Théâtre : et les Molières 2026 du Figaro sont…
Acteurs, auteurs et metteurs en scène connus ou pas, drames ou comédies, Le Figaro a fait son choix, avant la 37e cérémonie des Molières, le 4 mai aux Folies-Bergère à Paris.
Molière de la pièce qui n’est pas d’Alexis Michalik
La Zone indigo, thriller raconté comme une série américaine par Mélody Mourey, 37 ans, qui est une adepte. L’auteur et metteuse en scène des Crapauds fous (2018), de La Course des géants (2021) et de Big Mother (2023) ne connaît pas l’échec. Le bouche-à-oreille lui assure des salles pleines. Les directeurs du Théâtre des Béliers Parisiens (18e), où ses œuvres sont souvent créées, la bénissent. L’actrice et dramaturge toulonnaise part souvent de faits réels pour brosser des personnages marquants et transmettre des messages écolo-politico-humanistes.
Dans un monde dystopique, la bioacousticienne Cléo Marson (Ariane Brousse plus vraie que nature) tente de communiquer avec des cachalots, mais « le roi des cons a été élu. Les centres de recherche détruits. Et mon rêve avec », balance la jeune scientifique à son équipe. Car seul l’argent compte dans cette société de plus en plus déshumanisée qui nous paraît bien familière… Sans compter qu’un dictateur vient d’être élu président. Écriture ciselée, distribution inconnue mais talentueuse et rythme endiablé, ce Mélody Mourey est un grand cru ! Souvent « nominée » aux Molières, elle mérite d’être enfin nommée.
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PASSER LA PUBLICITÉMolière du meilleur comédien
Comme d’habitude, Laurent Stocker dans Les Femmes savantes de Molière et L’Ordre du jour, adapté du récit d’Éric Vuillard, mis en scène par Jean Bellorini. Ce comédien, osons le mot, a du génie. La bouffonnerie coule naturellement dans ses veines. Et la tragédie aussi. Comme il était étrange de le voir sur les planches dans le rôle de Chrysale (Les Femmes savantes) et, quelques jours plus tard ou plus tôt, dans le rôle d’un prêtre pédophile dans le téléfilm de Gabriel Aghion, La Maman du bourreau, ou dans L’Ordre du jour, au Vieux-Colombier. Stocker, c’est une Rolls. On n’entend pas le moulin tourner. Royal dans toutes les situations.
Molière du meilleur Molière
Les Femmes savantes mis en scène par Emma Dante avec Éric Génovèse, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker… au Théâtre du Rond-Point en raison des travaux à la Comédie-Française. L’amant d’Henriette, Clitandre (étonnant Gaël Kamilindi), sort empoussiéré d’une malle, culotte bouffante, perruque improbable. Il titube, se secoue comme un chien mouillé. À partir de ce moment, ces Femmes savantes ne cessent de nous étonner. Le décor s’éclôt sous nos yeux, les lumières se font sublimes. Voilà Bélise (impayable Aymeline Alix). Bélise joue la tante nymphomane des deux sœurs, éprise elle aussi de Clitandre et qui le fait savoir. Vêtue d’un collant léopard, fume-cigarette, profil de rapace, elle « envoie du bois ». On ne la quitte pas des yeux. Nous atteignons des sommets avec l’entrée de Laurent Stocker en Chrysale, père bonasse d’Armande et d’Henriette.
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Lui aussi sort tout empoussiéré d’une malle (ou d’une armoire). Sa perruque en forme de choucroute égaie la salle. Lorsque apparaît sa femme, Philaminte (Elsa Lepoivre), la savante ridicule, le public retrouve son Molière tel qu’il le rêvait avec un zeste de commedia dell’arte. La comédienne est méconnaissable, mais on la reconnaît à son art parfait de l’éloquence. Terrifiante du début à la fin. Quant à Stéphane Varupenne en Trissotin, faux savant mais vrai pédant, on ne pouvait espérer mieux dans le ridicule. Emma Dante, après nous avoir fait craindre le pire, nous a embarqués dans sa folle traversée. Il y a une idée à la minute, voire plus. Ainsi ces vieux livres qui s’ouvrent tels des bouquets ou ces fleurs qui poussent à travers les murs tapissés. Du théâtre comme art ou même comme artifice. Molière n’a jamais été plus proche de nous.
Molière du meilleur drame avec Josiane Balasko
Le nom de l’ex-membre du Splendid est d’emblée associé à l’humour. Mais avec Ça, c’est l’amour, créé au Théâtre des Bouffes Parisiens (2e) et mis en scène par Julie-Anne Roth, Jean-Robert Charrier, inspiré comme jamais, prouve que l’exception confirme la règle. Josiane Balasko incarne Frédérique, une mère dont l’inquiétude pour sa fille Mathilde -Marilou Berry épatante de vérité - ne cesse de grandir. C’est Noël, mais l’heure n’est pas à la fête. Pour protéger Mathilde et son petit-fils de son mari, inquiétant Riad Gahmi, Frédérique tait sa colère.
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Josiane Balasko, qui a découvert sa vocation chez Tania Balachova, rappelle qu’elle est une grande comédienne. Faisant siennes les répliques qui fusent comme des balles de ping-pong aux JO de Pékin. Servie par le sujet de Jean-Robert Charrier, l’emprise sous différentes formes, qui s’inscrit progressivement dans une tension dramatique palpable. Conquis par sa performance - Josiane Balasko joue pour la première fois avec sa fille -, le public retient son souffle. La pièce sera reprise du 19 au 20 juin au Festival d’Anjou.
Molière de la meilleure comédienne que tout le monde connaît à la télévision
Isabelle Gélinas dans Un château de cartes, une pièce d’Hadrien Raccah mise en scène par Serge Postigo aux côtés de Gérard Darmon et de Stéphan Wojtowicz. La comédienne campe Caroline, une « femme double » qui se dispute avec son mari quand surgit leur ami. Qui détient les bonnes cartes ? Qui se trompe ? Mystérieuse, Isabelle Gélinas sème le trouble à l’envi. Les téléspectateurs la connaissent bien grâce à la série Fais pas ci, fais pas ça (sur France 2, de 2007 à 2017) où elle jouait Valérie Bouley, la femme de Bruno Salomone, l’acteur disparu en mars dernier.
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Si elle a adoré ce rôle, la maman de Lou dans la vraie vie ne pourrait se passer de théâtre. Née le 13 octobre 1963 à Montréal (Canada) d’une restauratrice de tableaux et d’un architecte et urbaniste, la discrète Isabelle Gélinas a décidé d’être actrice dès l’âge de 6 ans. Elle a déjà plus d’une quarantaine de pièces à son actif et a été récompensée par le Molière de la meilleure comédienne pour Le Père, de Florian Zeller, mis en scène par Ladislas Chollat (2012). Elle y donnait la réplique à son idole, Robert Hirsch. La pièce sera en tournée à partir de janvier 2027.
Molière du Jean-Jacques Goldman du théâtre
Joël Pommerat, 63 ans, est aussi réservé et rare dans les médias que le chanteur de Je te donne. Le dramaturge, qui a imposé sa signature depuis une vingtaine d’années, se définit comme un « écrivain de spectacles ». Il a récemment présenté Les Petites Filles modernes (Titre provisoire), une fable remarquable sur l’amitié entre Jade (Coraline Kerléo, parfaite) et son bourreau Marjorie (très convaincante Marie Malaquias) dans laquelle il parle aussi des liens familiaux. Fondateur de la Compagnie Louis Brouillard en 1990, Joël Pommerat apprécie les œuvres de Shakespeare et de Tchekhov.
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Il écrit et met en scène, élabore la scénographie, les lumières et le son, main dans la main avec ses comédiens. Il puise son inspiration dans le cinéma - il a réalisé des courts-métrages -, la peinture, le dessin ou les miniatures japonaises (Au monde, d’après l’opéra de Philippe Boesmans et Le Petit Chaperon rouge, Cendrillon…). Singulier, il prend le temps de sentir « le poids des choses » et « le présent de la scène » (Théâtres en présence, avec Joëlle Gayot, Actes Sud, 2007). Il résume : « On dit que mes pièces sont étranges. Mais je passe mon temps, moi, à chercher le réel. » Aujourd’hui, chacune est un événement.
Molière du meilleur Beckett
Dans En attendant Godot, des créatures démunies remplissent le temps vide d’un éternel samedi qui suit le vendredi saint mais ne devient jamais le dimanche de Pâques. Tels sont les deux vagabonds de la pièce de Beckett, Estragon et Vladimir. Pour jouer ce genre d’individus, il faut être mime. Surtout Estragon. Mimer le temps qui ne passe pas. De nos jours, à part Denis Lavant, on ne voit pas qui pourrait à ce point incarner celui que Vladimir (Jacques Bonnafé, surprenant de force comique hésitante et méfiante) appelle Gogo. Lavant est unique.
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Et si ce type était venu sur terre pour jouer Beckett ? Sa voix cassée, ses défroques improbables, son côté pantin, son regard chaplinesque. Nous l’avions vu dans plusieurs mises en scène que Jacques Osinski lui avait offertes : Cap au pire, L’Image, La Dernière Bande, Fin de partie. En attendant Godot l’attendait en toute logique. Pourquoi cette pièce nous secoue-t-elle toujours chaque fois qu’on la relit, qu’on la revoit ? Parce qu’elle n’a ni début ni fin. Elle a toujours été là. Parce que, qu’on le veuille ou non, elle coïncide avec nous.
Molière du spectacle le plus long (sans être ennuyeux)
Reconnaissons au metteur en scène et directeur de l’Odéon Julien Gosselin un certain courage ou plutôt une belle détermination : la création de Musée Duras… un spectacle de dix heures avec – quelle bonne idée ! – des élèves de la promotion 2025 du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Lors de ce marathon divisé en cinq stations, nous avons pu assister à douze spectacles qui nous ont donné un aperçu de la trajectoire artistique de l’écrivain « médiumnique ». Les textes mis en scène ont été écrits entre 1959 (Hiroshima mon amour) et 1988 (La Vie matérielle). La messe nous cueille à froid. L’emprise hypnotique opère. Et c’est miracle.
Molière du meilleur seul-en-scène
La Disparition de Josef Mengele raconte la cavale, en Amérique du Sud - sanctuaire d’anciens nazis pas repentis -, d’une des pires ordures que le monde ait portées : Josef Mengele. Il faut voir Mikaël Chirinian raconter la traque rocambolesque de ce tristement célèbre médecin SS, sujet du roman d’Olivier Guez (La Disparition de Josef Mengele), prix Renaudot 2017. Adapté par le comédien susnommé et mis en scène par Benoît Giros, ce seul-en-scène d’une heure vous laissera sur le flanc tant l’exercice semblait périlleux. Mikaël Chirinian, boule à zéro et moustache, habillé vintage années 1970, chemise grisâtre et pantalon sombre, se dresse devant les spectateurs après une courte introduction, attaque dans le vif, début de la danse macabre.
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Chirinian ne prendra pas de gants pour raconter cette lamentable histoire. Il fait dans le haut débit qui vous donnera des sueurs froides. Nazisme vertigo. Alors l’acteur-narrateur, époustouflant, attaque sec : « Le 22 juin 1949, un paquebot, le North King, arrive à Buenos Aires après trois semaines de traversée. À son bord, Helmut Gregor. Helmut Gregor, 1,74 m, couleurs des yeux : brun vert, né le 6 août 1911 à Termeno (commune du Sud-Tyrol), citoyen allemand de nationalité italienne, catholique, profession : mécanicien. » « Helmut Gregor » est l’un des multiples pseudonymes de Josef Mengele, qui mourra en janvier 1979 à Bertioga, près de São Paulo avant que le Mossad lui mette le grappin dessus.












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