23 juin 1926 Wimbledon

 

Wimbledon 1926 : Il y a un siècle, Suzanne Lenglen causait le scandale du siècle…

Il y a 100 ans jour pour jour, le 23 juin 1926, Suzanne Lenglen choquait toute l'Angleterre en refusant de se présenter sur le court à Wimbledon, où la Reine Mary était pourtant venue la voir jouer. Vexée par une programmation jugée irrespectueuse et lasse de voir des dirigeants prospérer grâce à sa popularité, la Divine avait piqué une crise mémorable, dont les échos résonnent encore aujourd'hui.

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Suzanne Lenglen face à Mary Browne au 1er tour de l'édition 1926 de Wimbledon.

Crédit: Getty Images

Des tensions entre joueurs et organisateurs sur fond de manque de respect et de problèmes d'argent : cent ans après, le tennis, cette immense machine à ressasser les problèmes en boucle, n'a finalement rien inventé. Peut-être manque-t-il juste d'une figure tutélaire suffisamment courageuse, ou alors n'ayant financièrement pas grand-chose à perdre, pour aller vraiment au clash comme le fit Suzanne Lenglen lors d'une houleuse édition 1926 de Wimbledon qui allait précipiter la fin de son immense carrière.

Pour les plus jeunes, rappelons que Suzanne Lenglen n'est pas seulement le deuxième court le plus important de Roland-Garros. Elle fut d'abord une immense joueuse de l'entre-deux-guerres, peut-être la plus grande star de l'histoire du tennis féminin, par la manière dont elle sut en renverser les codes, sportifs et vestimentaires. Au cœur des Années Folles, elle tient littéralement le tennis entre ses mains. Portée par son charisme, ses relations mondaines et le vent de folie de l'époque, elle fait se déplacer des foules considérables et incarne l'essor de son sport.

En Angleterre surtout, pays où le tennis est roi, Suzanne Lenglen est Reine. A Wimbledon, où elle règne depuis 1919 (hormis une défaite par forfait en 1924), elle est une véritable attraction. Même la reine consort Mary de Teck, épouse du roi George V, s'est prise de passion pour la "French Girl" et multiplie les apparitions au All England Lawn Tennis and Croquet Club, devenu plus que jamais "The place to be". Au point, d'ailleurs, de faire construire en 1922 son mythique Centre Court actuel.  
Mais derrière le faste, les tensions s'accumulent. Lenglen ne supporte plus de voir des dirigeants profiter de sa notoriété pour s'enrichir, tout en restant elle-même surveillée pour les revenus qu'elle tire (plus ou moins sous la table…) de son activité sportive, à une époque où le professionnalisme reste honni. Elle traverse, aussi, une passe difficile. Son père est gravement malade. Elle souffre d'un gros rhume et d'une forte douleur à l'épaule. En arrivant à Wimbledon, elle est déjà une femme au bord de la crise de nerfs. Une bombe à retardement.
La grenade va finalement dégoupiller le mercredi 23 juin 1926. Après avoir, la veille, passé un premier tour piégeux en simple contre l'Américaine Mary Browne (sa récente victime en finale des Internationaux de France), Suzanne se repose à l'hôtel lorsque surgit le père de son amie et partenaire de double, Julie "Diddie" Vlasto, le journal à la main. Comme attendu, les deux Françaises sont programmées en double, en troisième rotation sur le Centre Court. Mais Suzanne découvre dans la presse qu'elle est aussi convoquée en simple, sur le Court 1, et ce dès 14h.
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Au début de cette édition 1926 de Wimbledon marquée par le cinquantenaire du tournoi, Suzanne Lenglen reçoit les hommages de la Reine Mary, qui lui voue une grande admiration.


Ça, en revanche, ça n'était pas dans les plans. La veille, on lui avait laissé entendre qu'elle ne jouerait qu'en double. Elle n'avait pas pris soin de vérifier les convocations écrites auprès de l'organisation. Et elle a pris rendez-vous à midi avec un médecin pour examiner son épaule. Pour une joueuse ordinaire, ce changement de programme serait un simple désagrément. Pour Suzanne Lenglen, c'est une provocation. Un coup de vice qu'elle attribue au nouveau juge-arbitre de Wimbledon, Franck Burrow, avec qui elle noue des relations très fraîches et qu'elle soupçonne de vouloir marquer son autorité à son détriment.
La Divine est têtue comme une bourrique : elle ne viendra que pour le double, comme prévu. Point barre. Elle charge le Mousquetaire Toto Brugnon, en partance pour le club, d'en informer le juge-arbitre. Et lorsque survient l'heure du match, à 14h, point de Suzanne Lenglen sur le Court 1. Les tribunes fulminent. Les organisateurs, eux, sont à feu et à sang d'autant plus qu'entre-temps, ils ont reçu un communiqué de Buckingham Palace les informant de l'arrivée imminente de la Reine.


Lorsqu'elle débarque finalement au club, sur les coups de 15h15, Suzanne est escortée fissa dans le bureau de Burrow. C'est là, entre quatre murs, que se joue le scandale du siècle. Sermonnée et menacée de disqualification, Suzanne Lenglen rentre dans une colère noire et se met à débiter ce qu'elle ressasse depuis des mois. A savoir, qu'elle n'a jamais reçu le moindre shilling en retour de tout ce qu'elle a apporté, et que la moindre des choses serait de mieux la considérer. Elle n'y met pas les formes, elle mélange même peut-être un peu tout, mais c'est ainsi : il fallait que ça sorte.
Suzanne quitte la pièce en larmes, foncièrement hystérique. "Jamais plus je ne jouerai la moindre balle dans ce stade de merde", hurle-t-elle à sa mère et à sa partenaire de double venues la consoler, avant de se réfugier dans les vestiaires. Personne ne pourra l'en sortir. Pas même son grand ami Jean Borotra, dépêché dans cet antre sacré en diplomate de la dernière chance, une serviette nouée autour des yeux pour ne pas voir les joueuses passant par là en petite tenue, et éviter ainsi de rajouter un scandale au scandale. Le Basque Bondissant ressort de là avec pour seule mission d'aller présenter les excuses de la Divine à la Reine. Ce qu'il fait.
Car entre-temps, problème : Sa Majesté est arrivée. Elle a pris place dans la Royal Box du Centre Court, où, sans se douter du mélodrame qui se joue en coulisses, elle assiste à la fin du match entre Bunny Austin et Christiaan van Lennep, en attendant le double de sa favorite. Au terme de cette rencontre, elle se retire pour prendre le thé. Et lorsqu'elle reprend sa place, shocking ! Elle se retrouve face à un Centre Court vide. Suzanne, prostrée, ne jouera pas le double non plus. Et le simple dames reprogrammé à la place entre Joan Fry et Eilenn Bennet est annulé aussi : cette dernière, mal informée, demeure introuvable.

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Suzanne Lenglen à Wimbledon, lors de cette édition 1926.

Crédit: Getty Images


A la vérité, la présence de la Reine est presque une anecdote dans cette histoire, mais c'est ce qui va lui donner une ampleur et une dramaturgie terribles. Car l'image de la souveraine "poireautant" comme une spectatrice lambda face à un Centre Court désert tient presque du crime de lèse-majesté, qui sera imputé à Suzanne Lenglen. A tort d'ailleurs diront certains, mais peu importe : le mal est fait. L'image choque l'opinion, et les organisateurs s'en servent sournoisement pour manipuler les tabloïds anglais. En revanche, ils n'auront pas le courage de disqualifier la joueuse. Ni en simple ni en double. Peut-être aussi parce que ses adversaires, sondées, ont le bon goût de ne pas le réclamer. Les deux matches sont finalement reportés au lendemain.


Entre-temps, Suzanne Lenglen s'est un peu calmée, mais quelque chose s'est cassé. Le jeudi 24 juin, elle et "Diddie" sont battues en double par la paire Mary Browne/Elisabeth Ryan, en manquant trois balles de match. Finalement décalé d'un jour en raison de la pluie, son simple, lui, se soldera le vendredi par une victoire aisée sur la modeste Ceylanaise Evelyn Dewhurst (6-2, 6-2). Mais là encore, sans briller.


La Française est à bout : elle a de plus en plus mal à l'épaule, et elle est prise en grippe par le public. Victime d'une campagne de presse déchaînée, elle a elle-même attisé les braises dans une chronique qu'elle tient pour l'Evening News : "Quelle que soit la question que l'on pose, à Wimbledon, aucun des dirigeants ne semble en mesure de vous donner satisfaction." Réponse cinglante du Comité directeur, dans le Daily Mirror : "Personne n'a reçu une plus grande considération qu'elle. On n'a pas traité avec suffisamment de fermeté ses caprices, et elle se comporte maintenant comme une enfant gâtée."
Dans cette ambiance délétère, Suzanne Lenglen choisira finalement d'abandonner le tournoi. Elle joue encore un double mixte le samedi, en se montrant fantomatique aux côtés d'un Jean Borotra qui assure la victoire presque à lui seul. Mais les choses n'iront pas plus loin. Même la trêve traditionnelle du "Middle Sunday" ne parvient pas à la remettre en état. Le lundi 28 juin, la star française déclare forfait avant son huitième de finale contre Claire Beckhingham.


Voilà, c'est fini : Suzanne Lenglen ne rejouera plus jamais à Wimbledon. Quelques semaines plus tard, elle deviendra la première joueuse de l'histoire à signer un contrat professionnel, et ce Wimbledon 1926 a très probablement levé ses dernières hésitations à franchir le pas. Les faits narrés ici, finalement pas si graves, n'auront été qu'un élément déclencheur par-delà lequel se sont posées d'autres questions, notamment celles du professionnalisme et de la considération des joueurs. La Française a payé son coup de sang de sa propre carrière. Mais un siècle plus tard, il est possible que son héritage perdure encore.




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