lues de travers d’un rapport d’huissier quant à l’honnêteté du montage effectué par le média qui a diffusé les extraits de notre conversation avec deux élus socialistes en juillet. Exemple sur la manip façon Alloncle : le rapport cite ainsi Patrick Cohen interrogé sur la supposée partialité de ses éditos sur France Inter et France 5, «évidemment, je ne suis pas neutre, personne ne l’est dans ce métier», répond le journaliste. Point à la ligne. Alors que la suite de la démonstration de mon confrère était «mais dans la construction de mes chroniques je me fixe quelques principes».

Cohen poursuivait en expliquant qu’il est indépendant de toutes attaches partisanes, qu’il fait en sorte de s’adresser à tout le monde et de ne jamais produire de démonstrations univoques. Manipulation et oubli volontaire encore : pas de trace dans le rapport de mes réponses à propos des affabulations du rapporteur sur un de mes tweets, lu volontairement (là encore) de travers devant la représentation nationale. Ces auditions en forme de procès de Moscou durant lesquelles il nous était demandé de condamner un sketch d’un humoriste ou de commenter la chronique d’un autre journaliste ont constitué une première inquiétante. Il s’agissait d’un contrôle orienté de la part d’élus (donc d’un pouvoir politique) sur le travail de journalistes indépendants.

Le député Charles Alloncle s’est placé dans la logique néotrumpienne commanditée par Vincent Bolloré faite d’intimidations, de déformations sans vergogne. Le rapport du député bardello-ciottiste est, en définitive, au travail parlementaire ce que CNews est au travail journalistique : une mystification.

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