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🟧 "Good night and good luck, motherfuckers"Jeudi soir, CBS va jeter le mythique Late Show à la poubelle. Et avec lui une certaine idée de l’Amérique. Un rituel commun. L’idée de faire rire tout un pays fracturé au même moment.
Hi everyone, c’est Zeitgeist. Aujourd’hui, j’aimerais souligner l’audace (téméraire) de quelques sénateurs républicains qui osent tenir tête au président Trump sur la conduite des affaires militaires, Epstein et d’autres sujets. Alors même que les sondages sont catastrophiques, que l’inflation mine les ménages américains et que la guerre avec l’Iran fracture le monde MAGA, Trump s’efforce de démontrer qu’il tient entre ses mains le sort de ceux qui osent lui résister. On ira aussi à Pearl Harbor, où le directeur du FBI Kash Patel se retrouve au cœur d’une nouvelle polémique après une sortie masque et tuba près de l’épave de l’USS Arizona, tombe sous-marine de plus de 900 Américains morts pendant l’attaque japonaise de 1941. Je vous proposerai ensuite un double 📚 Food for Thought au retour de la visite de Trump en Chine. Soupir de soulagement ou de consternation ? Et puis une étude passionnante du Pew Research Center, à quelques semaines des célébrations des 250 ans des États-Unis. Pour la première fois depuis longtemps, une majorité d’Américains pense que les meilleures années du pays sont derrière lui. Comme si l’Amérique commençait à perdre foi dans son propre récit national. Mais avant de vous jouer la marche funèbre pour l’enterrement du Late Show par CBS, il faut que je vous parle de la primaire républicaine pour une sénatoriale en Louisiane. Attendez, ne partez pas tout de suite ! Vous êtes des lecteurs réguliers de Zeitgeist, faites-moi confiance ! Oui, je sais, cela peut paraître à première vue obscur et picrocholin de vous embêter avec ça dans Zeitgeist, et pourtant il y a quelque chose de très intéressant dans la défaite du sénateur républicain Bill Cassidy il y a un peu plus de 24 heures en Louisiane. C’est une EXCELLENTE nouvelle pour le président Trump (et il n’en a pas beaucoup à célébrer ces derniers temps). Oui, une excellente nouvelle de voir un sénateur de son parti mordre la poussière. Je vous raconte pourquoi. Tout semble indiquer que Donald Trump traverse un moment difficile. Les sondages sont exécrables. L’inflation continue de peser lourdement sur les ménages américains. Le dernier sondage publié hier par CBS montre que plus de trois quarts des Américains sont “inquiets” à propos de leur budget et plus de deux tiers sont “stressés”. Sept Américains sur dix se disent frustrés ou en colère face à la gestion de l’économie par l’administration Trump. La guerre avec l’Iran fracture une partie de la coalition MAGA, notamment chez les isolationnistes qui accusent Trump d’avoir trahi sa promesse de ne plus engager les États-Unis dans des conflits extérieurs. Une coalition MAGA déjà fragilisée par l’affaire Epstein. Tout cela, je vous l’ai raconté depuis près d’un an dans Zeitgeist. Le climat politique à Washington ressemble de plus en plus à celui qui précède souvent des élections de mi-mandat difficiles pour le parti au pouvoir. Comme Trump en 2018, comme Obama en 2010, comme Bush en 2006, comme Clinton en 1994, c’est la chronique d’une défaite annoncée. Et pourtant… Trump vient de démontrer qu’il reste bien le centre de gravité absolu du Parti républicain. Cassidy n’était pas un opposant anti-Trump acharné. Depuis le début du second mandat, le sénateur de Louisiane a largement soutenu l’agenda présidentiel. Il a voté pour confirmer plusieurs nominations controversées de Trump, y compris celle de Robert F. Kennedy Jr (qu’il critique pourtant régulièrement sur les vaccins). Cassidy répétait encore ces derniers jours que Trump avait signé quatre lois qu’il avait lui-même rédigées ou négociées. Mais rien de cela n’a compté. Une seule chose a survécu dans la mémoire politique des électeurs républicains de Louisiane (réactivée par des publicités contre lui propulsées sur les chaînes locales, financées par des groupes pro-Trump). En 2021, Cassidy avait voté au Sénat pour faire condamner Trump dans la procédure d’impeachment après le 6 janvier. Cinq ans plus tard, ce vote reste un péché originel dans une partie du monde MAGA. Et Trump a publiquement appelé à le faire battre. Cassidy devient ainsi le premier sénateur républicain en exercice depuis plus d’une décennie à perdre sa primaire. Et surtout, il devient le premier sénateur républicain directement éliminé par Trump lui-même dans une logique assumée de vengeance politique. “Retribution” avait promis le candidat Trump pendant la campagne. Vengeance. Il s’applique à tenir cette promesse depuis son retour à la Maison Blanche. Cette affaire de Louisiane nous confirme que Trump ne se contente pas d’imposer une ligne idéologique. Il impose une logique de loyauté personnelle. Cassidy l’a d’ailleurs résumé explicitement dans son discours de défaite, sans prononcer le nom du président :
Quelques minutes plus tard, Trump a pu célébrer la défaite du sénateur de son camp sur son réseau Truth Social.
Ce qui rend cette séquence encore plus intéressante, c’est qu’elle intervient au moment même où Trump semble paradoxalement plus vulnérable dans le pays. Leçon à retenir à moins de six mois des élections de mi-mandat. Les difficultés de Trump ne produisent pas mécaniquement d’affaiblissement au sein du parti. Au contraire. Plus Trump est fragilisé à l’extérieur, plus les élus républicains semblent terrorisés à l’idée de s’aliéner sa base électorale. Le signal envoyé samedi dépasse largement la Louisiane. Quelques jours plus tôt, dans l’Indiana, cinq sénateurs républicains locaux ayant contrarié Trump sur un redécoupage électoral ont eux aussi perdu leur primaire. Demain, c’est au tour du représentant républicain Thomas Massie d’affronter un challenger soutenu par Trump après avoir critiqué la guerre avec l’Iran et attaqué le président sur les fichiers Epstein. Je vous avais parlé de Massie dans Zeitgeist. Survivra-t-il à l’opération de vengeance déclenchée contre lui par le président ? Trump dit de lui qu’il est un “cinglé”, “le Pire Représentant Républicain de l’Histoire de notre Pays”, “un IMBÉCILE déloyal, ingrat et moralisateur”. Cette primaire est la plus chère de l’histoire pour un siège à la Chambre des Représentants. Tout cela est assez inhabituel pour un président à l’approche des midterms. Traditionnellement, les élections de mi-mandat poussent les élus du parti présidentiel à prendre leurs distances avec une Maison Blanche devenue impopulaire. Ici, le mouvement inverse semble se produire. Même des républicains inquiets pour novembre continuent de considérer qu’une rupture avec Trump représente un danger politique plus immédiat qu’une défaite générale du parti. La raison est simple. Trump reste capable de détruire politiquement, dans une primaire, presque n’importe quel élu républicain qui oserait prendre ses distances. Il sait mobiliser la base qui lui reste fidèle. Même un sénateur sortant. Même un homme ayant levé plusieurs dizaines de millions de dollars pour faire campagne. Même un élu conservateur dans un État profondément républicain. Cela ne signifie pas forcément que Trump aidera les républicains à gagner les élections de novembre. C’est même tout le paradoxe. Sa stratégie de purification idéologique pourrait au contraire fragiliser certains candidats dans des États plus modérés ou indépendants. Plusieurs stratèges républicains commencent d’ailleurs à redouter que cette logique de vengeance permanente radicalise encore davantage le parti au moment précis où il aurait besoin d’élargir sa coalition électorale. Mais la Louisiane rappelle une chose essentielle. Malgré les sondages défavorables, malgré l’inflation, malgré les fractures internes du trumpisme, Trump reste aujourd’hui la figure autour de laquelle continue de s’organiser toute la vie politique du camp républicain. Et pour beaucoup d’élus du parti, la vraie peur n’est pas de perdre contre les démocrates en novembre. C’est de perdre contre Trump avant d’arriver à novembre. Dézoom C’est aussi avec ce contexte en tête qu’il faut comprendre l’audace (ou la témérité) d’un autre sénateur républicain, Thom Tillis, qui s’en prend frontalement au chef du Pentagone Pete Hegseth, l’un des plus proches du président Trump. Très peu d’élus républicains osent critiquer l’ancien animateur de Fox News devenu l’une des figures les plus controversées de l’administration Trump, et au premier plan depuis le début de la guerre. Si le sénateur républicain Tillis ose publier un message d’une violence inhabituelle, c’est parce qu’il a choisi de ne pas se représenter en novembre. Il a retrouvé sa liberté de parole, alors il en profite Tillis accuse Hegseth de prendre des décisions “impulsives”, “non fondées sur la réalité”, et même potentiellement “mortelles”. Le sénateur républicain de Caroline du Nord réagit à des informations selon lesquelles le Pentagone envisage de réduire la présence militaire américaine en Europe et d’abaisser le niveau du commandement militaire supervisant l’Europe et l’Afrique. Selon plusieurs médias américains, le général Christopher Donahue, aujourd’hui à la tête de ce commandement, pourrait être remplacé par un officier de rang inférieur. Pour Tillis, ce serait une faute stratégique majeure.
Et il va encore plus loin. Il accuse Hegseth et “ses hommes de main politiques” de vouloir évincer certains des meilleurs officiers américains. La formule la plus spectaculaire arrive à la fin du message. Tillis demande au secrétaire à la Défense de choisir “la méritocratie plutôt que des béni-oui-oui médiocres”. C’est une attaque d’autant plus intéressante qu’elle touche un sujet extrêmement sensible, la relation entre le pouvoir politique et les forces armées. Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, plusieurs hauts responsables militaires ont été poussés vers la sortie. En parallèle, l’administration suspend des déploiements en Pologne, retire des troupes d’Allemagne et laisse planer le doute sur l’engagement américain envers l’OTAN. Tillis ne critique pas seulement le fond stratégique, mais aussi une logique de purge au sein du Pentagone. Et si je vous parle de cette intervention, c’est qu’elle dit quelque chose d’important sur l’atmosphère à Washington. Derrière les attaques contre Hegseth, on voit une inquiétude plus large chez certains républicains. Ils n’aiment pas voir la politique étrangère américaine devenir de plus en plus improvisée, personnalisée et idéologique. Mais seul Tillis, qui a choisi de ne pas se représenter, ose le dire. Parce qu’il n’a plus grand-chose à perdre politiquement. Au tuba sur un mémorial militaireNouvelle polémique autour du directeur du FBI Kash Patel, accusé de prendre du bon temps en profitant de l’argent public pour aller faire la fête et parfois consommer de l’alcool à outrance, comme lorsqu’il était allé dans les vestiaires des hockeyeurs olympiques à Milan. Je vous avais raconté les précédents épisodes dans Zeitgeist. Nouveau scandale. C’est le New York Times qui révèle cette histoire embarrassante, obtenue via des documents officiels et des témoignages d’anciens responsables du FBI. Le directeur du FBI, Kash Patel, a fait une sortie masque et tuba dans les eaux de Pearl Harbor à proximité de l’épave de l’USS Arizona, le cuirassé coulé lors de l’attaque japonaise du 7 décembre 1941. Sous lui reposent encore les corps de plus de 900 marins de l’US Navy. L’affaire provoque un malaise dans les milieux militaires. L’USS Arizona n’est pas un lieu comme un autre. C’est l’un des sites mémoriels les plus sacrés de l’armée américaine. Une tombe de guerre sous-marine. Les règles y sont extrêmement strictes. Les visiteurs du mémorial n’ont même pas le droit d’y porter des maillots de bain. Et pourtant, à la fin d’un déplacement officiel dans le Pacifique Sud l’été dernier, Kash Patel a participé à cette sortie en tuba. En théorie, les seules personnes autorisées à pénétrer dans l’eau autour de l’épave sont des plongeurs militaires ou des agents du National Park Service chargés de l’entretien du site. Le NYT cite William M. McBride, ancien combattant de l’US Navy et professeur émérite d’histoire à l’Académie navale américaine d’Annapolis.
Soulagement et consternationVous avez certainement lu/vu/entendu de nombreux comptes rendus sur la visite de Trump en Chine. Je voudrais en signaler deux, que j’assemble dans un double 📚 Food for Thought dans ce numéro de Zeitgeist. L’un de soulagement. Le soulagement, c’est dans cet éditorial des pages Opinion du Wall Street Journal, signé par le comité éditorial, qui engage donc le journal conservateur. Il est titré “The Good-News-Is-No-News China Summit”. Le sommet “Bonne-Nouvelle-Pas-De-
Bref, un sommet sans dégâts, c’est déjà ça. Voilà pour le Wall Street Journal. Le magazine centriste The Atlantic est beaucoup plus sévère. Il affirme en titre qu’“à Pékin, un président en fin de règne a incarné le déclin de la puissance américaine.” Certes, Xi accueille Trump avec tous les fastes réservés aux grandes puissances. Mais derrière les cérémonies, le président chinois ne lui accorde presque rien. Pas d’accord majeur sur l’Iran, pas de percée commerciale spectaculaire, pas d’engagement stratégique concret.
L’idée centrale du texte est que Xi ne traite plus Trump comme le représentant incontestable de la superpuissance dominante. Il le traiterait comme un président déjà affaibli, presque un dirigeant en sursis. The Atlantic parle même d’une “superpuissance en fin de règne”. Selon l’auteur Franklin Foer, la guerre avec l’Iran a accéléré cette perception. La guerre devait affaiblir Pékin en frappant l’un de ses partenaires importants au Moyen-Orient. Mais Foer affirme qu’elle a finalement renforcé l’influence chinoise dans la région. Plusieurs pays du Golfe se tourneraient désormais vers Pékin pour protéger leurs infrastructures énergétiques. Pendant que Washington apparaît comme un acteur instable, la Chine cherche à se présenter comme la puissance rationnelle et prévisible.
Foer ne décrit pas seulement un Trump affaibli. Il décrit un moment où une partie du monde commence peut-être à envisager sérieusement l’idée que l’Amérique elle-même est beaucoup plus faible.
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🟨🟧 "Good night and good luck, motherfuckers"
Jeudi soir, CBS va jeter le mythique Late Show à la poubelle. Et avec lui une certaine idée de l’Amérique. Un rituel commun. L’idée de faire rire tout un pays fracturé au même moment.
Hi everyone, c’est Zeitgeist.
Aujourd’hui, j’aimerais souligner l’audace (téméraire) de quelques sénateurs républicains qui osent tenir tête au président Trump sur la conduite des affaires militaires, Epstein et d’autres sujets. Alors même que les sondages sont catastrophiques, que l’inflation mine les ménages américains et que la guerre avec l’Iran fracture le monde MAGA, Trump s’efforce de démontrer qu’il tient entre ses mains le sort de ceux qui osent lui résister.
On ira aussi à Pearl Harbor, où le directeur du FBI Kash Patel se retrouve au cœur d’une nouvelle polémique après une sortie masque et tuba près de l’épave de l’USS Arizona, tombe sous-marine de plus de 900 Américains morts pendant l’attaque japonaise de 1941.
Je vous proposerai ensuite un double 📚 Food for Thought au retour de la visite de Trump en Chine. Soupir de soulagement ou de consternation ?
Et puis une étude passionnante du Pew Research Center, à quelques semaines des célébrations des 250 ans des États-Unis. Pour la première fois depuis longtemps, une majorité d’Américains pense que les meilleures années du pays sont derrière lui. Comme si l’Amérique commençait à perdre foi dans son propre récit national.
Mais avant de vous jouer la marche funèbre pour l’enterrement du Late Show par CBS, il faut que je vous parle de la primaire républicaine pour une sénatoriale en Louisiane.
Attendez, ne partez pas tout de suite !
Vous êtes des lecteurs réguliers de Zeitgeist, faites-moi confiance !
Oui, je sais, cela peut paraître à première vue obscur et picrocholin de vous embêter avec ça dans Zeitgeist, et pourtant il y a quelque chose de très intéressant dans la défaite du sénateur républicain Bill Cassidy il y a un peu plus de 24 heures en Louisiane.
C’est une EXCELLENTE nouvelle pour le président Trump (et il n’en a pas beaucoup à célébrer ces derniers temps).
Oui, une excellente nouvelle de voir un sénateur de son parti mordre la poussière.
Je vous raconte pourquoi.
Tout semble indiquer que Donald Trump traverse un moment difficile.
Les sondages sont exécrables. L’inflation continue de peser lourdement sur les ménages américains.
Le dernier sondage publié hier par CBS montre que plus de trois quarts des Américains sont “inquiets” à propos de leur budget et plus de deux tiers sont “stressés”. Sept Américains sur dix se disent frustrés ou en colère face à la gestion de l’économie par l’administration Trump.
La guerre avec l’Iran fracture une partie de la coalition MAGA, notamment chez les isolationnistes qui accusent Trump d’avoir trahi sa promesse de ne plus engager les États-Unis dans des conflits extérieurs. Une coalition MAGA déjà fragilisée par l’affaire Epstein. Tout cela, je vous l’ai raconté depuis près d’un an dans Zeitgeist.
Le climat politique à Washington ressemble de plus en plus à celui qui précède souvent des élections de mi-mandat difficiles pour le parti au pouvoir. Comme Trump en 2018, comme Obama en 2010, comme Bush en 2006, comme Clinton en 1994, c’est la chronique d’une défaite annoncée.
Et pourtant…
Trump vient de démontrer qu’il reste bien le centre de gravité absolu du Parti républicain.
Cassidy n’était pas un opposant anti-Trump acharné. Depuis le début du second mandat, le sénateur de Louisiane a largement soutenu l’agenda présidentiel. Il a voté pour confirmer plusieurs nominations controversées de Trump, y compris celle de Robert F. Kennedy Jr (qu’il critique pourtant régulièrement sur les vaccins). Cassidy répétait encore ces derniers jours que Trump avait signé quatre lois qu’il avait lui-même rédigées ou négociées.
Mais rien de cela n’a compté.
Une seule chose a survécu dans la mémoire politique des électeurs républicains de Louisiane (réactivée par des publicités contre lui propulsées sur les chaînes locales, financées par des groupes pro-Trump).
En 2021, Cassidy avait voté au Sénat pour faire condamner Trump dans la procédure d’impeachment après le 6 janvier.
Cinq ans plus tard, ce vote reste un péché originel dans une partie du monde MAGA. Et Trump a publiquement appelé à le faire battre.
Cassidy devient ainsi le premier sénateur républicain en exercice depuis plus d’une décennie à perdre sa primaire. Et surtout, il devient le premier sénateur républicain directement éliminé par Trump lui-même dans une logique assumée de vengeance politique.
“Retribution” avait promis le candidat Trump pendant la campagne.
Vengeance.
Il s’applique à tenir cette promesse depuis son retour à la Maison Blanche.
Cette affaire de Louisiane nous confirme que Trump ne se contente pas d’imposer une ligne idéologique. Il impose une logique de loyauté personnelle. Cassidy l’a d’ailleurs résumé explicitement dans son discours de défaite, sans prononcer le nom du président :
“Permettez-moi de remettre les choses au clair : notre pays ne tourne pas autour d’un seul individu. Il est à propos du bien-être de tous les Américains et de notre Constitution. Et c’est envers le bien-être de mon peuple, de mon État, de mon pays et de ma Constitution que va ma loyauté. Et si quelqu’un ne comprend pas cela et tente de contrôler les autres en utilisant les leviers du pouvoir, alors cette personne sert avant tout ses propres intérêts. Elle ne nous sert pas. Et cette personne n’est pas qualifiée pour être un dirigeant.”
Quelques minutes plus tard, Trump a pu célébrer la défaite du sénateur de son camp sur son réseau Truth Social.
“C’est agréable de voir que sa carrière politique est TERMINEE !”
Ce qui rend cette séquence encore plus intéressante, c’est qu’elle intervient au moment même où Trump semble paradoxalement plus vulnérable dans le pays.
Leçon à retenir à moins de six mois des élections de mi-mandat.
Les difficultés de Trump ne produisent pas mécaniquement d’affaiblissement au sein du parti. Au contraire. Plus Trump est fragilisé à l’extérieur, plus les élus républicains semblent terrorisés à l’idée de s’aliéner sa base électorale.
Le signal envoyé samedi dépasse largement la Louisiane.
Quelques jours plus tôt, dans l’Indiana, cinq sénateurs républicains locaux ayant contrarié Trump sur un redécoupage électoral ont eux aussi perdu leur primaire.
Demain, c’est au tour du représentant républicain Thomas Massie d’affronter un challenger soutenu par Trump après avoir critiqué la guerre avec l’Iran et attaqué le président sur les fichiers Epstein.
Je vous avais parlé de Massie dans Zeitgeist. Survivra-t-il à l’opération de vengeance déclenchée contre lui par le président ? Trump dit de lui qu’il est un “cinglé”, “le Pire Représentant Républicain de l’Histoire de notre Pays”, “un IMBÉCILE déloyal, ingrat et moralisateur”. Cette primaire est la plus chère de l’histoire pour un siège à la Chambre des Représentants.
Tout cela est assez inhabituel pour un président à l’approche des midterms.
Traditionnellement, les élections de mi-mandat poussent les élus du parti présidentiel à prendre leurs distances avec une Maison Blanche devenue impopulaire. Ici, le mouvement inverse semble se produire. Même des républicains inquiets pour novembre continuent de considérer qu’une rupture avec Trump représente un danger politique plus immédiat qu’une défaite générale du parti.
La raison est simple. Trump reste capable de détruire politiquement, dans une primaire, presque n’importe quel élu républicain qui oserait prendre ses distances. Il sait mobiliser la base qui lui reste fidèle.
Même un sénateur sortant. Même un homme ayant levé plusieurs dizaines de millions de dollars pour faire campagne. Même un élu conservateur dans un État profondément républicain.
Cela ne signifie pas forcément que Trump aidera les républicains à gagner les élections de novembre. C’est même tout le paradoxe.
Sa stratégie de purification idéologique pourrait au contraire fragiliser certains candidats dans des États plus modérés ou indépendants. Plusieurs stratèges républicains commencent d’ailleurs à redouter que cette logique de vengeance permanente radicalise encore davantage le parti au moment précis où il aurait besoin d’élargir sa coalition électorale.
Mais la Louisiane rappelle une chose essentielle. Malgré les sondages défavorables, malgré l’inflation, malgré les fractures internes du trumpisme, Trump reste aujourd’hui la figure autour de laquelle continue de s’organiser toute la vie politique du camp républicain.
Et pour beaucoup d’élus du parti, la vraie peur n’est pas de perdre contre les démocrates en novembre.
C’est de perdre contre Trump avant d’arriver à novembre.
Dézoom
C’est aussi avec ce contexte en tête qu’il faut comprendre l’audace (ou la témérité) d’un autre sénateur républicain, Thom Tillis, qui s’en prend frontalement au chef du Pentagone Pete Hegseth, l’un des plus proches du président Trump.
Très peu d’élus républicains osent critiquer l’ancien animateur de Fox News devenu l’une des figures les plus controversées de l’administration Trump, et au premier plan depuis le début de la guerre.
Si le sénateur républicain Tillis ose publier un message d’une violence inhabituelle, c’est parce qu’il a choisi de ne pas se représenter en novembre.
Il a retrouvé sa liberté de parole, alors il en profite
Tillis accuse Hegseth de prendre des décisions “impulsives”, “non fondées sur la réalité”, et même potentiellement “mortelles”.
Le sénateur républicain de Caroline du Nord réagit à des informations selon lesquelles le Pentagone envisage de réduire la présence militaire américaine en Europe et d’abaisser le niveau du commandement militaire supervisant l’Europe et l’Afrique. Selon plusieurs médias américains, le général Christopher Donahue, aujourd’hui à la tête de ce commandement, pourrait être remplacé par un officier de rang inférieur.
Pour Tillis, ce serait une faute stratégique majeure.
“Hegseth continue de surprendre et d’insulter nos plus grands alliés ainsi que certains de nos meilleurs professionnels militaires avec des décisions impulsives qui ne reposent ni sur la réalité ni sur un bon jugement”
Et il va encore plus loin. Il accuse Hegseth et “ses hommes de main politiques” de vouloir évincer certains des meilleurs officiers américains.
La formule la plus spectaculaire arrive à la fin du message. Tillis demande au secrétaire à la Défense de choisir “la méritocratie plutôt que des béni-oui-oui médiocres”.
C’est une attaque d’autant plus intéressante qu’elle touche un sujet extrêmement sensible, la relation entre le pouvoir politique et les forces armées.
Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, plusieurs hauts responsables militaires ont été poussés vers la sortie. En parallèle, l’administration suspend des déploiements en Pologne, retire des troupes d’Allemagne et laisse planer le doute sur l’engagement américain envers l’OTAN.
Tillis ne critique pas seulement le fond stratégique, mais aussi une logique de purge au sein du Pentagone.
Et si je vous parle de cette intervention, c’est qu’elle dit quelque chose d’important sur l’atmosphère à Washington.
Derrière les attaques contre Hegseth, on voit une inquiétude plus large chez certains républicains. Ils n’aiment pas voir la politique étrangère américaine devenir de plus en plus improvisée, personnalisée et idéologique.
Mais seul Tillis, qui a choisi de ne pas se représenter, ose le dire. Parce qu’il n’a plus grand-chose à perdre politiquement.
Au tuba sur un mémorial militaire
Nouvelle polémique autour du directeur du FBI Kash Patel, accusé de prendre du bon temps en profitant de l’argent public pour aller faire la fête et parfois consommer de l’alcool à outrance, comme lorsqu’il était allé dans les vestiaires des hockeyeurs olympiques à Milan.
Je vous avais raconté les précédents épisodes dans Zeitgeist.
Nouveau scandale. C’est le New York Times qui révèle cette histoire embarrassante, obtenue via des documents officiels et des témoignages d’anciens responsables du FBI.
Le directeur du FBI, Kash Patel, a fait une sortie masque et tuba dans les eaux de Pearl Harbor à proximité de l’épave de l’USS Arizona, le cuirassé coulé lors de l’attaque japonaise du 7 décembre 1941.
Sous lui reposent encore les corps de plus de 900 marins de l’US Navy.
L’affaire provoque un malaise dans les milieux militaires.
L’USS Arizona n’est pas un lieu comme un autre. C’est l’un des sites mémoriels les plus sacrés de l’armée américaine. Une tombe de guerre sous-marine. Les règles y sont extrêmement strictes. Les visiteurs du mémorial n’ont même pas le droit d’y porter des maillots de bain.
Et pourtant, à la fin d’un déplacement officiel dans le Pacifique Sud l’été dernier, Kash Patel a participé à cette sortie en tuba.
En théorie, les seules personnes autorisées à pénétrer dans l’eau autour de l’épave sont des plongeurs militaires ou des agents du National Park Service chargés de l’entretien du site.
Le NYT cite William M. McBride, ancien combattant de l’US Navy et professeur émérite d’histoire à l’Académie navale américaine d’Annapolis.
“Il s’agit d’une tombe militaire ayant le même statut juridique que le cimetière national d’Arlington. Faire du tuba autour de l’Arizona est aussi irrespectueux que jouer au ballon sur les tombes d’Arlington.”
Soulagement et consternation
Vous avez certainement lu/vu/entendu de nombreux comptes rendus sur la visite de Trump en Chine.
Je voudrais en signaler deux, que j’assemble dans un double 📚 Food for Thought dans ce numéro de Zeitgeist.
L’un de soulagement.
L’autre de consternation.
Le soulagement, c’est dans cet éditorial des pages Opinion du Wall Street Journal, signé par le comité éditorial, qui engage donc le journal conservateur.
Il est titré “The Good-News-Is-No-News China Summit”.
Le sommet “Bonne-Nouvelle-Pas-De-Nouvelle”, où l’absence de mauvaises nouvelles est une bonne nouvelle.
“La première règle des sommets présidentiels avec un adversaire est simple : d’abord, ne pas faire de dégâts. À ce titre, la rencontre entre le président Trump et le dirigeant chinois Xi Jinping cette semaine à Pékin peut être considérée comme un succès. Elle n’a pas accompli grand-chose, mais elle ne semble pas non plus avoir débouché sur des concessions importantes faites au dictateur chinois.”
“Nous disons “semble” parce qu’il est difficile d’en être certain au vu des rares détails qui filtrent des deux côtés. Trump s’est vanté de “fantastiques” achats chinois à venir de soja et d’avions américains. Mais la Chine n’a confirmé aucune de ces ventes et, si l’on compte bien, c’est peut-être la deuxième fois que Pékin achète le même soja américain. Ou la troisième ? Trump a aussi affirmé que les deux pays étaient désormais d’accord sur l’Iran et le détroit d’Ormuz, mais Xi n’a exprimé publiquement aucun accord de ce type.”
“La bonne nouvelle est que le président ne semble pas avoir accordé à Xi ce qu’il souhaitait le plus : que les États-Unis autorisent la vente à la Chine de puces informatiques avancées. C’est une priorité stratégique du Parti communiste chinois, qui cherche à rattraper les États-Unis dans la course à l’intelligence artificielle. Mais les entreprises américaines manquent déjà elles-mêmes de ces puces et il n’y a aucune raison d’aider la Chine à rattraper plus vite les leaders américains. (…)”
Trump ne semble pas non plus avoir cédé, du moins pour l’instant, aux menaces de Xi concernant Taïwan. Il a déclaré que les deux dirigeants avaient longuement parlé de Taïwan et qu’il déciderait bientôt si les États-Unis continueraient à vendre des armes à l’île démocratique. S’il mettait fin à ces ventes, Xi obtiendrait enfin le droit de veto sur les exportations d’armes américaines qu’il cherche depuis longtemps à imposer. Cela enverrait un signal de faiblesse aux alliés des États-Unis dans la région.”
Bref, un sommet sans dégâts, c’est déjà ça.
Voilà pour le Wall Street Journal.
Le magazine centriste The Atlantic est beaucoup plus sévère. Il affirme en titre qu’“à Pékin, un président en fin de règne a incarné le déclin de la puissance américaine.”
Certes, Xi accueille Trump avec tous les fastes réservés aux grandes puissances. Mais derrière les cérémonies, le président chinois ne lui accorde presque rien. Pas d’accord majeur sur l’Iran, pas de percée commerciale spectaculaire, pas d’engagement stratégique concret.
“Ayez une pensée, un instant, pour la superpuissance en fin de règne. Elle se présente toujours comme le leader du monde libre, mais le monde libre n’y croit plus vraiment. Lorsqu’elle tend la main, plus personne ne se précipite pour la saisir. Lorsqu’elle menace, plus personne ne tremble.”
“Quand le président Trump est arrivé à Pékin cette semaine, Xi Jinping l’a couvert des fastes réservés aux sommets entre grandes puissances. Pourtant, le dirigeant chinois a laissé des moqueries contre son invité devenir virales sur l’internet chinois au lieu de les censurer, comme certains observateurs pensaient qu’il le ferait pendant une visite d’État. Xi a répondu aux compliments appuyés de Trump en lui faisant la leçon, sèchement, sur Taïwan. Au final, il n’a rien offert de substantiel (…) Xi s’est contenté d’amuser un président en fin de règne, attendant simplement que son heure passe.”
L’idée centrale du texte est que Xi ne traite plus Trump comme le représentant incontestable de la superpuissance dominante. Il le traiterait comme un président déjà affaibli, presque un dirigeant en sursis. The Atlantic parle même d’une “superpuissance en fin de règne”.
Selon l’auteur Franklin Foer, la guerre avec l’Iran a accéléré cette perception.
La guerre devait affaiblir Pékin en frappant l’un de ses partenaires importants au Moyen-Orient. Mais Foer affirme qu’elle a finalement renforcé l’influence chinoise dans la région. Plusieurs pays du Golfe se tourneraient désormais vers Pékin pour protéger leurs infrastructures énergétiques. Pendant que Washington apparaît comme un acteur instable, la Chine cherche à se présenter comme la puissance rationnelle et prévisible.
“Sans avoir besoin d’en faire beaucoup, Pékin profite de l’autodestruction américaine. (…) Au lieu de faire pression sur l’Iran pour obtenir un accord, la Chine laisse le conflit s’enliser afin que Washington continue de porter la responsabilité des perturbations commerciales. Pendant ce temps, Pékin se présente comme le gardien responsable de l’ordre international, la tête froide, la puissance sur laquelle même les États-Unis doivent désormais compter.”
“En attendant patiemment que ce moment passe, en laissant les États-Unis s’épuiser eux-mêmes, la Chine gagne du temps pour poursuivre ce que Xi appelle “l’autosuffisance nationale” : le temps de rattraper l’Occident technologiquement et de se préparer à une compétition plus dure.”
Foer ne décrit pas seulement un Trump affaibli. Il décrit un moment où une partie du monde commence peut-être à envisager sérieusement l’idée que l’Amérique elle-même est beaucoup plus faible.
“Les conséquences dépassent largement sa présidence. Chaque accord raté, chaque sommet sans résultat, chaque promesse non tenue confirme ce que les adversaires des États-Unis soupçonnent déjà. Une superpuissance en fin de règne s’épuise sous les yeux du monde entier. Et le monde avance sans elle.”
“The best is yet to come”
Je suis tombé sur une étude du Pew Research Center. Elle m’a intéressé parce qu’elle confirme que l’Amérique traverse une crise existentielle à quelques semaines des célébrations des 250 ans de son indépendance.
Je vous ai déjà souvent cité le Pew dans Zeitgeist. C’est une organisation non partisane qui produit des sondages sur la politique, la société, la religion, la démographie, les générations et un certain nombre d’évolutions culturelles. Une mine de données.
Cette étude remet en cause une idée répétée depuis plusieurs décennies par des présidents républicains comme démocrates.
C’est presque devenu une tarte à la crème, la promesse que “The Best Is Yet to Come”, “le meilleur est à venir”. Une expression reprise dans une chanson de Sinatra, dont les présidents américains se sont emparés comme d’une devise nationale officieuse.
Ronald Reagan utilisait régulièrement des variantes de cette formule dans les années 1980, dans une Amérique portée par le récit du retour de la confiance après le Vietnam, le Watergate et les crises économiques des années Carter.
Bill Clinton répétait lui aussi souvent cette promesse et l’a déclinée lors de son discours de réélection en 1996, “Our best days are still ahead”, “nos plus beaux jours sont encore devant nous”.
Je me souviens du discours d’adieu de Barack Obama que j’avais couvert à Chicago en janvier 2017, quelques jours avant l’investiture de Donald Trump. Il disait encore “our best days are ahead of us”, “nos plus beaux jours sont devant nous”, alors même que son camp était désespéré à l’idée de voir le milliardaire new-yorkais lui succéder.
Pendant la campagne 2020, le président Trump répétait aussi souvent “the best is yet to come”. Une formule également utilisée par son successeur Joe Biden.
Cette idée traverse les clivages politiques américains. Démocrates et républicains s’opposent sur presque tout, mais ils partagent souvent cette même narration. L’Amérique serait un pays perpétuellement inachevé, toujours en quête d’un futur plus grand. Une forme d’optimisme profondément enraciné dans l’histoire américaine.
L’idée même que demain sera forcément meilleur qu’hier fait partie de l’identité du pays depuis sa création. C’est le mythe de la frontière, qu’il faudrait sans cesse repousser contre l’adversité. La conquête de l’Ouest, le rêve américain, la Silicon Valley, Wall Street, Hollywood, toute la narration américaine repose sur cette croyance dans un futur supérieur au présent.
Quelque chose s’est fissuré.
À quelques semaines du 250e anniversaire des États-Unis, elle ressemble presque à une rupture psychologique. Une majorité d’Américains, 59 %, estime désormais que les meilleures années du pays sont derrière lui. Seuls 40 % pensent encore que les plus belles années de l’Amérique restent à venir.
🟨🟧 "Good night and good luck, motherfuckers"
Jeudi soir, CBS va jeter le mythique Late Show à la poubelle. Et avec lui une certaine idée de l’Amérique. Un rituel commun. L’idée de faire rire tout un pays fracturé au même moment.
Hi everyone, c’est Zeitgeist.
Aujourd’hui, j’aimerais souligner l’audace (téméraire) de quelques sénateurs républicains qui osent tenir tête au président Trump sur la conduite des affaires militaires, Epstein et d’autres sujets. Alors même que les sondages sont catastrophiques, que l’inflation mine les ménages américains et que la guerre avec l’Iran fracture le monde MAGA, Trump s’efforce de démontrer qu’il tient entre ses mains le sort de ceux qui osent lui résister.
On ira aussi à Pearl Harbor, où le directeur du FBI Kash Patel se retrouve au cœur d’une nouvelle polémique après une sortie masque et tuba près de l’épave de l’USS Arizona, tombe sous-marine de plus de 900 Américains morts pendant l’attaque japonaise de 1941.
Je vous proposerai ensuite un double 📚 Food for Thought au retour de la visite de Trump en Chine. Soupir de soulagement ou de consternation ?
Et puis une étude passionnante du Pew Research Center, à quelques semaines des célébrations des 250 ans des États-Unis. Pour la première fois depuis longtemps, une majorité d’Américains pense que les meilleures années du pays sont derrière lui. Comme si l’Amérique commençait à perdre foi dans son propre récit national.
Mais avant de vous jouer la marche funèbre pour l’enterrement du Late Show par CBS, il faut que je vous parle de la primaire républicaine pour une sénatoriale en Louisiane.
Attendez, ne partez pas tout de suite !
Vous êtes des lecteurs réguliers de Zeitgeist, faites-moi confiance !
Oui, je sais, cela peut paraître à première vue obscur et picrocholin de vous embêter avec ça dans Zeitgeist, et pourtant il y a quelque chose de très intéressant dans la défaite du sénateur républicain Bill Cassidy il y a un peu plus de 24 heures en Louisiane.
C’est une EXCELLENTE nouvelle pour le président Trump (et il n’en a pas beaucoup à célébrer ces derniers temps).
Oui, une excellente nouvelle de voir un sénateur de son parti mordre la poussière.
Je vous raconte pourquoi.
Tout semble indiquer que Donald Trump traverse un moment difficile.
Les sondages sont exécrables. L’inflation continue de peser lourdement sur les ménages américains.
Le dernier sondage publié hier par CBS montre que plus de trois quarts des Américains sont “inquiets” à propos de leur budget et plus de deux tiers sont “stressés”. Sept Américains sur dix se disent frustrés ou en colère face à la gestion de l’économie par l’administration Trump.
La guerre avec l’Iran fracture une partie de la coalition MAGA, notamment chez les isolationnistes qui accusent Trump d’avoir trahi sa promesse de ne plus engager les États-Unis dans des conflits extérieurs. Une coalition MAGA déjà fragilisée par l’affaire Epstein. Tout cela, je vous l’ai raconté depuis près d’un an dans Zeitgeist.
Le climat politique à Washington ressemble de plus en plus à celui qui précède souvent des élections de mi-mandat difficiles pour le parti au pouvoir. Comme Trump en 2018, comme Obama en 2010, comme Bush en 2006, comme Clinton en 1994, c’est la chronique d’une défaite annoncée.
Et pourtant…
Trump vient de démontrer qu’il reste bien le centre de gravité absolu du Parti républicain.
Cassidy n’était pas un opposant anti-Trump acharné. Depuis le début du second mandat, le sénateur de Louisiane a largement soutenu l’agenda présidentiel. Il a voté pour confirmer plusieurs nominations controversées de Trump, y compris celle de Robert F. Kennedy Jr (qu’il critique pourtant régulièrement sur les vaccins). Cassidy répétait encore ces derniers jours que Trump avait signé quatre lois qu’il avait lui-même rédigées ou négociées.
Mais rien de cela n’a compté.
Une seule chose a survécu dans la mémoire politique des électeurs républicains de Louisiane (réactivée par des publicités contre lui propulsées sur les chaînes locales, financées par des groupes pro-Trump).
En 2021, Cassidy avait voté au Sénat pour faire condamner Trump dans la procédure d’impeachment après le 6 janvier.
Cinq ans plus tard, ce vote reste un péché originel dans une partie du monde MAGA. Et Trump a publiquement appelé à le faire battre.
Cassidy devient ainsi le premier sénateur républicain en exercice depuis plus d’une décennie à perdre sa primaire. Et surtout, il devient le premier sénateur républicain directement éliminé par Trump lui-même dans une logique assumée de vengeance politique.
“Retribution” avait promis le candidat Trump pendant la campagne.
Vengeance.
Il s’applique à tenir cette promesse depuis son retour à la Maison Blanche.
Cette affaire de Louisiane nous confirme que Trump ne se contente pas d’imposer une ligne idéologique. Il impose une logique de loyauté personnelle. Cassidy l’a d’ailleurs résumé explicitement dans son discours de défaite, sans prononcer le nom du président :
“Permettez-moi de remettre les choses au clair : notre pays ne tourne pas autour d’un seul individu. Il est à propos du bien-être de tous les Américains et de notre Constitution. Et c’est envers le bien-être de mon peuple, de mon État, de mon pays et de ma Constitution que va ma loyauté. Et si quelqu’un ne comprend pas cela et tente de contrôler les autres en utilisant les leviers du pouvoir, alors cette personne sert avant tout ses propres intérêts. Elle ne nous sert pas. Et cette personne n’est pas qualifiée pour être un dirigeant.”
Quelques minutes plus tard, Trump a pu célébrer la défaite du sénateur de son camp sur son réseau Truth Social.
“C’est agréable de voir que sa carrière politique est TERMINEE !”
Ce qui rend cette séquence encore plus intéressante, c’est qu’elle intervient au moment même où Trump semble paradoxalement plus vulnérable dans le pays.
Leçon à retenir à moins de six mois des élections de mi-mandat.
Les difficultés de Trump ne produisent pas mécaniquement d’affaiblissement au sein du parti. Au contraire. Plus Trump est fragilisé à l’extérieur, plus les élus républicains semblent terrorisés à l’idée de s’aliéner sa base électorale.
Le signal envoyé samedi dépasse largement la Louisiane.
Quelques jours plus tôt, dans l’Indiana, cinq sénateurs républicains locaux ayant contrarié Trump sur un redécoupage électoral ont eux aussi perdu leur primaire.
Demain, c’est au tour du représentant républicain Thomas Massie d’affronter un challenger soutenu par Trump après avoir critiqué la guerre avec l’Iran et attaqué le président sur les fichiers Epstein.
Je vous avais parlé de Massie dans Zeitgeist. Survivra-t-il à l’opération de vengeance déclenchée contre lui par le président ? Trump dit de lui qu’il est un “cinglé”, “le Pire Représentant Républicain de l’Histoire de notre Pays”, “un IMBÉCILE déloyal, ingrat et moralisateur”. Cette primaire est la plus chère de l’histoire pour un siège à la Chambre des Représentants.
Tout cela est assez inhabituel pour un président à l’approche des midterms.
Traditionnellement, les élections de mi-mandat poussent les élus du parti présidentiel à prendre leurs distances avec une Maison Blanche devenue impopulaire. Ici, le mouvement inverse semble se produire. Même des républicains inquiets pour novembre continuent de considérer qu’une rupture avec Trump représente un danger politique plus immédiat qu’une défaite générale du parti.
La raison est simple. Trump reste capable de détruire politiquement, dans une primaire, presque n’importe quel élu républicain qui oserait prendre ses distances. Il sait mobiliser la base qui lui reste fidèle.
Même un sénateur sortant. Même un homme ayant levé plusieurs dizaines de millions de dollars pour faire campagne. Même un élu conservateur dans un État profondément républicain.
Cela ne signifie pas forcément que Trump aidera les républicains à gagner les élections de novembre. C’est même tout le paradoxe.
Sa stratégie de purification idéologique pourrait au contraire fragiliser certains candidats dans des États plus modérés ou indépendants. Plusieurs stratèges républicains commencent d’ailleurs à redouter que cette logique de vengeance permanente radicalise encore davantage le parti au moment précis où il aurait besoin d’élargir sa coalition électorale.
Mais la Louisiane rappelle une chose essentielle. Malgré les sondages défavorables, malgré l’inflation, malgré les fractures internes du trumpisme, Trump reste aujourd’hui la figure autour de laquelle continue de s’organiser toute la vie politique du camp républicain.
Et pour beaucoup d’élus du parti, la vraie peur n’est pas de perdre contre les démocrates en novembre.
C’est de perdre contre Trump avant d’arriver à novembre.
Dézoom
C’est aussi avec ce contexte en tête qu’il faut comprendre l’audace (ou la témérité) d’un autre sénateur républicain, Thom Tillis, qui s’en prend frontalement au chef du Pentagone Pete Hegseth, l’un des plus proches du président Trump.
Très peu d’élus républicains osent critiquer l’ancien animateur de Fox News devenu l’une des figures les plus controversées de l’administration Trump, et au premier plan depuis le début de la guerre.
Si le sénateur républicain Tillis ose publier un message d’une violence inhabituelle, c’est parce qu’il a choisi de ne pas se représenter en novembre.
Il a retrouvé sa liberté de parole, alors il en profite
Tillis accuse Hegseth de prendre des décisions “impulsives”, “non fondées sur la réalité”, et même potentiellement “mortelles”.
Le sénateur républicain de Caroline du Nord réagit à des informations selon lesquelles le Pentagone envisage de réduire la présence militaire américaine en Europe et d’abaisser le niveau du commandement militaire supervisant l’Europe et l’Afrique. Selon plusieurs médias américains, le général Christopher Donahue, aujourd’hui à la tête de ce commandement, pourrait être remplacé par un officier de rang inférieur.
Pour Tillis, ce serait une faute stratégique majeure.
“Hegseth continue de surprendre et d’insulter nos plus grands alliés ainsi que certains de nos meilleurs professionnels militaires avec des décisions impulsives qui ne reposent ni sur la réalité ni sur un bon jugement”
Et il va encore plus loin. Il accuse Hegseth et “ses hommes de main politiques” de vouloir évincer certains des meilleurs officiers américains.
La formule la plus spectaculaire arrive à la fin du message. Tillis demande au secrétaire à la Défense de choisir “la méritocratie plutôt que des béni-oui-oui médiocres”.
C’est une attaque d’autant plus intéressante qu’elle touche un sujet extrêmement sensible, la relation entre le pouvoir politique et les forces armées.
Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, plusieurs hauts responsables militaires ont été poussés vers la sortie. En parallèle, l’administration suspend des déploiements en Pologne, retire des troupes d’Allemagne et laisse planer le doute sur l’engagement américain envers l’OTAN.
Tillis ne critique pas seulement le fond stratégique, mais aussi une logique de purge au sein du Pentagone.
Et si je vous parle de cette intervention, c’est qu’elle dit quelque chose d’important sur l’atmosphère à Washington.
Derrière les attaques contre Hegseth, on voit une inquiétude plus large chez certains républicains. Ils n’aiment pas voir la politique étrangère américaine devenir de plus en plus improvisée, personnalisée et idéologique.
Mais seul Tillis, qui a choisi de ne pas se représenter, ose le dire. Parce qu’il n’a plus grand-chose à perdre politiquement.
Au tuba sur un mémorial militaire
Nouvelle polémique autour du directeur du FBI Kash Patel, accusé de prendre du bon temps en profitant de l’argent public pour aller faire la fête et parfois consommer de l’alcool à outrance, comme lorsqu’il était allé dans les vestiaires des hockeyeurs olympiques à Milan.
Je vous avais raconté les précédents épisodes dans Zeitgeist.
Nouveau scandale. C’est le New York Times qui révèle cette histoire embarrassante, obtenue via des documents officiels et des témoignages d’anciens responsables du FBI.
Le directeur du FBI, Kash Patel, a fait une sortie masque et tuba dans les eaux de Pearl Harbor à proximité de l’épave de l’USS Arizona, le cuirassé coulé lors de l’attaque japonaise du 7 décembre 1941.
Sous lui reposent encore les corps de plus de 900 marins de l’US Navy.
L’affaire provoque un malaise dans les milieux militaires.
L’USS Arizona n’est pas un lieu comme un autre. C’est l’un des sites mémoriels les plus sacrés de l’armée américaine. Une tombe de guerre sous-marine. Les règles y sont extrêmement strictes. Les visiteurs du mémorial n’ont même pas le droit d’y porter des maillots de bain.
Et pourtant, à la fin d’un déplacement officiel dans le Pacifique Sud l’été dernier, Kash Patel a participé à cette sortie en tuba.
En théorie, les seules personnes autorisées à pénétrer dans l’eau autour de l’épave sont des plongeurs militaires ou des agents du National Park Service chargés de l’entretien du site.
Le NYT cite William M. McBride, ancien combattant de l’US Navy et professeur émérite d’histoire à l’Académie navale américaine d’Annapolis.
“Il s’agit d’une tombe militaire ayant le même statut juridique que le cimetière national d’Arlington. Faire du tuba autour de l’Arizona est aussi irrespectueux que jouer au ballon sur les tombes d’Arlington.”
Soulagement et consternation
Vous avez certainement lu/vu/entendu de nombreux comptes rendus sur la visite de Trump en Chine.
Je voudrais en signaler deux, que j’assemble dans un double 📚 Food for Thought dans ce numéro de Zeitgeist.
L’un de soulagement.
L’autre de consternation.
Le soulagement, c’est dans cet éditorial des pages Opinion du Wall Street Journal, signé par le comité éditorial, qui engage donc le journal conservateur.
Il est titré “The Good-News-Is-No-News China Summit”.
Le sommet “Bonne-Nouvelle-Pas-De-Nouvelle”, où l’absence de mauvaises nouvelles est une bonne nouvelle.
“La première règle des sommets présidentiels avec un adversaire est simple : d’abord, ne pas faire de dégâts. À ce titre, la rencontre entre le président Trump et le dirigeant chinois Xi Jinping cette semaine à Pékin peut être considérée comme un succès. Elle n’a pas accompli grand-chose, mais elle ne semble pas non plus avoir débouché sur des concessions importantes faites au dictateur chinois.”
“Nous disons “semble” parce qu’il est difficile d’en être certain au vu des rares détails qui filtrent des deux côtés. Trump s’est vanté de “fantastiques” achats chinois à venir de soja et d’avions américains. Mais la Chine n’a confirmé aucune de ces ventes et, si l’on compte bien, c’est peut-être la deuxième fois que Pékin achète le même soja américain. Ou la troisième ? Trump a aussi affirmé que les deux pays étaient désormais d’accord sur l’Iran et le détroit d’Ormuz, mais Xi n’a exprimé publiquement aucun accord de ce type.”
“La bonne nouvelle est que le président ne semble pas avoir accordé à Xi ce qu’il souhaitait le plus : que les États-Unis autorisent la vente à la Chine de puces informatiques avancées. C’est une priorité stratégique du Parti communiste chinois, qui cherche à rattraper les États-Unis dans la course à l’intelligence artificielle. Mais les entreprises américaines manquent déjà elles-mêmes de ces puces et il n’y a aucune raison d’aider la Chine à rattraper plus vite les leaders américains. (…)”
Trump ne semble pas non plus avoir cédé, du moins pour l’instant, aux menaces de Xi concernant Taïwan. Il a déclaré que les deux dirigeants avaient longuement parlé de Taïwan et qu’il déciderait bientôt si les États-Unis continueraient à vendre des armes à l’île démocratique. S’il mettait fin à ces ventes, Xi obtiendrait enfin le droit de veto sur les exportations d’armes américaines qu’il cherche depuis longtemps à imposer. Cela enverrait un signal de faiblesse aux alliés des États-Unis dans la région.”
Bref, un sommet sans dégâts, c’est déjà ça.
Voilà pour le Wall Street Journal.
Le magazine centriste The Atlantic est beaucoup plus sévère. Il affirme en titre qu’“à Pékin, un président en fin de règne a incarné le déclin de la puissance américaine.”
Certes, Xi accueille Trump avec tous les fastes réservés aux grandes puissances. Mais derrière les cérémonies, le président chinois ne lui accorde presque rien. Pas d’accord majeur sur l’Iran, pas de percée commerciale spectaculaire, pas d’engagement stratégique concret.
“Ayez une pensée, un instant, pour la superpuissance en fin de règne. Elle se présente toujours comme le leader du monde libre, mais le monde libre n’y croit plus vraiment. Lorsqu’elle tend la main, plus personne ne se précipite pour la saisir. Lorsqu’elle menace, plus personne ne tremble.”
“Quand le président Trump est arrivé à Pékin cette semaine, Xi Jinping l’a couvert des fastes réservés aux sommets entre grandes puissances. Pourtant, le dirigeant chinois a laissé des moqueries contre son invité devenir virales sur l’internet chinois au lieu de les censurer, comme certains observateurs pensaient qu’il le ferait pendant une visite d’État. Xi a répondu aux compliments appuyés de Trump en lui faisant la leçon, sèchement, sur Taïwan. Au final, il n’a rien offert de substantiel (…) Xi s’est contenté d’amuser un président en fin de règne, attendant simplement que son heure passe.”
L’idée centrale du texte est que Xi ne traite plus Trump comme le représentant incontestable de la superpuissance dominante. Il le traiterait comme un président déjà affaibli, presque un dirigeant en sursis. The Atlantic parle même d’une “superpuissance en fin de règne”.
Selon l’auteur Franklin Foer, la guerre avec l’Iran a accéléré cette perception.
La guerre devait affaiblir Pékin en frappant l’un de ses partenaires importants au Moyen-Orient. Mais Foer affirme qu’elle a finalement renforcé l’influence chinoise dans la région. Plusieurs pays du Golfe se tourneraient désormais vers Pékin pour protéger leurs infrastructures énergétiques. Pendant que Washington apparaît comme un acteur instable, la Chine cherche à se présenter comme la puissance rationnelle et prévisible.
“Sans avoir besoin d’en faire beaucoup, Pékin profite de l’autodestruction américaine. (…) Au lieu de faire pression sur l’Iran pour obtenir un accord, la Chine laisse le conflit s’enliser afin que Washington continue de porter la responsabilité des perturbations commerciales. Pendant ce temps, Pékin se présente comme le gardien responsable de l’ordre international, la tête froide, la puissance sur laquelle même les États-Unis doivent désormais compter.”
“En attendant patiemment que ce moment passe, en laissant les États-Unis s’épuiser eux-mêmes, la Chine gagne du temps pour poursuivre ce que Xi appelle “l’autosuffisance nationale” : le temps de rattraper l’Occident technologiquement et de se préparer à une compétition plus dure.”
Foer ne décrit pas seulement un Trump affaibli. Il décrit un moment où une partie du monde commence peut-être à envisager sérieusement l’idée que l’Amérique elle-même est beaucoup plus faible.
“Les conséquences dépassent largement sa présidence. Chaque accord raté, chaque sommet sans résultat, chaque promesse non tenue confirme ce que les adversaires des États-Unis soupçonnent déjà. Une superpuissance en fin de règne s’épuise sous les yeux du monde entier. Et le monde avance sans elle.”
“The best is yet to come”
Je suis tombé sur une étude du Pew Research Center. Elle m’a intéressé parce qu’elle confirme que l’Amérique traverse une crise existentielle à quelques semaines des célébrations des 250 ans de son indépendance.
Je vous ai déjà souvent cité le Pew dans Zeitgeist. C’est une organisation non partisane qui produit des sondages sur la politique, la société, la religion, la démographie, les générations et un certain nombre d’évolutions culturelles. Une mine de données.
Cette étude remet en cause une idée répétée depuis plusieurs décennies par des présidents républicains comme démocrates.
C’est presque devenu une tarte à la crème, la promesse que “The Best Is Yet to Come”, “le meilleur est à venir”. Une expression reprise dans une chanson de Sinatra, dont les présidents américains se sont emparés comme d’une devise nationale officieuse.
Ronald Reagan utilisait régulièrement des variantes de cette formule dans les années 1980, dans une Amérique portée par le récit du retour de la confiance après le Vietnam, le Watergate et les crises économiques des années Carter.
Bill Clinton répétait lui aussi souvent cette promesse et l’a déclinée lors de son discours de réélection en 1996, “Our best days are still ahead”, “nos plus beaux jours sont encore devant nous”.
Je me souviens du discours d’adieu de Barack Obama que j’avais couvert à Chicago en janvier 2017, quelques jours avant l’investiture de Donald Trump. Il disait encore “our best days are ahead of us”, “nos plus beaux jours sont devant nous”, alors même que son camp était désespéré à l’idée de voir le milliardaire new-yorkais lui succéder.
Pendant la campagne 2020, le président Trump répétait aussi souvent “the best is yet to come”. Une formule également utilisée par son successeur Joe Biden.
Cette idée traverse les clivages politiques américains. Démocrates et républicains s’opposent sur presque tout, mais ils partagent souvent cette même narration. L’Amérique serait un pays perpétuellement inachevé, toujours en quête d’un futur plus grand. Une forme d’optimisme profondément enraciné dans l’histoire américaine.
L’idée même que demain sera forcément meilleur qu’hier fait partie de l’identité du pays depuis sa création. C’est le mythe de la frontière, qu’il faudrait sans cesse repousser contre l’adversité. La conquête de l’Ouest, le rêve américain, la Silicon Valley, Wall Street, Hollywood, toute la narration américaine repose sur cette croyance dans un futur supérieur au présent.
Quelque chose s’est fissuré.
À quelques semaines du 250e anniversaire des États-Unis, elle ressemble presque à une rupture psychologique. Une majorité d’Américains, 59 %, estime désormais que les meilleures années du pays sont derrière lui. Seuls 40 % pensent encore que les plus belles années de l’Amérique restent à venir.
Ce n’est pas seulement une enquête politique. C’est presque une remise en cause du logiciel national.
Cette foi collective vacille.
Quand le Pew demande aux Américains d’imaginer ce que sera le pays dans cinquante ans, 44 % se disent pessimistes. Seuls 28 % se disent optimistes. Et 27 % répondent qu’ils ne ressentent ni optimisme ni pessimisme, comme une forme de fatigue émotionnelle face à l’avenir.
Le plus frappant est que ce pessimisme traverse presque tous les groupes du pays. 66 % des Afro-Américains disent que les meilleures années sont passées. 64 % des Hispaniques. 57 % des Blancs. Même constat chez les classes populaires et les classes moyennes. Seuls les Américains les plus aisés sont parfaitement divisés. La moitié croit encore dans le futur américain, l’autre non.
La fracture politique raconte elle aussi quelque chose d’intéressant. Les démocrates sont aujourd’hui plus pessimistes que les républicains. 64 % des électeurs démocrates considèrent que les meilleures années sont derrière eux. Chez les républicains, le pays est presque coupé en deux. 53 % pensent que l’âge d’or est passé, 46 % qu’il reste à venir.
Ce renversement est spectaculaire quand on regarde l’évolution historique. En 2014, sous Obama, les démocrates étaient beaucoup plus optimistes que les républicains. À l’époque, 57 % d’entre eux estimaient que les meilleures années de l’Amérique étaient encore devant elle. Les républicains, eux, voyaient un pays en déclin. Aujourd’hui, les rôles se sont presque inversés.
L’étude montre aussi une différence très nette à gauche entre les démocrates modérés et les démocrates libéraux. Parmi les démocrates les plus à gauche, 63 % se disent pessimistes sur l’Amérique dans cinquante ans. Comme si une partie de la gauche américaine ne croyait plus vraiment au récit national américain lui-même.
C’est peut-être cela, au fond, le véritable changement révélé par cette enquête.
Pendant longtemps, démocrates et républicains se disputaient sur la manière d’améliorer l’Amérique, mais partageaient l’idée que le futur finirait par être meilleur. Aujourd’hui, une bonne partie du pays semble avoir perdu cette certitude.
Too Late
Je vous ai souvent raconté ici ces derniers mois les mésaventures de CBS, la grande chaîne historique américaine, depuis son rachat par David Ellison, le fils du milliardaire Larry Ellison, un proche de Trump.
Beaucoup de téléspectateurs déplorent une reprise en main politique.
Le président s’en prend souvent à 60 Minutes, l’émission d’information la plus prestigieuse (et toujours la plus regardée, depuis près de soixante ans), dont le dernier épisode de la saison a été diffusé ce dimanche soir. C’était donc la dernière contribution d’Anderson Cooper, qui était l’une des signatures prestigieuses de 60 Minutes depuis plus de vingt ans.
Ces quelques archives diffusées il y a quelques heures vous donneront une idée de ce que produit chaque semaine cette émission incroyable.
Et voici comment Anderson Cooper a conclu :
“J’espère que 60 Minutes restera 60 Minutes. Il existe très peu de choses qui durent depuis aussi longtemps que 60 Minutes tout en maintenant un tel niveau de qualité. Les choses peuvent toujours évoluer et changer, et je pense que c’est formidable, elles doivent évoluer et changer, mais j’espère que le cœur de ce qu’est 60 Minutes restera toujours intact.”
“Je pense que l’indépendance de 60 Minutes a été essentielle. (…) Et je pense que la confiance que l’émission entretient avec les téléspectateurs est essentielle à son succès.”
Dernière polémique en date. La semaine passée, 60 Minutes a pu diffuser un entretien avec Benjamin Netanyahu… mais la direction de CBS a accepté qu’il soit mené par un autre journaliste que ceux de 60 Minutes, à la réputation plus pugnace, comme le souhaitait le Premier ministre israélien.
60 Minutes affaibli, et bientôt le Late Show envoyé à la poubelle.
Ce sera l’un des événements de la semaine. La dernière jeudi soir de l’émission de Stephen Colbert sur CBS.
Depuis l’annonce de la fin du Late Show en juillet dernier, je vous en ai souvent parlé ici, mais je veux quand même une dernière fois souligner dans Zeitgeist à quel point cette émission a compté.
Je me souviens de la première fois où j’ai assisté à l’enregistrement de l’émission au Ed Sullivan Theater, au cœur de Manhattan. Sur cette scène où Elvis en 1956 et les Beatles en 1964 avaient réveillé l’Amérique, c’est l’immense Jon Batiste qui menait l’orchestre de l’émission.
Pendant plus de trente ans, l’Amérique a eu rendez-vous chaque soir à 23h35 avec David Letterman, puis Stephen Colbert à partir de l’été 2015. Je venais d’emménager à New York, et l’émission est devenue un rendez-vous de mes fins de soirée.
Il entrait sous les applaudissements, lançait quelques blagues sur les nouvelles du jour, recevait des acteurs, des écrivains, des présidents, des rock stars, puis disait bonne nuit à l’Amérique. Un rituel.
Avant lui, Letterman n’avait jamais réussi à battre le Tonight Show de NBC, en tête des audiences à cette heure-là depuis les années 1950. Colbert a su profiter de la montée en puissance de Trump pour prendre la tête et ne l’a plus lâchée depuis.
C’est pour cela que ce qui est en train de disparaître dépasse largement un simple talk-show.
Il y a d’abord la question politique, évidemment. Impossible de ne pas voir le contexte. L’été dernier, Paramount, maison-mère de CBS, avait besoin de l’accord des autorités fédérales pour finaliser sa fusion avec Skydance. Donald Trump déteste Colbert depuis des années. Le président a régulièrement appelé publiquement à son renvoi. Paramount a accepté de payer 16 millions de dollars parce que Donald Trump avait porté plainte contre l’émission 60 Minutes pour le montage d’une émission à laquelle il avait refusé de participer. Quelques semaines plus tard, CBS annonçait l’annulation du Late Show.
La chaîne affirme qu’il s’agit d’une décision purement financière. Il paraît que l’émission perdait environ 40 millions de dollars par an. Stephen Colbert lui-même dit ne pas vouloir contester publiquement les chiffres. Mais presque personne ne croit à une simple coïncidence. Trump lui se félicite d’avoir fait annuler l’émission.
Son adversaire et néanmoins camarade Jimmy Kimmel, qui occupe la même tranche sur ABC et que Trump cherche aussi à faire virer, accuse Paramount d’avoir voulu acheter la bienveillance du président. Mais comme le dit Colbert lui-même avec prudence mais ironie, “deux choses peuvent être vraies en même temps.”
Oui, le modèle économique de la télévision linéaire est en train de s’effondrer. Les recettes publicitaires de la télévision ne sont plus suffisantes pour assurer une production aussi onéreuse.
Oui, Colbert était moins puissant sur les réseaux et YouTube que ses compétiteurs Jimmy Fallon de NBC et Jimmy Kimmel de ABC.
Mais oui aussi, CBS a bien donné le sentiment de “plier le genou” devant l’administration Trump.
Et c’est là que cette histoire devient intéressante pour comprendre l’Amérique de 2026.
Parce que la disparition du Late Show raconte trois transformations profondes du pays.
La première, c’est l’effondrement d’une institution culturelle américaine.
Pendant des décennies, les émissions de late night étaient une sorte de feu de camp national. Johnny Carson, à la tête du Tonight Show sur NBC, puis Letterman au Late Show sur CBS, parlaient à une Amérique immense qui savait encore rire ensemble. La droite regardait. La gauche regardait. Les stars de cinéma venaient y faire leur promotion. Les présidents aussi. C’était une institution autant qu’une émission.
Stephen Colbert rêvait de préserver cette idée-là. Il ne voulait pas transformer le Late Show en émission militante. Au contraire. Après The Colbert Report, sur la chaîne plus confidentielle Comedy Central, où il jouait un faux éditorialiste conservateur inspiré de Fox News, il aspirait à quelque chose de plus large, de plus rassembleur. Dans sa dernière émission en 2014 avant de rejoindre le Late Show, il pouvait rassembler l’oiseau Big Bird de Sesame Street et Henry Kissinger.
Une Amérique encore capable de partager une même scène.
Puis Trump est arrivé.
Et tout a changé.
Très vite, Colbert comprend que l’ancien modèle n’existe plus vraiment. Les blagues politiques ne sont plus reçues par chaque camp comme des plaisanteries mais comme des déclarations de guerre culturelle. Un monologue du début devient un clip viral. Un sketch devient une affaire nationale. Donald Trump en campagne commente le Late Show sur les réseaux sociaux.
Colbert décide de replonger dans ce qu’il sait faire le mieux, dans la satire politique mordante. C’est ce qui sauve l’émission dans les audiences. Mais c’est aussi ce qui enferme progressivement le late night dans la polarisation américaine.
Le paradoxe est cruel. Plus Colbert devient puissant, plus il cesse d’être ce qu’il voulait être au départ. Il n’est plus un animateur fédérateur. Lui, le catholique pratiquant venu du Sud conservateur, devient malgré lui le symbole de l’Amérique des côtes qui pilonne ce président élu par l’Amérique du milieu.
C’est la deuxième chose que raconte cette fin. La disparition progressive des institutions communes américaines.
J’ai lu dans le New York Times le critique Jason Zinoman qui écrit quelque chose qui m’a semblé assez juste. Les institutions en général sont devenues impopulaires dans l’Amérique contemporaine. Les médias, les universités, les partis, les grandes chaînes… tout est désormais suspect. La Silicon Valley a imposé une idéologie de la disruption permanente. Il faut casser les structures existantes, fragmenter les audiences, remplacer les vieux formats par des contenus plus rapides, moins coûteux, plus viraux.
Le problème, écrit Zinoman, c’est qu’il est beaucoup plus facile de détruire une institution que d’en reconstruire une.
Le Late Show va être remplacé par une émission comique beaucoup moins chère, achetée à une société de production extérieure qui la vendait déjà à des télévisions locales. Bref, du remplissage.
C’est aussi cela le symbole. CBS, la grande chaîne qui cherchait à s’adresser à tous les Américains, ne croit plus suffisamment à sa propre puissance culturelle pour produire un grand spectacle original chaque soir. Le réseau se contente désormais de rentabiliser l’espace disponible.
Et cela rejoint une troisième transformation américaine. Le recul de l’idée même de prestige culturel partagé par le plus grand nombre.
Le late night avait quelque chose de cérémoniel. Le décor du Ed Sullivan Theater. Le groupe en live. Les invités assis côte à côte. Les applaudissements. Le monologue du soir. Une forme de théâtre populaire national.
Aujourd’hui, tout le monde (je m’inclus dedans) regarde des clips TikTok découpés en quelques dizaines de secondes. Jimmy Fallon du Tonight Show pense d’abord en extraits YouTube (et c’est peut-être ce qui garantit sa survie, malgré des audiences télé en baisse). Les podcasts remplacent les talk-shows. Les interviews longues migrent vers Netflix ou Spotify.
Même Colbert semble le comprendre. Ce qui l’intéresse désormais, c’est peut-être davantage l’écriture, le cinéma. Il prépare un film. L’ancien présentateur du Tonight Show Conan O’Brien a construit un empire autour du podcast.
Mais quelque chose se perd dans cette fragmentation.
David Sims, dans The Atlantic, note que Colbert avait fini par apporter une forme assez rare de sincérité dans le late night contemporain. Je me souviens d’une conversation assez profonde avec Keanu Reeves sur ce qu’il reste après la mort.
Ou dès les premières semaines de l’émission, une discussion sur le deuil avec Joe Biden, alors vice-président, qui venait de perdre son fils. Colbert évoquait souvent sa foi et l’accident d’avion dans lequel sont morts son père et deux de ses frères quand il était enfant.
C’était une télévision populaire et intelligente. Chaleureuse.
Pas simplement du contenu.
C’est peut-être cela, au fond, qui me rend assez triste avec la fin du Late Show. L’idée d’une Amérique qui ne croit plus vraiment à l’existence d’un espace culturel commun capable de réunir des millions de personnes devant le même écran, au même moment, pour rire des mêmes choses.
D’autres choses existent et existeront, et beaucoup d’entre elles seront formidables. Mais avec ce rideau qui va tomber jeudi sur Colbert, c’est aussi une certaine époque de l’Amérique qui disparaît. Moins conflictuelle. Moins tribale.
Une Amérique qui, chaque soir, avant d’aller dormir, se retrouvait encore quelques minutes sous les lumières d’un théâtre de Broadway, pour rire ensemble.
Dézoom
Je ne veux pas vous laisser sur une note trop nostalgique, alors laissez-moi vous raconter ce que Colbert a fait avec Letterman jeudi soir lors de la dernière réunion des deux présentateurs du Late Show au Ed Sullivan Theater.
Standing ovation immédiate. Le groupe joue Seven Nation Army des White Stripes. Stephen Colbert sourit comme un enfant qui reverrait son héros. Pendant quelques secondes, on a presque l’impression de remonter le temps. Comme si les années 1990 n’avaient jamais vraiment disparu.
L’ancien roi du late night américain est revenu pour aider Stephen Colbert à enterrer The Late Show.
Et ce qui s’est passé ensuite sur le toit du Ed Sullivan Theater ressemble à la fois à une blague absurde, un acte de sabotage, un geste mélancolique et un commentaire très américain sur l’époque.
Les deux hommes montent sur le toit du théâtre, au-dessus de Broadway, avec vue sur les taxis jaunes et les écrans géants de Times Square. En bas, dans la rue, le célèbre logo de CBS est peint sur le trottoir.
Letterman annonce la couleur :
“Je pensais que la soirée de ce soir serait peut-être un peu triste, puisque c’est la fin de ton aventure ici, mais cela me procure en réalité une joie profonde.”
“Nous sommes ici pour la destruction gratuite et délibérée des biens de CBS !”
Alors ils commencent à jeter des objets du toit.
En visant l’œil au sol, symbole de la chaîne.
Des fauteuils du plateau. Des meubles. Des pastèques. La chaise de bureau de Colbert. Puis un gigantesque gâteau à étages envoyé par CBS avec l’inscription : The Late Show, 1993-2026.
Le tout explose plusieurs étages plus bas sur le logo de la chaîne.
L’image est extraordinaire.
Les deux animateurs historiques du Late Show, en costume sombre, qui détruisent symboliquement les restes de leur propre émission au sommet du théâtre qui incarnait depuis plus de trente ans l’émission.
Letterman, derrière la blague, est évidemment en colère.
“J’ai toutes les raisons d’être furieux.”
Le moment le plus incroyable arrive à la fin.
Après avoir jeté une dernière fois des objets du toit, Letterman regarde la caméra et lance :
“Comme le disait le grand Ed Murrow…”
Référence au grand présentateur de CBS Radio pendant la guerre, devenu le premier grand nom du journalisme télévisé, dont il reprend ici la rituelle phrase finale.
“Good night and good luck, motherfuckers !”
Ed Murrow, évidemment, figure mythique du journalisme américain, reste associé à la lutte contre le maccarthysme et à l’idée d’une télévision capable de tenir tête au pouvoir politique. Vous connaissez l’histoire si vous avez vu le film de George Clooney à son sujet.
La formule historique du grand journaliste de CBS transformée en juron rageur adressé au nouveau propriétaire de la chaîne, David Ellison, le fils d’un ami du président Trump.
Formule reprise cette nuit par l’un des camarades de Colbert, John Oliver en conclusion de son Last Week Tonight sur HBO.
“Please enjoy Colbert’s final show, he is the fucking best !
Good night and good luck, motherfuckers !
Pas mieux.
Thank you and goodbye, “motherfuckers”.
PhC



















































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