Analyse 

Présidentielle 2027 : Philippe-Attal-Retailleau, la feinte trinité

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Pendant que le maire du Havre temporise, le patron de Renaissance accélère et le Vendéen creuse son sillon à droite : à l’approche de l’élection, les stratégies des trois candidats se percutent.

(Coco/Libération)

Les murs du Sénat n’ont pas d’oreilles. Une aubaine pour les représentants des partis du bloc central, réunis mercredi pour la deuxième rencontre du «comité de liaison» initié par Gabriel Attal pour éviter que son duel avec Edouard Philippe ne vire au crash collectif. La première, en avril, avait permis aux représentants des partis du bloc central d’établir des «règles de bonne conduite», dixit l’entourage de Christophe Béchu (Horizons) et de réfléchir, selon Franck Riester (Renaissance), aux «conditions d’un rassemblement» en vue de 2027.

L’édition de mercredi promettait quelques remous après la promesse de Gabriel Attal, jeudi dernier depuis Bourg-en-Bresse (Ain), de cogiter à un «calendrier» pour une primaire entre les prétendants de droite et du centre. Suffisant pour mettre en toupie les autres membres du comité, qui ne veulent pas entendre parler de primaire, et l’occasion d’amabilités du genre : «Ça va être la fête à Francky !» L’ex-député Franck Riester, représentant de Renaissance, avait pourtant pris soin de multiplier les coups de fil à ses partenaires – Marc Fesneau (Modem), Hervé Marseille (UDI) et Nathalie Delattre (Parti radical) – histoire de dédramatiser la provocation de son boss. Côté Horizons, Béchu avait exigé de respecter la confidentialité des échanges pour assurer la survie de l’instance de dialogue. Mercredi, le déjeuner s’est donc «bien passé», selon Fesneau : «A part ça, je n’ai rien à dire et je démens par avance tout ce que diront les autres.»

Ce «comité» a-t-il encore la moindre utilité ? Trois mois après les municipales, Edouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau sont lancés dans la course chacun dans leur couloir. Les participants à l’instance, eux, mettent en avant l’importance de garder des canaux de discussion ouverts. Et d’envoyer des gages d’assurance sur le sens des responsabilités des prétendants à l’Elysée, lucides sur le risque d’être mis hors jeu d’un duel Mélenchon-Le Pen. «Il va falloir vite se mettre d’accord, prévient un député Horizons. On va aller au carnage si on continue comme ça.»


Chacun y va donc de son appel à l’unité. Que ce soit les ministres et parlementaires du bloc central, le patron du Sénat, Gérard Larcher, ou encore l’ex-Premier ministre Michel Barnier. Si personne n’imagine à ce stade Attal et Retailleau embarqués dans la même campagne, Philippe, lui, lorgne le soutien des deux tout en jouant le candidat en surplomb. Chez Renaissance, Attal rêve de lui mordre les mollets jusqu’à chiper la première place dans les intentions de vote. Quant à Retailleau, il feint de n’avoir rien en commun avec ces deux héritiers du chef de l’Etat. Combien de temps la guerre des trois peut-elle durer ? Un ex-ministre prévient : «Quand tu as fait un match en cinq sets à Roland-Garros, tu es plus crevé au tour d’après, surtout quand tu t’es amoché en te jetant des raquettes à la gueule.»

Bruno Retailleau

L’homme qui refuse le «En même temps»

La vraie droite, c’est lui ! N’allez surtout pas l’installer dans un match à trois avec les deux anciens Premiers ministres d’Emmanuel Macron. S’il s’est baigné un an dans les eaux macronistes, l’ex-ministre de l’Intérieur jure qu’il ne s’est pas converti. Attal ne l’a pas convié à la table de son comité de liaison ? Le Vendéen y voit un brevet de virginité. Après dix années Macron, les Français ne voudront pas de l’un de ses héritiers. «On ne veut pas de “En même temps”, de compromis merdique, lâche un proche du candidat LR. C’est ce qui nous a fait perdre.»

Officiellement lancé depuis février, Retailleau n’a pas décollé dans les intentions de vote, oscillant toujours, selon la dernière étude Ipsos-BVA pour le Parisien, entre 7,5 et 10 %. Largement plébiscité par les militants LR, il se console en estimant avoir «plié le match», dixit un proche, avec ses poils à gratter internes, Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand. Certes, ni l’un ni l’autre ne le concurrence aujourd’hui sérieusement. Mais Retailleau peine toujours à aligner les barons du parti derrière lui. Pire, il craint les fuites (Copé, Pécresse) chez Horizons. Même l’influent patron du Sénat, Gérard Larcher, ne donne pas l’impression de le soutenir pleinement en donnant rendez-vous à la fin de l’année pour une candidature unique. Comme s’il lui laissait faire un tour de chauffe.

(Coco/Libération)

Retailleau mise, lui, sur le sérieux de son programme, version Fillon 2017, pour rattraper son retard. Il déroule ses propositions (natalité, électricité, logement), enquille les déplacements (la semaine prochaine en Espagne), avant son premier gros meeting le 20 juin. Il publiera aussi un livre personnel à la rentrée. Persuadé qu’il peut grignoter des électeurs à la fois au RN et dans le bloc central, il vante sa «radicalité raisonnable» : trash sur le fond mais crédible dans la réalisation.

Chez LR, certains lui conseillent pourtant de ne pas trop pousser le curseur à droite, pour ne pas froisser l’ex-LR Philippe. Si le mariage avec Attal est jugé impossible, le camp Philippe est d’ailleurs relativement épargné. Un ministre LR l’incite même à faire un pas vers le Havrais à la rentrée : «Le premier qui s’allie avec Philippe tue l’autre.» Mais chez Horizons, c’est son jusqu’au-boutisme qui inquiète. Obstiné, Retailleau ? «L’orgueil est parfois mal placé, avertit un proche de Philippe. En politique, c’est un péché mortel.»

Gabriel Attal

Le challengeur pressé

Le lièvre peut-il terrasser la tortue ? Gabriel Attal mise sur son coup de turbo du printemps pour ringardiser Edouard Philippe. Après sa déclaration de candidature champêtre du 22 mai et son meeting parisien le 30 mai, il enchaîne les posts triomphants sur ses réseaux sociaux. «Plus 7 points» dans l’électorat centriste selon le baromètre Verian pour le Figaro. «Plus 4 points d’opinions favorables» dans la dernière étude Elabe dans les Echos. Tout pour installer l’idée d’un duel avec le maire du Havre et lui chiper le statut de candidat naturel du bloc central d’ici à l’hiver.

Proposé par Attal, le comité de liaison réunissant Horizons, Renaissance, le Modem, l’UDI et le Parti radical, a un petit côté piège : il incarne l’instance de régulation d’un duel dans lequel Philippe ne voulait pourtant pas se laisser enfermer. «A se demander si, pour certains, le principal intérêt de ce comité de liaison est qu’on en parle», grince un des participants.

En être là est déjà une victoire pour Attal, qui a réussi à neutraliser les ambitions présidentielles d’Elisabeth Borne, Aurore Bergé, Yaël Braun-Pivet ou Gérald Darmanin en se faisant désigner comme le candidat de Renaissance. Il mise sur sa niaque et ses trouvailles, comme une application IA pour essaimer ses idées et mobiliser ses militants. Il prévoit quatre déplacements la semaine prochaine, dont un passage aux salons Eurosatory (défense et sécurité) et VivaTech, où il compte faire des annonces sur l’intelligence artificielle. «En étant challengeur, il doit vider son chargeur en espérant faire croiser les courbes, jauge un proche de Philippe. S’il n’y arrive pas, son dynamisme pourrait exploser en vol.»




(Coco/Libération)

Le patron de Renaissance reste handicapé par son incapacité à réunir l’ensemble des ténors de son camp, qui se réservent la possibilité de soutenir Philippe à l’automne. Pour maintenir la cohésion de ses députés, Attal leur a fait passer le message : s’ils veulent être défendus l’an prochain lors des négociations sur les législatives avec le Modem et Horizons, il faut qu’ils restent fidèles au candidat de leur parti.

Le camp Philippe leur conseille toutefois de rester élégants et de ne pas donner dans les attaques violentes. Par exemple en s’abstenant de reprendre le refrain de la garde rapprochée d’Attal comparant le maire du Havre à Edouard Balladur. Sous peine de sanction sur les investitures. «Si de septembre à février, ton seul job est de taper sur le mec que tu rejoins à la fin, ce ne sera pas possible», prévient-on à la direction de campagne de Philippe. Si tant est que l’un des deux candidats s’impose d’ici là. «Attal espère que le match sera disputé, mais s’ils sont entre 10 et 12 %, à quel moment l’un des deux va se désister ?» interroge une ministre macroniste, inquiète d’un «été meurtrier» dans ce qu’il reste du camp présidentiel.

Edouard Philippe

Le favori qui attend son heure

Mercredi soir, Bruno Retailleau et Gabriel Attal avaient prévu de participer à l’émission spéciale «Autorité et Justice» de BFMTV sur l’affaire Lyhanna. Edouard Philippe, non. Encore un exemple de sa stratégie de la parole rare, face à l’agitation de ses concurrents. Trop rare ? Les proches du maire du Havre ont beau le trouver «inébranlable», le candidat est tout de même en train de changer de braquet. Silencieux pendant plusieurs semaines après sa réélection au Havre, repoussant au 5 juillet un meeting parisien initialement envisagé le 12 avril, il considérait que les Français n’avaient pas la tête à la présidentielle et à son fameux programme «massif».

Il se montre pourtant plus bavard sur les réseaux sociaux depuis la fin du mois de mai et commence à inviter la presse nationale à le suivre dans ses déplacements. Rien à voir, officiellement, avec l’entrée d’Attal dans l’arène. «Intellectuellement, tactiquement, il était clair pour nous qu’il faudrait une accélération après les municipales, c’est exactement ce qui est en train de se passer», minimise un des responsables de sa campagne.

Place à un grand multiplex de réunions d’appartements simultanées, le 25 juin, avant le raout de l’Adidas Arena le 5 juillet, que l’on promet «novateur», c’est-à-dire sans le classique combo pupitre et fond bleu marine. Dans une salle pouvant accueillir jusqu’à 9 000 personnes, le candidat tentera de faire mieux que les 5 000 spectateurs revendiqués par Renaissance – une estimation un poil surévaluée – pour le meeting d’Attal le 30 mai. Il devra surtout installer une ambiance moins sinistre que lors de sa réunion de cadres du 10 mai à Reims, dont ses concurrents se sont gaussés.

En bon favori des sondages, Philippe rechigne à engager le combat avec Retailleau et Attal, qu’il verrait bien se ranger derrière lui. «Nos adversaires, c’est LFI et le RN. Edouard va faire campagne contre eux. Le reste c’est de la littérature», évacue un de ses proches. Il se borne à quelques piques visant Attal et sa tendance à «monter sur la table» pour faire parler de lui. Et, à l’inverse, à de rares compliments pour le patron de LR. «Retailleau fait beaucoup de propositions sur le fond et moins de com. On respecte beaucoup les gens qui font des propositions», flatte un stratège d’Horizons. Ne pas oublier que Philippe ne veut pas rééditer la contre-performance d’Alain Juppé à la primaire de 2016, délaissé par les électeurs de droite pour avoir mené trop tôt une campagne de second tour. L’ancien de l’UMP, lui, entend d’abord rassembler sa famille d’origine.

Pour s’imposer, l’ex de Matignon compte sur Horizons, sa boutique bien rangée derrière lui, alors qu’Attal et Retailleau peinent à faire le plein chez eux. «Les ralliements montrent ceux qui sont en dynamique, observe une ministre non alignée. Edouard a l’avantage de faire le plein de ses parlementaires et d’aller picorer dans le jardin des autres. Personne n’a envie de rejoindre quelqu’un d’isolé.» Malgré le ralliement récent de Nathalie Kosciusko-Morizet, l’équipe Philippe assure qu’afficher des prises de guerre n’est pas la priorité du meeting du 5 juillet. «La campagne commencera vraiment à la rentrée», donne rendez-vous un de ses lieutenants.



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