Reportage

  


Hantavirus : aux Canaries, une opération débarquement sous très haute surveillance

L’évacuation des quelque 150 passagers et membres d’équipage du «MV Hondius» a débuté ce dimanche 10 mai dans un port de l’île de Tenerife. Dénoncée par les élus locaux, la manœuvre doit durer jusqu’à lundi.

Des passagers du «MV Hondius» débarqués dans le port de Granadilla à Tenerife, dimanche 10 mai.
Des passagers du «MV Hondius


Reportage 

Hantavirus : aux Canaries, une opération débarquement sous très haute surveillance

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L’évacuation des quelque 150 passagers et membres d’équipage du «MV Hondius» a débuté ce dimanche 10 mai dans un port de l’île de Tenerife. Dénoncée par les élus locaux, la manœuvre doit durer jusqu’à lundi.

Des passagers du «MV Hondius» débarqués dans le port de Granadilla à Tenerife, dimanche 10 mai.
Des passagers du «MV Hondius» débarqués dans le port de Granadilla à Tenerife, dimanche 10 mai. (Manu Fernandez/AP)
ParFrançois Musseau
envoyé spécial à Tenerife
Publié le 10/05/2026 à 17h52

La scène a quelque chose de surréaliste. Dans le port industriel de Granadilla, dans le sud-est de l’île de Tenerife, où ne circulent d’ordinaire que des navires transportant des hydrocarbures, tous les regards sont rivés sur un bateau de croisière. Parti le 1er avril d’Ushuaïa, au bout de l’Argentine, passé par Sainte-Hélène, le caillou de Tristan da Cunha au milieu de l’Atlantique ou le Cap-Vert, le MV Hondius vient terminer aux Canaries un périple percuté par l’hantavirus – trois victimes et huit contagions pour l’heure – ce virus connu mais rare, pour lequel il n’y a ni vaccin ni traitement, qui peut provoquer un syndrome de détresse respiratoire aiguë.

A l’aube dimanche, le voici qui exhibe sa silhouette massive, au loin. En vertu d’un accord âprement négocié par les autorités locales qui craignent comme la peste la moindre propagation dans l’archipel, le navire restera à distance pendant toute l’opération de transfert des passagers vers les avions sanitaires prévus pour les évacuer. Sur le port, c’est un cluster de caméras du monde entier agrémenté de nombreux îliens mécontents, maintenus à distance par un périmètre de sécurité musclé, assuré par quelque 350 gardes civils et policiers.

Plusieurs ministres espagnols ont fait le déplacement, ainsi que le patron de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Commence alors un ballet de personnel médical et d’experts pour organiser les allers-retours en navette, nationalité par nationalité. Comme cela avait été convenu, les quatorze passagers espagnols sont les premiers à être extraits du paquebot, vêtus de combinaisons bleues de protection, portant des masques FFP2 et des charlottes jetables sur la tête, pour voguer vers les quais et le campement sanitaire ad hoc organisé par l’Espagne. Une fois à terre, tous montent dans un bus rouge de l’unité d’urgence de l’armée espagnole, jusqu’à l’aéroport de Tenerife-Sud, à une dizaine de minutes de route.

«Nous serons à la hauteur»


A 13 heures, heure locale, il n’y a déjà plus de passagers espagnols ni français sur le sol des Canaries. Les premiers vont à Madrid, où «ils effectueront une quarantaine» dans un hôpital militaire, d’après l’exécutif espagnol. Les seconds – cinq personnes en tout – se sont envolés pour l’aéroport du Bourget, où les attend une équipe sanitaire. Suivent les Canadiens et un vol groupé transportant Néerlandais, Allemands, Belges et Grecs. Pour des raisons logistiques, les passagers australiens et asiatiques ne quitteront les Canaries que lundi matin. Une fois qu’il ne restera que l’équipage à son bord, le MV Hondius doit regagner les Pays-Bas, pays dont l’armateur est ressortissant.

«Un succès malgré les adversités» : c’est en ces termes que la ministre de la Santé espagnole, Monica García, a résumé le dispositif inédit qui devait prendre en compte les 22 nationalités des occupants. L’ensemble des passagers du navire «sont asymptomatiques», a-t-elle insisté lors d’un point presse. «Le monde nous observe, et nous allons être à la hauteur», a promis le chef du gouvernement, Pedro Sánchez, depuis l’Andalousie où la campagne des législatives régionales fait rage face aux conservateurs du Parti populaire, donnés favoris. Des conservateurs qui ont profité de la crise sanitaire pour dénigrer un «gouvernement incapable» qui aurait généré un «chaos total», selon les termes du chef de file libéral Alberto Núñez Feijóo.

Sur place, tout au long de la semaine, de nombreux Canariens et leur président régional, le régionaliste Fernando Clavijo, ont aussi clairement regimbé à l’idée d’accueillir le MV Hondius. Clavijo s’est opposé dès le début au débarquement à Tenerife, après que l’OMS a écarté la possibilité d’y procéder dans un des pays africains voisins «par manque d’infrastructures adéquates». Le même Fernando Clavijo a fini par céder, obtenant en contrepartie que le bateau de croisière n’accoste pas à Granadilla.

Traumatisés par le Covid

Mais samedi soir tard, le président de la région a estimé que l’opération devait être immédiatement interrompue en raison du retard annoncé du charter qui devait évacuer les passagers australiens et asiatiques : «Si l’Etat veut l’imposer, comme il l’a fait jusqu’à présent, qu’il le fasse, mais nous n’allons pas l’autoriser.» Après des heures de tension, la marine marchande a décidé de poursuivre la mise en place du dispositif pensé en détail durant des jours entiers. «Ils violentent la volonté et l’autonomie du peuple canarien», a cinglé Fernando Clavijo.

Comme les 17 autres régions espagnoles, les Canaries disposent de larges prérogatives sanitaires, même si Madrid doit avoir le dernier mot dès que cela dépasse les frontières nationales. Le président des Canaries sait qu’il se fait l’écho d’une bonne majorité des habitants de Tenerife, traumatisés par l’épidémie du Covid et habités par le sentiment d’être la dernière roue du carrosse. A l’époque de la pandémie, le premier cas de coronavirus détecté en Espagne avait été un touriste allemand qui séjournait aux Canaries.

Ne reculant devant rien, Fernando Clavajo a été jusqu’à reprendre une rumeur qui s’est répandue dans toute l’île : des rats infectés par l’hantavirus seraient présents à bord du MV Hondius, ils pourraient rejoindre la terre ferme et contaminer le territoire. «Ce sont d’excellents nageurs et ils peuvent survivre dans l’eau longtemps, jusqu’à trois jours de suite» : c’est un morceau d’un message généré par l’IA qu’il a envoyé à la ministre de la Santé samedi après-midi, selon le média ElDiario.es. A quoi le ministère a répondu que ce type de rongeurs «se trouve principalement dans les forêts andines […] et ne vit pas dans les zones portuaires ou proches de la côte». Au-delà de cette polémique, autorités et habitants de l’île partagent la même hâte : que le MV Hondius et son équipage quittent à jamais leur archipel. Et le plus vite possible.

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