Le joal

Une trentaine de membres du Gorsedd de Bretagne se sont réunis le 1er mai pour la fête de Beltaine à Saint-Caradec (Côtes-d’Armor).Une trentaine de membres du Gorsedd de Bretagne se sont réunis le 1er mai pour la fête de Beltaine à Saint-Caradec (Côtes-d’Armor). (Theophile Trossat/Libération)
Bardes, olifants, toges et RSA 

Une journée avec des druides bretons pour la fête de Beltaine

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Ni mages ni guérisseurs, les druides sont à la fois très célèbres et particulièrement méconnus. Ils ont été l’objet voilà peu d’une polémique saugrenue sur les allocataires du RSA dans le Finistère. Pour lever quantité de mystères, «Libération» est allé à la rencontre d’une communauté druidique dans les Côtes-d’Armor.
ParGuillaume Tion
Théophile Trossat
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Publié le 10/05/2026 à 12h13

Ils ont enfilé leurs toges, qu’on appelle des saies. Passé la coiffe tribande traditionnelle et un voile sur leur tête. Pris pour certains des bâtons totem, un olifant, une harpe celtique ou une longue épée glissée dans un fourreau de bois. Puis, sous le soleil des Côtes-d’Armor, à Saint-Caradec, ce 1er mai vers 11h30, ils ont contourné les voitures garées sur le chemin et avancé en procession dans le jardin d’Hervé, suivis de quelques chiens. L’équipée d’une trentaine de personnes est composée de bardes, en bleu, d’ovates, en vert, et de druides, en blanc. Conduits par Per Vari Kerloc’h, alias Morgan, le Grand Druide de Bretagne portant tiare et collier, ils se placent en cercle sur la pelouse et s’apprêtent à fêter Beltaine, ou l’arrivée de la saison de lumière, entre deux brasiers. Difficile d’imaginer que l’on se trouve face à une bande de redoutables capteurs d’aides sociales.

En mars 2026 après J.-C., le président du conseil départemental du Finistère, Maël de Calan, lancé dans une grande chasse aux fraudeurs du RSA dans son département, au point d’être cité à comparaître pour harcèlement par des allocataires, comme le révélait Libération, a lâché sur Sud Radio : «Il y a des gens qui pourraient travailler, qui devraient travailler, et qui touchent le RSA depuis des années […]. Il y a effectivement un druide dans le Finistère. Le problème, c’est qu’il ne vit pas de son activité druidique.» Il n’en fallait pas plus pour susciter l’indignation de cette communauté séculaire. Immédiatement, Per Vari Kerloc’h a répliqué dans un communiqué : «Etre druide, M. de Calan, n’est effectivement pas un métier, mais depuis quand serait-ce […] un motif de radiation ?» De quoi s’interroger. Qu’est-ce qu’un druide ?

Per Vari Kerloc'h, Grand Druide de Bretagne, à Saint-Caradec le 1er mai.
Per Vari Kerloc'h, Grand Druide de Bretagne, à Saint-Caradec le 1er mai. (Theophile Trossat/Libération)

C’est d’abord un mystère, une originalité hors du temps difficilement qualifiable dans notre société. Les druides ne sont pas des guérisseurs. Pas des philosophes. Pas des mages. Pas des religieux. Pas des politiques. Ils sont un peu tout cela et rien à la fois. Ils constituent une société de pensée, un regroupement costumé «plus culturel que cultuel» comme ils aiment à se qualifier, privé mais pas secret, clanique mais pas sectaire.

A l’origine du druidisme, on trouve le fantôme de traditions gauloises qui se sont perdues : les druides n’écrivaient pas, ne consignaient rien et les seuls textes décrivant leurs pratiques proviennent de philosophes grecs comme Poseidonios d’Apamée (135-51 avant J.-C.) ou de César, qui l’aurait recopié. Des historiens contemporains, notamment Jean-Louis Brunaux, se sont penchés sur le cas des druides et les ont décrits comme des sages, des figures morales de l’autorité dans l’ombre du pouvoir. Disparus progressivement à l’époque gallo-romaine, ils traversent une longue nuit avant de resurgir au XVIIIe siècle, du côté du pays de Galles, avec l’intérêt de divers auteurs et, en 1792, la création de la Gorsedd de Galles.

Une gorsedd est une fraternité qui regroupe les trois ordres : druides, bardes et ovates. Depuis la période antique, les bardes représentent les artistes – poètes, chanteurs, musiciens, artisans de la langue – et les ovates sont les augures, les médecins, les prêtres jadis chargés des sacrifices. En France, il faut attendre 1899 pour que la Gorsedd de Bretagne voie le jour. On parle encore aujourd’hui avec des trémolos dans la voix de ses deux premiers grands druides, Jean le Fustec et Yves Berthou. Adoubée par la maison mère galloise, dont elle est en quelque sorte la filière sur le continent, la Gorsedd de Bretagne est la référence du mouvement dans l’Hexagone. Mais elle n’est pas la seule communauté druidique. On en compte une quinzaine en Bretagne pour quelque 300 druides au total sur le territoire national. Ces derniers essaiment aussi de par le vaste monde, bien au-delà les frontières du territoire celtique : Italie, Portugal, Suisse, Canada…

A gauche: Ludo, druide et gardien de l'épée (de protection et du savoir).
A droite: Thierry, barde, il a joué de la harpe et chanté lors de la cérémonie.
A gauche: Ludo, druide et gardien de l'épée (de protection et du savoir). A droite: Thierry, barde, il a joué de la harpe et chanté lors de la cérémonie. (Theophile Trossat/Libération)

Cheminer, en toge, entre deux feux de broussailles pour célébrer le renouveau du printemps peut paraître à la portée du premier venu. En réalité, devenir druide demande de l’engagement. Il faut d’abord s’adresser à la Gorsedd, montrer patte blanche, envoyer une demande motivée pour intégrer la fraternité. Parler breton, voire le baragouiner, est un prérequis. Durant la cérémonie de Beltaine, non seulement les incantations et les chants sont en breton, mais les participants parlent la langue entre eux. Ils font même des blagues en breton, du moins c’est ce que l’on en déduit lorsqu’ils rient. Pour Per Vari Kerloc’h, la rencontre avec le druidisme s’est produite au moment de sa prise de fonction dans l’entreprise où il a fait toute sa carrière : la Poste, au début des années 80 à Quimperlé. «Je campais chez un agriculteur qui accueillait la Gorsedd. J’ai toujours été passionné par l’Antiquité gauloise et l’archéologie. Avec notre instituteur nous étions allés sur le site de Bibracte [musée d’archéologie, ndlr], nous avions aussi vu le trésor de Vix…» Il intègre la Gorsedd, où il rencontre Gwenc’hlan Le Scouëzec, le Grand Druide de l’époque, qui le prend sous son aile et le désignera comme son successeur, à sa mort, en 2008.

Ecologiste d’évidence

Mais devenir druide demande aussi de la patience. Une fois membre de la fraternité, chaque disciple observe une période de deux ans où il assiste aux cérémonies et à certaines réunions. Il devient alors disciple ovate ou disciple barde. Autour du cercle, dans le jardin d’Hervé, quelques disciples observent la cérémonie en silence. Ils ne portent pas de toges, mais des écharpes bleues ou vertes, comme des élus de la nation druidique non encore devenus ministres. Ce n’est qu’une fois désigné officiellement barde ou ovate que le nouveau ou la nouvelle venue pourra devenir druide, après avis favorable du poellgor, le bureau directeur de la Gorsedd, décisionnaire sur les grandes questions du mouvement comme les fêtes ou les nominations. La promotion peut prendre des années, et nombreux sont les bardes ou ovates heureux de leur sort et sans souhait d’évolution.

Pour la fraternité, la communion avec la nature est essentielle. Prenons Hervé, un ovate sexagénaire, ancien modéliste automobile, pizzaïolo et carrossier aujourd’hui à la retraite, qui a donc accueilli cette année la cérémonie. Il a vécu la préparation des deux feux comme un arrache cœur : «J’ai disposé neuf essences de bois dans chaque vasque : chêne, noisetier, houx, pommier… chacun choisi pour des raisons symboliques. Pour moi, c’est un sacrifice : je coupe une branche qui ne donnera pas de fruits.» Pour contrebalancer ces petits crimes, avec son épouse – une barde – il a adressé une prière durant la conception des brasiers : «Qu’aucune femme et aucun homme n’ait à pleurer la mort de son enfant. En ces temps de guerre, c’était la moindre des choses», précise Hervé.

La petite bande se veut aussi humaniste. Elle ne privilégie aucun dogme, à l’exception de tous les dogmes.
La petite bande se veut aussi humaniste. Elle ne privilégie aucun dogme, à l’exception de tous les dogmes. (Theophile Trossat/Libération)

Y aurait-il sous ces mises en scène champêtres un geste politique ? Pas vraiment, plutôt un corpus de valeurs. «Nous ne prétendons pas dominer la nature ou lui imposer des choses. Nous sommes par exemple en désaccord avec la genèse. “Tu domineras la terre”, c’est un hymne à la surexploitation, à la pollution quelle qu’elle soit. On peut avoir une autre vision de l’environnement et de ce qui nous entoure, moins agressive et possessive», explique Per Vari Kerloc’h. Ici, on est écologiste d’évidence, mais sans lien avec le parti.

La petite bande se veut aussi humaniste. Elle ne privilégie aucun dogme, à l’exception de tous les dogmes. «On récite une prière sans nom, en s’adressant à ce qu’on considère comme le principe ou l’être suprême. Mais il n’est pas défini, chacun a sa conception», souligne Per Vari Kerloc’h. Le druidisme est ouvert à toutes les religions. Pétri de symbolisme, il voue, fasciné, un culte à «l’ordre interne à l’univers, qui n’est pas le chaos. Il y a une harmonie», définit le Grand Druide. Et d’évoquer ensuite la mystique du cercle, le roi Arthur et la civilisation gauloise, les Pictes et les Plantagenêt, la cathédrale de Chartres, le mysticisme chez Diderot et la localisation inconnue de la forêt des Carnutes.

A distance des dérives sectaires

Ces originaux new age forment une diversité qu’on pourrait retrouver dans n’importe quel club de bridge un peu allumé. Ludovic, par exemple, 47 ans dont vingt-sept de Gorsedd, le gardien de l’épée de la connaissance et de la protection, qui tient son rôle particulièrement à cœur durant la cérémonie, est animateur dans une école Diwan. Il défend sa langue : «Non seulement le breton est vivant, mais je peux vous amener dans des cités où les jeunes parlent breton !» Thierry, barde, est un instituteur et un directeur d’école à la retraite. Il a écrit une thèse de doctorat sur l’œuvre poétique du Grand Druide Yves Berthou, ainsi que des contes pour enfants qu’il illustre aussi. Pour Beltaine, il a chanté autour du cercle tout en jouant de la harpe. Cet ovate venu en kilt de tartan aux couleurs de la Bretagne (noir et blanc comme le drapeau, bleu comme l’armor, vert comme l’argoat) est médecin hospitalier. Un autre est boucher. Une disciple est prof. Et Emilie, la druide quadra qui organise la mise en scène de la cérémonie, est directrice d’école Diwan. Ils représentent une Bretagne enracinée sans être fermée.

Per Vari Kerloc'h se change pour la cérémonie.
Per Vari Kerloc'h se change pour la cérémonie. (Theophile Trossat/Libération)

S’ils sont divers, ils savent en revanche ce qu’ils ne veulent pas être. Per Vari Kerloc’h se souvient : «Il y a quelque temps, j’allais chez mon charcutier préféré et il me dit : “Ça va ? Ça se passe bien, les affaires ?” Je ne voyais pas de quoi il parlait, jusqu’à ce qu’il me montre un prospectus.» On y voit une pub pour vendre des babioles mystiques, accompagnée d’une photo du Grand Druide. Stupeur. La société est basée en Suisse. Per Vari Kerloc’h se rend alors chez les Helvètes, se fait inviter sur les plateaux télé pour expliquer l’arnaque : il n’a rien à voir avec ça. Dans la foulée, il décide avec d’autres communautés druidiques de France et internationales de mettre au point une charte. Hyperclaire. «Tout(e) Druide ou initié(e) veillera à ne pas utiliser sa fonction pour monnayer un service, un rituel, ou satisfaire des intérêts personnels ou politiques. Le cheminement druidique est un chemin spirituel […] Ce n’est en aucun cas un cursus de formation aboutissant à un diplôme ou à un statut légitimant des pratiques commerciales de développement personnel ou de bien-être.» Dans la ligne de mire des druides ayant signé la charte : les naturopathes, les magnétiseurs, chamans, gourous… qui s’arrogent unilatéralement le titre de druide pour faire de l’argent. Les druides signataires interviennent dans des cérémonies de mariage ou des baptêmes, ce qu’on leur demande souvent, mais sans rien demander d’autre qu’un défraiement. Par Toutatis, tout est gratis, comme dirait l’autre.

Dans le même sac que les charlatans, la Gorsedd se tient à distance de certains mouvements à possible dérive sectaire. «On a des problèmes avec des groupes reconstructionnistes, qui veulent rétablir les pratiques anciennes en remettant notamment les sacrifices au goût du jour», explique le Grand Druide. Mais aussi avec ceux «qui font payer 300 euros les cours de sylvothérapie pour câliner les arbres». Et de pester contre ceux qui ternissent l’image du druidisme. Comme le gourou Roger Surin, druide autoproclamé, condamné en mars à quinze ans de prison pour viols et agressions sexuelles sur mineur en Corrèze.

Banquet dans la salle municipale de Saint-Caradec.
Banquet dans la salle municipale de Saint-Caradec. (Theophile Trossat/Libération)

Quant au fraudeur du RSA, est-il présent dans la joyeuse troupe, le druide villipendé par Maël de Calan ? Nous ne le saurons pas. Après la cérémonie, les participants et les quelques invités se retrouvent dans une salle communale pour déjeuner. Le Grand Druide a quitté sa toge. Il salue, hommage et débriefe, l’ambiance est légère. Comme dans Astérix, tout finit par un banquet qui ressemble davantage à une cousinade qu’à un rassemblement ésotérique. Et puis chacun remonte dans sa voiture et retourne dans son coin de Bretagne. Rendez-vous en juillet, pour la Gorsedd Digor, une nouvelle fête, publique cette fois.

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