
🟨🟧 Trump perd les Trump Bros
Ils avaient fait sa victoire en 2024. Les jeunes hommes influencés par les podcasteurs de la manosphère se détournent massivement de Trump depuis le début de la guerre. Tout l'écosystème MAGA vacille.
Hi everyone, c’est Zeitgeist.
Les jeunes bros de la Gen Z, qui ont fait gagner Trump, s’en détournent aujourd’hui à grande vitesse. La guerre en Iran agit comme un révélateur d’un malaise plus profond, et fissure tout l’écosystème médiatique qui portait le trumpisme.
Je vous dirai ensuite pourquoi la chute spectaculaire de Spirit Airlines n’est pas seulement une conséquence de la guerre et de l’explosion des prix du pétrole.
Et enfin, le Met Gala, ce soir, où l’arrivée de Jeff Bezos et son épouse Lauren Sánchez déclenche une crise dans le monde de la presse et de la mode… et éclaire, de manière presque troublante, le scénario du nouveau Diable s’habille en Prada, qui cartonne en salles.
Je décrivais “les hommes de la génération GenZ, les moins de 30 ans, étudiants ou nouveaux travailleurs. Ceux dont les études et l’entrée dans le monde du travail ont été percutés par le COVID puis l’inflation. Ceux qui peinent à se repérer dans les normes sociales autour de la masculinité, de ce qui fait un homme, qui se plaignent d’être caricaturés comme des méchants par des jeunes femmes dans cette ère post-MeToo. Ceux qui souffrent plus que leur ainés de solitude.”
Quelques semaines plus tard, le carton de son passage dans l’émission sur YouTube du podcasteur et commentateur de MMA Joe Rogan (c’était, et de loin, l’entretien le plus suivi de la campagne, tous médias confondus) avait symbolisé le succès de cette stratégie pour charmer la manosphère.
Tout ça, c’est terminé.
Selon un sondage publié il y a quelques jours par NBC News, seulement 24 % des membres de la génération Z (nés après 1997) approuvent aujourd’hui l’action de Trump, contre 76 % qui la désapprouvent. Moins de deux ans après son retour au pouvoir, il a perdu la quasi-totalité des gains cruciaux qu’il avait réalisés auprès des jeunes, et notamment des jeunes hommes, en 2024.
La guerre en Iran joue un rôle central dans cette rupture. 81 % des jeunes désapprouvent sa gestion du conflit, et 72 % souhaitent un arrêt pur et simple des opérations militaires. Mais au-delà de la guerre, c’est un doute plus fondamental qui s’exprime. L’inflation et le coût de la vie sont devenus la première préoccupation pour près d’un jeune sur deux. Et surtout, une forme de désillusion s’installe. 80 % pensent que le pays va dans la mauvaise direction, 62 % estiment qu’ils vivront moins bien que les générations précédentes.
C’est une génération fatiguée. Des crises, des écrans, de l’instabilité permanente.
Et le meilleur thermomètre de ce retournement, c’est d’observer les podcasteurs et leurs audiences qui changent.
Pendant des années, le trumpisme médiatique a semblé monolithique. Même voix, mêmes codes, même énergie. Tucker Carlson, qui après la télévision s’était réinventé avec succès sur YouTube. Ben Shapiro en patron d’un empire conservateur numérique. Une constellation d’influenceurs alignés sur une même ligne. Ce mouvement était si vaste qu’il emportait d’autres podcasteurs qui ne venaient pas à l’origine du camp conservateur, comme Joe Rogan.
Une machine parfaitement huilée pour capter l’attention. Et la transformer en pouvoir.
Et puis, en quelques semaines, quelque chose a bougé.
Joe Rogan avait déjà pris ses distances à cause de l’affaire Epstein et des bavures de la police de l’immigration. Mais la guerre au Moyen Orient a accéléré la fracture au sein du mouvement MAGA, et donc de tout cet écosystème médiatique.
Carlson rompt avec Trump sur la guerre, évoque une forme d’emprise, présente ses excuses à son audience. Shapiro, lui, approuve la nouvelle ligne interventionniste du président… et voit son audience s’effondrer, ses équipes être licenciées, son modèle vaciller.
Ce ne sont pas seulement ces figures qui changent d’avis sur le président. C’est leur public.
Depuis des années, les jeunes hommes constituent le cœur battant de cet écosystème. Une audience massive, engagée, radicalisée parfois, nourrie par des récits de virilité, de puissance, de revanche culturelle. Donald Trump en était l’incarnation parfaite. Un président qui entre dans des arènes de MMA sur fond de Kid Rock, qui transforme chaque attaque en preuve de sa propre importance.
Mais tout cela se fissure.
Les mêmes jeunes hommes qui ont fait le succès de cet univers médiatique commencent à douter. Non pas nécessairement du conservatisme en soi (oh ils ne sont pas passés en masse dans le camp démocrate…), mais de ce qu’il est devenu. De ses guerres. De ses promesses. De ses résultats.
Ce qui est en train de se jouer est peut-être le début de quelque chose de plus profond.
Une désynchronisation entre Donald Trump et une partie de la génération de jeunes hommes qui lui a offert la revanche la plus spectaculaire de l’histoire politique américaine.
Et ça change tout. Je vous raconte.
La première alerte a été la rupture de Joe Rogan, que j’ai déjà évoquée ici dans Zeitgeist. Ses prises de distance avec Trump.
En janvier, après la mort de la militante Renee Good tuée à Minneapolis par un agent de ICE, la police de l’immigration, Rogan avait dit ceci :
“Est-ce qu’on est vraiment en train de devenir la Gestapo ?”
Mais les fidèles de Trump pouvaient se rassurer en rappelant que Rogan n’était pas un conservateur à proprement parler (il soutenait Bernie Sanders en 2020). Et d’ailleurs Rogan n’a-t-il pas accepté de venir dans le bureau Ovale récemment, lorsque Donald Trump a signé un décret pour accélérer l’examen de plusieurs drogues psychédéliques ? Joe Rogan est l’un des principaux défenseurs de ces substances comme traitements, notamment pour aider des anciens combattants victimes de stress post-traumatique.
Le plus frappant, récemment, c’est Tucker Carlson.
Je vous ai aussi parlé de lui depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient à propos de laquelle il ne cesse de dire tout le mal qu’il pense.
J’y reviens ce matin, car ce grand prédicateur du mouvement MAGA vient d’accorder un entretien fleuve, et très instructif, au journal honni par son public, le New York Times.
Pendant dix ans, Tucker Carlson a été l’un des architectes du trumpisme médiatique. Une voix, un style, une influence. Il a accompagné Donald Trump depuis 2016, à la tête de l’émission la plus regardée de Fox News puis (après avoir été viré pour des mensonges liés à la défaite de Trump en 2020, qu’il contestait) sur sa chaîne YouTube, jusqu’à devenir l’un de ses plus puissants relais.
Je me souviens l’avoir écouté parler à la tribune du légendaire du Madison Square Garden de New York, peu de temps avant que le candidat Trump ne le rejoigne, lors de la réunion publique la plus attendue de la campagne. C’était en octobre 2024.
Et puis quelque chose s’est cassé.
Dans ce long entretien à Lulu Garcia-Navarro du New York Times, Carlson raconte ce qui s’est cassé.
J’ai décidé d’en faire mon 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist.
Et ce qu’il dit, au-delà de son petit spectacle habituel dans sa propre émission sur YouTube, est l’un des signes les plus clairs d’une fracture en cours dans le monde MAGA.
Il y avait eu les promesses déçues sur le coût de la vie. La grande confusion de l’affaire Epstein. Mais la goutte d’eau, c’est la guerre en Iran.
Carlson ne parle pas d’un désaccord tactique. Mais d’une rupture presque existentielle. Pendant des mois, dit-il, il a tenté de convaincre Trump de ne pas y aller. Il raconte ses allers-retours à Washington (il vit dans le Maine), ses conversations, ses alertes. Et surtout son incompréhension :
“Quand il est devenu clair en juin que nous nous engagions sur cette voie vers un changement de régime en Iran, j’étais abasourdi. J’étais très bouleversé. Non pas parce que j’ai une quelconque loyauté envers l’Iran, mais parce que je pensais que ce serait terrible pour les États-Unis, comme cela l’a été, pire encore que ce que j’imaginais.”
Ce qui le frappe, ce n’est pas seulement la décision. C’est la manière dont elle a été prise.
Selon lui, Trump n’était ni enthousiaste, ni convaincu. Presque résigné.
“Il n’a jamais semblé enthousiaste à ce sujet, jamais.”
“Mon sentiment très fort à la fin de ces conversations, la dernière ayant eu lieu probablement une semaine avant le début de la guerre, était qu’il avait le sentiment de ne pas avoir le choix et qu’il s’y résignait. Il en était malheureux. Il ne semblait pas enthousiaste du tout. Il n’y a eu aucun effort pour dire : une fois que nous aurons fait cela, les États-Unis seront en paix, nous serons en sécurité, nous serons plus prospères. Rien de tout cela. Zéro.”
Et Carlson pousse la logique jusqu’au bout, avec une thèse radicale :
“Mon impression très forte, c’est que Trump était davantage un otage qu’un véritable décideur souverain.”
Dans son récit, personne à l’intérieur de l’administration ne pousse vraiment à la guerre. La pression vient d’ailleurs. De l’extérieur. Des donateurs, des médias, des influenceurs. Et le système, dit-il en creux, est plus fort que l’homme.
Ce qui me frappe, c’est le ton. Carlson ne parle pas en adversaire de Trump. Plutôt en témoin désabusé, en ancien allié qui regarde une machine qu’il ne reconnaît plus.
Il insiste même sur l’intelligence du président :
“Trump n’est pas très informé sur beaucoup de sujets, il revendique même une certaine ignorance sur beaucoup de sujets, mais il a une capacité remarquable à comprendre les gens et les rapports de pouvoir. On ne devient pas président par accident. Cet homme est intelligent dans les domaines qui comptent politiquement. Et mon impression très forte, c’est qu’il faisait cela contre sa volonté.”
Mais cette intelligence ne suffit pas selon Carlson. Quelque chose le dépasse.
L’ancienne vedette de Fox va plus loin encore. Il décrit une forme d’emprise presque irrationnelle autour de Trump :
“Vous passez une journée avec Trump et vous êtes dans une sorte d’état second. C’est comme si vous aviez fumé du haschich ou quelque chose comme ça. C’est intéressant, très intéressant. Et il y a peut-être une dimension surnaturelle à cela. Je ne suis pas théologien, mais c’est réel, et tous ceux qui ont été en contact avec lui peuvent vous dire que c’est vrai.”
“Il y a peut-être une dimension surnaturelle à cela.”
Soupirs.
Carlson raconte sa réaction, presque viscérale, un point de rupture, lorsqu’il découvre un message publié par Trump à Pâques, menaçant l’Iran.
“C’était vraiment une réaction émotionnelle au fait de se réveiller le dimanche de Pâques, le jour le plus sacré du calendrier chrétien, un jour de joie et d’espoir, littéralement celui de la résurrection de Jésus, et de voir Donald Trump utiliser des insultes et menacer de tuer des civils. Je veux dire, c’est un crime. C’est un crime moral. Se vanter de cela, puis se moquer de l’islam ? Je ne pense pas qu’on doive se moquer de la foi des gens. Peu importe qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’islam. C’est particulièrement choquant en tant que chrétien.”
Comme il l’avait déjà fait dans son balado sur YouTube (je vous l’avais raconté dans Zeitgeist) Carlson présente ses excuses pour avoir soutenu Trump et appelé à voter pour lui.
“Je suis désolé d’avoir induit les gens en erreur.”
Pendant dix ans, il a défendu Trump. Et aujourd’hui, il reconnaît s’être trompé.
Ce mea culpa est politique. Mais il est aussi stratégique. Il sait qu’il doit retenir toute une partie de son audience qui a changé d’avis sur Trump. Et se détourne.
Carlson décrit un mouvement trumpiste en train de se fissurer.
Il évoque une lutte interne, longtemps silencieuse, devenue désormais impossible à masquer :
“Depuis 2015, il y a ce type de débat : quel est le bon usage de la puissance américaine ?”
Pour vous résumer cette ligne de fracture claire, c’est interventionnisme contre isolationnisme.
Et selon lui, cette guerre change tout :
“C’est seulement avec cette tentative complète de changement de régime en Iran que ces positions sont devenues intenables.”
Carlson se positionne explicitement dans ce conflit. Il dit avoir été l’un des seuls à dire non, aux côtés de Charlie Kirk. Il raconte même, presque froidement, le résultat de ce rapport de force :
“On sait qui a gagné en regardant les conséquences.”
Et les conséquences, à ses yeux, sont politiques autant que stratégiques :
“Tout cela est en train de condamner politiquement tous ceux qui y sont associés pour un bon moment.”
C’est peut-être la phrase la plus importante de tout l’entretien.
Parce qu’elle dépasse Trump.
Elle vise l’ensemble du camp républicain, et en particulier ceux qui incarnent l’après, comme son ami JD Vance, qu’il décrit comme pris dans une situation “super difficile”.
“J’aurai toujours de l’affection pour JD Vance en tant qu’homme. Je pense — et je me base sur ses déclarations publiques depuis des années — qu’il est dans une position très difficile. Il a répété à de nombreuses reprises que c’était exactement le type de décision que cette administration éviterait… et pourtant, ils l’ont prise.”
Pour info, je vous l’ai déjà écrit ici, mais Carlson est l’une des voix qui ont compté en coulisses, avec Don Jr, pour convaincre Trump de choisir JD Vance comme colistier en juillet 2024.
Carlson ne rompt pas seulement avec un homme. Il met en cause une direction. Et il ouvre, peut-être, un espace.
Car en filigrane de l’entretien, une autre question apparaît.
Que devient MAGA sans son unité ?
Carlson esquisse une réponse en creux. Le mouvement, dit-il, est tiraillé entre plusieurs forces, plusieurs visions, plusieurs priorités. Et surtout, il est de plus en plus éloigné de ce qu’il prétend défendre.
“Le Parti républicain ne pourrait pas m’inspirer plus de répulsion. Le Parti démocrate, c’est la même chose.”
Il ne se reconnaît plus dans aucun des deux.
Ce qui reste, chez lui, c’est le sentiment que le système est verrouillé. Et que les batailles de la guerre culturelle (race, identité, religion) servent de diversion.
“La question raciale est brandie comme une distraction… les vrais sujets sont l’économie et la politique étrangère.”
C’est là, dit-il, que se jouera la suite. Et c’est peut-être là que son évolution devient la plus intéressante.
Car Carlson a longtemps été une figure des batailles culturelles (c’était même le cœur de son émission à succès sur Fox News), et sonne désormais comme un populiste économique. Si j’osais, presque comme un critique du capitalisme.
Il reconnaît lui-même ses contradictions. Mais il insiste sur un point :
“Tout système économique dans lequel l’immense majorité des bénéfices va à un nombre de plus en plus restreint de personnes est un système condamné, parce qu’il rend les gens révolutionnaires.”
Un système condamné.
Alors, que reste-t-il de cette conversation ? Une rupture, d’abord. Réelle, assumée, spectaculaire. Mais surtout une question.
Carlson peut-il entraîner avec lui une partie du mouvement MAGA ? Ou n’est-il qu’un symptôme, parmi d’autres, d’un éclatement déjà en cours ?
Lui-même semble hésiter. Il dit avoir perdu la bataille interne. Il dit ne plus conseiller personne. Il dit ne plus contrôler grand-chose. Il ne lui reste plus que la parole.
Et dans cet univers politique où tout est affaire d’attention, cela suffit parfois à déplacer les lignes.
Parce qu’au fond, derrière ses contradictions, ses excès, ses provocations, Carlson touche à quelque chose de plus large.
Une fatigue. Un doute. Un désalignement. Notamment des jeunes. Pas encore une rupture totale.
Mais suffisamment pour fissurer un bloc qui, jusqu’ici, semblait indestructible.
Reste une question en suspens. Carlson pourrait-il tenter de rassembler une partie des déçus du trumpisme en se lançant dans une course à la Maison Blanche ?
Bon, au passage, je ne résiste pas à la tentation de vous citer cet étrange échange dans l’entretien, un peu hors sujet, mais révélateur de l’époque.
La question est de savoir… si Trump est l’antéchrist (!!!???!!!). Ce qu’il avait dit récemment dans son émission, après les attaques de Trump contre le Pape.
Lulu Garcia-Navarro : “Pensez-vous que seuls ses propos sont mauvais, ou que le mal s’étend à Trump lui-même ? Est-il mauvais ?”
Tucker Carlson : “Je veux être très clair : il y a du mal en moi comme en chaque être humain. Nous en sommes tous capables. Je veux donc éviter de juger trop vite. Mais on ne peut pas se moquer des dieux des autres et se mettre à leur place. Pour moi, c’est une ligne rouge. C’est même pire que la guerre en Iran.”
Lulu Garcia-Navarro : “Je vous pose la question parce que vous évoquez dans votre émission la possibilité que Trump soit l’antéchrist…”
Tucker Carlson : “Je n’ai pas dit cela. Je ne suis pas sûr de comprendre ce qu’est l’antéchrist. J’ai peut-être dit que certains se posaient la question. Mais moi, je ne me prononce pas.”
Lulu Garcia-Navarro : “Dans votre émission, vous avez pourtant dit…”
Tucker Carlson : “Je ne spécule pas là-dessus. Mais il suffit de constater que Trump, comme beaucoup de dirigeants dans l’histoire, se place au-dessus de Dieu… et que diffuser une image de soi en Jésus devrait être une ligne rouge pour les chrétiens.”
Dézoom
Revenons au cœur du sujet, maintenant que nous avons écarté ces élucubrations carlsoniennes sur l’antéchrist.
Autre signe de cette fracture au sein de l’écosystème MAGA, et la désaffection d’un public de jeunes bros déçu de Trump.
Les difficultés de l’un des rivaux de Tucker Carlson. Ben Shapiro, autre influenceur et podcasteur ultra-conservateur.
Ils ont partagé pendant longtemps les mêmes combats, mais se retrouvent désormais dans deux camps opposés au sein de la galaxie trumpiste. Carlson dénonce une dépendance de Trump à Netanyahu et la décision d’entrer en guerre au Moyen-Orient, Shapiro défend ardemment le soutien américain à Israël et la guerre.
Si je vous en parle, c’est parce que cet engagement déterminé de Shapiro est en train de lui coûter très cher.
Depuis dix ans, sa plateforme appelée le Daily Wire se présentait comme l’antidote aux médias traditionnels, une machine idéologique agile, rentable, bâtie pour dominer l’écosystème conservateur. Aujourd’hui, le groupe traverse une zone de turbulences qui dit quelque chose de plus profond sur l’état du mouvement MAGA lui-même.
Vendredi, l’entreprise de Ben Shapiro a confirmé une vague de licenciements touchant plusieurs équipes. Pas de chiffres officiels, mais certains employés évoquent plus de 50 % des effectifs supprimés, voire davantage. La direction dément ces chiffres, mais reconnaît une restructuration. Tout cela après une première vague en 2025.
Et cette restructuration intervient alors que l’audience de Ben Shapiro s’érode fortement. Sa chaîne YouTube est passée d’environ 170 millions de vues mensuelles à son pic fin 2023 à environ 28 millions aujourd’hui, soit une chute d’environ 85 %. Il perd des abonnés, voit ses revenus diminuer, et se fait dépasser dans les classements de podcasts par d’autres figures conservatrices comme Megyn Kelly, dont je vous ai souvent parlé dans Zeitgeist, ou… Tucker Carlson.
C’est comme si le centre de gravité de l’écosystème MAGA se déplaçait.
Oh, les difficultés du Daily Wire ne datent pas de la guerre contre l’Iran. En 2025, l’entreprise a fermé Bentkey, son service de streaming pour enfants qui avait été conçu comme un anti-Disney, aux valeurs plus conservatrices (Disney est une cible régulière du mouvement MAGA, car jugée trop woke). Des coupes avaient alors eu lieu, déjà.
Alors, que se passe-t-il vraiment ?
Outre les choix de diversification hasardeux, le Daily Wire s’était construit comme une alternative aux médias traditionnels honnis par beaucoup de soutiens de Trump. Il s’adressait particulièrement à tous ceux qui ne regardent plus la télévision.
Or, l’écosystème MAGA de 2026 n’est plus tout à fait celui de 2016 ou même de 2020. Il est plus fragmenté, plus concurrentiel, plus dépendant de logiques individuelles. Les figures qui montent ne sont pas forcément celles qui rassemblent, mais celles qui captent l’attention.
Dans ce contexte, la perte d’influence de Ben Shapiro confirme qu’une ère post-MAGA a déjà débuté. L’époque d’un grand mouvement trumpiste, qui se voulait populaire et rassembleur de positions parfois contradictoires, semble révolue.
L’après Trump a commencé. Et les jeunes hommes sont les premiers à s’éloigner.
Spirit, autopsie d’un crash
Vous avez peut-être entendu que la compagnie à bas coûts Spirit Airlines a soudainement cessé ses opérations, incapable de survivre à la flambée des prix du kérosène provoquée par la guerre en Iran, en laissant au passage des milliers de passagers sans solution.
Mais ce serait une erreur de n’y voir qu’une victime collatérale du conflit. Spirit n’est pas tombée à cause de la guerre. Elle est tombée dans la guerre.
Le choc pétrolier n’a fait qu’accélérer les choses. Depuis plusieurs années, le modèle des compagnies low cost américaines est menacé, avec des marges faibles, une clientèle ultra-sensible aux prix, et une dépendance totale aux coûts du carburant. Quand le baril s’envole, tout vacille. Et contrairement aux grandes compagnies (qui souffrent aussi), ces compagnies à bas coûts n’ont ni la puissance financière ni la flexibilité commerciale pour absorber le choc.
Spirit avait la réputation d’offrir un service vraiment bas de gamme (litote !). Tant de personnes aux États-Unis pourraient vous raconter des expériences similaires à la mienne. Je me souviens avoir dû payer plus de 1 200 dollars (sans jamais être remboursé) pour contourner la nullité de Spirit, qui m’avait planté à Fort Lauderdale, en Floride, alors que je devais rentrer d’urgence à New York. Pas grand monde ne pleurera sur Spirit.
Comme le résume The Atlantic :
“Spirit Airlines est morte comme elle a vécu : avec des clients en colère et personne pour décrocher le téléphone.”
“La schadenfreude que ressentent aujourd’hui les nombreux détracteurs de Spirit est gratuite — contrairement à tout ce que Spirit a jamais proposé.”
Ce qui a donné lieu à cette vanne dans Saturday Night Live sur NBC.
“La compagnie a laissé des milliers de passagers bloqués dans les aéroports, sans aucun employé aux comptoirs d’enregistrement. Spirit a déclaré être fière de continuer à assurer son niveau de service habituel.”
Oui la compagnie traversait déjà une zone de turbulences. Spirit a tenté d’obtenir une aide publique. Sans succès. L’administration Trump n’avait pas envie de brûler des milliards de dollars pour prolonger l’agonie de Spirit. Les créanciers ont appuyé sur le frein. L’issue était inévitable.
Alors, depuis deux jours, les membres de l’administration Trump, comme ici le secrétaire au Trésor Scott Bessent sur Fox News hier, accusent… les démocrates !
“C’est simplement un nouvel exemple du chaos dont nous avons hérité de l’administration Biden.”
Ils pointent la responsabilité de l’ancien ministre des Transports Pete Buttigieg (qui se prépare à se présenter à la Maison Blanche) et la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, qui s’était opposée à un projet de fusion avec une autre compagnie, JetBlue (dont le fondateur prédit aussi un risque de banqueroute d’ici la fin de l’année).
En réalité, Spirit en était à sa deuxième procédure de faillite en moins de deux ans. Et brûlait du cash à un rythme incompatible avec une remontée brutale des coûts. Quand les prix du carburant ont explosé, ses maigres espoirs de s’en sortir se sont évaporés.
Le conflit iranien a joué le rôle de catalyseur.
Ce qui se joue aujourd’hui rappelle 2008. La crise financière avait déclenché un choc similaire et provoqué une vague de faillites et de consolidations. Le carburant agit comme un révélateur. Il ne crée pas les faiblesses, il les expose.
Les Bezos s’habillent en Prada
Énorme carton pour le premier week-end d’exploitation de la suite du Diable s’habille en Prada.
77 millions de dollars depuis vendredi aux États-Unis et 233 millions dans le monde. Deuxième plus grosse sortie de l’année.
La suite portée par Meryl Streep et Anne Hathaway dépasse largement le lancement du film original de 2006, dont il devrait dépasser les bénéfices en dix jours à peine.
Le film a coûté environ 100 millions de dollars (beaucoup plus que le premier), sans compter les dizaines de millions (au moins) dépensés par la 20th Century, donc Disney, pour le promouvoir à travers le monde.
Une victoire symbolique pour Meryl Streep qui a 76 ans et après 3 Oscars signe la plus grosse sortie de sa carrière, elle qui ose déplorer publiquement la “marvelisation” du cinéma. Selon Deadline, le fait qu’”un film à dominante féminine mène le premier week-end” de la saison estivale des grosses sorties est totalement inédit. Pour New York Magazine, le seul point de comparaison est la double sortie de Oppenheimer et Barbie le même jour de l’été 2023, une double sortie événément restée dans les mémoires sous le nom “Barbenheimer”.
“Avec ses deux thèmes en miroir — l’opulence de la mode et la mort du journalisme — Prada 2 ressemble presque à un Barbenheimer autonome, quand on y pense”.
Car ce carton repose sur un cocktail aussi simple qu’un Martini. Un peu de nostalgie d’une génération, le retour des principaux acteurs du premier film, et le pari d’un film un peu plus profond que le premier. Un peu moins de falbalas et de tralala, mais une description plus sombre d’un monde entier bousculé par les nouveaux usages numériques, l’éclatement de la publicité et les intérêts capitalistiques de milliardaires avides de prestige et de pouvoir.
Et d’ailleurs, tout cela nous ramène à la séquence d’ouverture du film, qui reproduit l’événement mondain le plus couru de l’année à New York, et qui se tient ce soir.
Le Met Gala.
C’est Anna Wintour qui a fait de ce rendez-vous de charité au bénéfice du Costume Institute du Metropolitan Museum un événement mondial (si vous n’avez jamais vu le documentaire The First Monday in May, je vous le recommande :
Mais le Met Gala est rattrapé par une énorme polémique cette année. Certaines célébrités comme Zendaya… et Meryl Streep ne seront pas présentes. Ont-elles été convaincues par les appels au boycott lancés par des activistes ?
Oh, à première vue, rien n’a changé. Même décor, les marches du Metropolitan Museum, même mélange de célébrités (Beyoncé !), de designers, de nouveaux venus et de vieilles gloires. Le thème de l’année, “Costume Art”, le même que l’exposition du musée, ambitionne même de réconcilier mode et art, en mettant en avant des corps marginalisés, invisibilisés, oubliés.
Mais cette année, quelque chose s’est grippé.
L’arrivée de Jeff Bezos et de son épouse Lauren Sánchez comme principaux mécènes et co-présidents honoraires de la soirée a déclenché une controverse immédiate. Pas parce qu’ils financent l’événement (c’est la tradition : la soirée doit récolter autant d’argent que possible pour assurer le financement du musée), mais parce qu’ils incarnent l’entrée des ultra-riches de la tech au centre de ce rituel de la mode.
La réaction a été à la hauteur. Appels au boycott, affiches placardées dans New York, critiques sur les réseaux sociaux. Un collectif d’activistes anti-milliardaires a dénoncé un événement désormais “financé par l’entreprise qui alimente les infrastructures de l’immigration américaine”. Le maire de New York lui-même a décidé de ne pas venir, rompant avec une tradition bien installée.
Depuis des années, Amazon tente de s’imposer dans la mode, en multipliant les sponsorings, investissements, partenariats et dons. Lentement, patiemment, Jeff Bezos a essayé de construire sa légitimité dans un univers qui, au départ, ne voulait pas de lui.
Mais le Met Gala repose sur un pacte implicite. Une illusion. L’idée que la mode peut être un espace presque hors du monde, où la créativité, l’image et le récit priment sur le reste. L’arrivée de Bezos brise cette illusion. Elle rappelle que derrière les robes, il y a des rapports de force, des flux financiers, des stratégies d’influence.
C’est un pacte faustien. Le Met a besoin d’argent. Bezos a besoin de légitimité culturelle.
Mais ce qui m’amuse dans cette controverse, c’est que ce type de pacte faustien est précisément au cœur du nouveau Diable s’habille en Prada.
Ça m’a sauté aux yeux en allant le voir au cinéma, et j’ai lu ensuite cette tribune de l’excellente Robin Givhan, qui a longtemps été la critique mode du Washington Post (si excellente qu’elle a obtenu un Pulitzer). Elle a quitté le WaPo après la reprise en main idéologique et politique de Jeff Bezos, pour plaire au président Trump réélu.
Dans le film, le personnage du milliardaire tech Benji Barnes, joué par Justin Theroux, apparaît comme une transposition à peine voilée de Jeff Bezos : un homme immensément riche, extérieur au monde de la mode, mais capable d’en redéfinir les règles par sa seule puissance financière. À ses côtés, une compagne obsédée par le statut et la visibilité rappelle fortement Lauren Sánchez Bezos. Leur soif d’influence devient un moteur du récit.
Mais pour Givhan, l’essentiel est ailleurs. Elle explique que Lauren Sánchez Bezos incarne ce que la mode est en train de devenir, une “incarnation des inégalités économiques”, mise en scène dans le langage visuel de la haute couture.
C’est précisément ce que raconte le film.
Dans le premier Devil Wears Prada, le pouvoir venait de l’intérieur, des rédactions, des créateurs, des gardiens du goût. Dans le second, il se déplace vers l’extérieur, vers la technologie, la data, les milliardaires qui tiennent des rédactions fragiles entre leurs mains. Miranda Priestly, le personnage incarné par Meryl Streep, voit elle-même son influence fragilisée par ces nouvelles forces.
Givhan résume ainsi cette mutation. Le Met Gala, financé par les Bezos, devient “la machine à laver parfaite pour l’argent sans âme de la tech”. Autrement dit, un lieu où le capital brut se transforme en prestige culturel.
C’est exactement la logique à l’œuvre dans le film, sorti quelques jours plus tôt, et qui connaît un incroyable succès, comme je vous l’ai dit.
Les Bezos ne sont pas seulement une inspiration. Ils incarnent ce que le film met en scène.
Le journalisme repris en main comme un instrument de pouvoir.
Je vous l’ai dit, le film vaut mieux que les falbalas et le tralala.
Thank you and goodbye.
PhC




































A propos de Bezos et des billionnaires, en général on m'a récemment fait suivre cet article que je trouve bien intéressant : https://www.theatlantic.com/magazine/2026/05/billionaire-consequence-free-reality/686588/?gift=SCYx-5scVta3-cr_IlgTyS-dDYKgrDyp9kauNtFD7UI