🟨🟧 Le canard, le scorpion et la grenouille
Trump cherche-t-il à perdre les midterms ? Plus il renforce son emprise sur les républicains, plus il semble compromettre leurs minces espoirs de victoire. Mais pourquoi saboter son propre camp ?
Hi everyone, c’est lundi, donc c’est Zeitgeist.
Je vais ressortir les fantômes de la présidence Biden. Enfin, ce n’est pas moi, ce sont les mémoires de son épouse, Jill. Elle pensait
Hi everyone, c’est lundi, donc c’est Zeitgeist.
Je vais ressortir les fantômes de la présidence Biden. Enfin, ce n’est pas moi, ce sont les mémoires de son épouse, Jill. Elle pensait défendre l’héritage de son mari. Elle a surtout rouvert la blessure douloureuse du Parti démocrate, les mensonges destinés à masquer le déclin de Joe Biden au pouvoir.
Je vais ensuite vous donner des nouvelles d’Erin Brockovich. Vingt-cinq ans après son combat contre la pollution industrielle, elle s’attaque désormais aux data centers de l’intelligence artificielle. Un combat qui monte aux États-Unis et dépasse les camps politiques.
Et puis, pour le Food for Thought, ce que l’Amérique a de meilleur, grâce à une (bonne) idée du magazine Rolling Stone qui célèbre les “American Icons”, du mythe de l’outlaw, hors-la-loi, à la poésie contemplative des road trips. Je vous ferai lire des essais intéressants de Monica Lewinsky sur l’art du comeback, et de Barack Obama sur le pouvoir de la musique. Deux textes qui parlent, chacun à leur manière, de rédemption, de mémoire et d’espoir.
Je vais répondre à la question dans un instant, mais avant cela, je voudrais partir d’un discours prononcé il y a quelques heures à Atlanta par le sénateur démocrate de Géorgie Jon Ossoff. Suivez-moi, vous allez comprendre pourquoi je commence par ce détour.
Sur le papier, il est le sénateur démocrate sortant les plus en difficulté, dans cet État bascule qui a été déterminant lors des deux dernières présidentielles. Trump l’a gagné en 2024 bien plus largement que Biden en 2020. Ossoff était le premier sénateur démocrate élu en Géorgie depuis deux décennies.
Scrutin crucial, quand la majorité au Sénat va se jouer à un ou deux sièges.
Et pourtant, son discours cette nuit avait plutôt les accents d’une campagne présidentielle pour 2028, une fois sa réélection acquise.
Comme le disait il y a quelques semaines un commentateur conservateur en Géorgie, la primaire républicaine pour déterminer le candidat face à Ossoff s’est déroulée dans une ambiance sombre.
“Les trois républicains en lice pour le siège de sénateur se disputent tous la même chose : savoir lequel sera l’agneau sacrificiel de novembre.”
Car le vent tourbillonnant qui souffle de Washington refroidit les espoirs des républicains, inquiets de voir le président ruiner leurs chances dans des scrutins locaux.
Et Ossoff en profite. Voici ce qu’il disait ce dimanche :
“Beaucoup d’entre vous sont ici parce que vous mesurez l’urgence de s’opposer à cette corruption et à cette incompétence sans précédent. Et parce que vous comprenez ce qui est en jeu lors de ces élections de mi-mandat, où la voix de la Géorgie sera une nouvelle fois décisive.
Sa présidence est en train de s’effondrer.
Donald Trump a passé sa journée de samedi à se plaindre sur Internet. Écoutez bien : six heures, cinquante-deux messages. Le président a attaqué le Pape, il a publié son propre visage sur le mont Rushmore et s’est attribué un fictif “Prix Trump de la paix”. Il a annoncé trois fois que l’Amérique était de retour et il a assuré à un public de plus en plus inquiet qu’il était en excellente santé.
Et lorsqu’il ne publie pas de messages, il essaie de nous détrousser.”
Jon Ossoff est avec Pete Buttigieg, autre potentiel candidat pour 2028, le démocrate le plus éloquent depuis Obama.
Oh, Jon Ossoff ne sort pas ce relevé de nulle part.
Samedi soir, le militant démocrate Harry Sisson, très actif sur les réseaux, et qui a parfois été la cible de Trump, s’est en effet amusé à recenser la cinquantaine de messages publiés dans la journée par le président.
11h15 : Attaque le juge qui a estimé qu’il ne pouvait pas donner son nom au Kennedy Center.
12h03 : Affirme qu’il pourrait lui-même monter sur scène et prononcer un discours lors de l’événement America 250 à la place des artistes qui ont annulé.
12h08 : Affirme qu’Obama a rempli le Reflecting Pool (le bassin près du Lincoln Memorial que Trump veut repeindre comme une piscine) de déchets.
12h09 : Attaque Biden.
12h09 : Publie une photo retouchée de Columbus Circle à Washington avec la légende “CLEAN” (”PROPRE”).
12h10 : Attaque à nouveau Biden.
12h11 : Publie une image générée par IA le représentant à cheval avec George Washington devant la Maison-Blanche, avec une navette spatiale et une voiture de course en arrière-plan.
12h11 : Attaque Rosie O’Donnell (une humoriste devenue sa meilleure ennemie depuis qu’elle s’était moquée de lui dans un talk show il y a près de 20 ans, je l’avais raconté dans mon livre Armes de distraction massive).
12h11 : Publie une photo de lui devant le drapeau américain.
12h11 : Se vante de la victoire de candidats qu’il avait soutenus.
12h12 : Attaque Obama et Biden au sujet du Reflecting Pool.
12h12 : Publie une photo où il pointe l’objectif du doigt.
12h13 : Publie une photo de la cage UFC qu’il fait construire à la Maison-Blanche.
12h13 : Publie une image générée par IA d’un “dôme doré” pour la Maison-Blanche.
12h15 : Défend Jaxson Dart, qu’il qualifie de “gagnant”, et traite ses critiques de “perdants”.
12h45 : Publie une image IA le représentant en joueur des Knicks dunkant sur la gouverneure Kathy Hochul.
12h56 : Publie une image IA de lui avec Tom Brady.
13h03 : Publie une photo d’une poubelle étiquetée “Bibliothèque présidentielle Obama”.
13h16 : Affirme que l’Amérique est de retour.
13h16 : Affirme une deuxième fois que l’Amérique est de retour.
13h16 : Affirme une troisième fois que l’Amérique est de retour.
13h55 : Publie une image IA de lui jouant au golf.
14h55 : Affirme être en “excellente santé”.
15h17 : Fait la promotion de son interview sur Fox News avec Lara Trump.
16h33 : Attaque à nouveau le Pape.
16h54 : Republie une image étrange où il contemple le Groenland.
16h57 : Publie une image IA du “port pour drones” qu’il souhaite construire au-dessus de la future salle de bal de la Maison-Blanche.
17h33 : Attaque Biden.
17h33 : Attaque Biden une deuxième fois.
17h34 : Attaque Biden une troisième fois.
17h34 : Attaque Biden une quatrième fois.
17h34 : Attaque Biden une cinquième fois.
17h35 : Publie un dessin montrant les gouverneurs Newsom, Pritzker et Hochul affirmant aimer le crime.
17h36 : Publie un mème expliquant que les républicains ayant voté pour la publication des dossiers Epstein perdront leurs primaires.
17h36 : Republie un ancien message où il attaque les républicains “déloyaux”.
17h37 : Republie un ancien message où il dit vouloir empêcher le monde de “se détruire lui-même”.
17h37 : Publie une maquette d’un “Prix Trump de la paix”.
17h37 : Publie une photo d’un bombardier B-2 avec la légende “Trump Energy 2026”.
17h37 : Publie une image de son visage sculpté sur le mont Rushmore.
17h38 : Publie une image où il embrasse le drapeau américain.
17h39 : Se compare à George Washington.
17h39 : Affirme qu’on vous a convaincus qu’une photo d’une famille assise sur une voiture était “maléfique”, grâce à des milliards dépensés en propagande.
17h50 : Affirme qu’il faudrait réaliser un audit physique de Fort Knox.
17h50 : Publie une image où il se déguise en commandant de la marine.
17h51 : Republie une image de son visage sur le mont Rushmore.
17h51 : Republie une image de lui avec George Washington.
18h09 : Attaque Biden.
18h09 : Attaque Biden une deuxième fois.
18h09 : Attaque Biden une troisième fois.
18h09 : Publie une ancienne photo de lui avec le roi Charles.
18h12 : Publie une ancienne photo de lui avec Xi Jinping en Chine.
18h12 : Publie une autre photo avec Xi Jinping.
18h22 : Publie une photo de lui marchant en Chine.
18h48 : Affirme que les États-Unis devraient avoir une salle de bal parce que la Chine en a une.
19h03 : Affirme vouloir annuler la célébration America 250 pour la remplacer par un meeting MAGA.
19h56 : Fait la promotion de l’émission de Mark Levin sur Fox News.
19h59 : Fait à nouveau la promotion de son interview sur Fox News avec Lara Trump.
Car oui, samedi soir, Donald Trump était interrogé par sa belle-fille dans son émission sur Fox News.
Il lui a fait visiter le chantier de la salle de bal de la Maison-Blanche.
Mais prêter trop d’attention à tout cela, à ce déluge de slop comme on dit pour la masse de contenus médiocres, répétitifs et sans valeur ajoutée générés par l’IA, oui tout cela nous détourne de l’essentiel. C’est d’ailleurs pour cela qu’il le fait.
Alors revenons à la question de départ.
Trump veut-il perdre les élections de mi-mandat ?
La question se pose.
Je vous raconte pourquoi.
Regardons par exemple le Texas.
Oui je vais ENCORE vous parler du Texas, et je vous préviens, ça va durer, jusqu’en novembre. Et pas seulement parce que c’est l’un de mes états préférés.
Si vous n’avez pas suivi les précédents épisodes dans Zeitgeist, pour la première fois depuis près de quarante ans, un démocrate semble en mesure de gagner un siège de sénateur au Texas. La dernière fois qu’un démocrate est arrivé en tête d’un scrutin à l’échelle de l’État, c’était en 1990.
J’aurai l’occasion de vous reparler de James Talarico dans Zeitgeist dans les prochains mois. Il est la nouvelle cible nationale des républicains, qui le présentent comme un cauchemar woke.
Talarico a même du prouver qu’il mange bien de la viande, contrairement aux affirmations de Fox News qui le présentait, oh mon dieu, comme un vegan.
Ah ah ! Mais sa petite amie est végane, a surenchéri le New York Post.
Pourquoi les médias pro-Trump paniquent-ils ainsi sur ce démocrate texan qui a étudié dans un séminaire ?
Si James Talarico vient de passer en tête dans certains sondages, c’est parce que Trump a choisi de soutenir dans la primaire républicaine qui désignait son adversaire non pas le sortant, John Cornyn, pourtant sénateur fidèle à la ligne Trump, mais un conservateur plus radical, plus controversé, mais aussi plus trumpiste, Ken Paxton. Je vous ai raconté cette primaire il y a quelques jours.
Voici ce qu’a écrit le sénateur Cornyn sur X :
“Une vieille fable, mais toujours d’actualité :
Un scorpion veut traverser une rivière, mais il ne sait pas nager. Il demande donc à une grenouille de le porter sur son dos. La grenouille hésite, craignant que le scorpion ne la pique, mais celui-ci lui promet de ne rien faire, faisant remarquer que s’il tuait la grenouille au milieu de la rivière, il se noierait lui aussi.
La grenouille juge l’argument raisonnable et accepte de l’aider à traverser.
Mais au milieu du fleuve, le scorpion la pique malgré tout, les condamnant tous les deux.
Alors qu’elle est en train de mourir, la grenouille lui demande pourquoi il l’a piquée alors qu’il connaissait les conséquences de son geste.
Le scorpion répond :
“Je suis désolé, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. C’est dans ma nature.”*
Donald Trump serait donc, selon lui, le scorpion qui ne peut s’empêcher de piquer la grenouille qui le porte.
Comprenez, les Républicains.
À moins qu’il ne soit un canard.
Un canard boiteux.
Un lame duck, comme disent les Américains pour désigner un président qui a déjà perdu l’essentiel de son pouvoir.
C’est la thèse de Jonathan Lemire et Michael Scherer qui, après avoir suivi de près Donald Trump pour Associated Press et le Washington Post, écrivent désormais pour The Atlantic.
Dans leur dernier article, ils soulignent un paradoxe. Selon eux, Trump n’est pas un canard boiteux parce qu’il est faible. Il est un canard boiteux parce qu’il est trop puissant au sein du Parti républicain.
Ils soutiennent que Trump domine plus que jamais son parti. Tous les candidats qu’il a soutenus dans les primaires ont gagné. Vous retrouverez dans les précédents numéros de Zeitgeist les avis de décès politiques de ceux qui avaient osé exprimer une nuance vis-à-vis du président et qu’il a fait battre dans des primaires. Cornyn n’est qu’un exemple parmi d’autres.
Mais cette démonstration de force pourrait, selon eux, accélérer son déclin politique.
Pourquoi ?
Parce que Trump agit de plus en plus comme le chef d’un mouvement personnel plutôt que comme le leader d’un parti cherchant à gagner des élections.
Ses priorités sont les siennes.
Il veut régler des comptes, éliminer les républicains qui lui résistent, construire sa salle de bal à la Maison-Blanche, redessiner le bassin devant le Lincoln Memorial, tout en négociant avec l’Iran et en faisant la promotion de ses propres projets.
On est loin des préoccupations des électeurs confrontés à l’inflation ou au prix de l’essence.
Selon les auteurs, Trump ne pense pas comme un président soucieux de préserver une majorité parlementaire.
Il pense comme Donald Trump.
Ses victoires dans les primaires pourraient affaiblir les républicains aux élections de novembre. En éliminant des élus expérimentés capables de gagner en novembre pour les remplacer par des candidats plus fidèles mais parfois plus fragiles, Trump risque de faire perdre au Parti républicain des sièges décisifs au Congrès.
L’exemple le plus frappant est donc celui du Texas.
Talarico vient de passer en tête dans les sondages, mais rien n’est joué.
Pour espérer conserver ce siège, le parti républicain va devoir dépenser des dizaines de millions de dollars pour défendre un siège qui paraissait encore récemment acquis.
Mais l’autre raison pour laquelle Trump ressemble déjà à un canard boiteux est institutionnelle.
Les sénateurs qu’il a humiliés ou poussés vers la sortie n’ont plus grand-chose à perdre.
John Cornyn, Bill Cassidy, Thom Tillis, Mitch McConnell et d’autres deviennent progressivement des électrons libres.
Ils ne peuvent plus être menacés, puisqu’il savent qu’ils quitteront le Congrès à la fin de l’année.
Trump contrôle donc le parti, mais il contrôle de moins en moins le Congrès.
Les auteurs citent un conseiller républicain qui résume leur thèse :
“Il s’est lui-même transformé en canard boiteux dans sa quête de revanche.”
Et puis il y a cette phrase que Trump a lui-même prononcée récemment :
“Je me fiche des élections de mi-mandat.”
Pour Lemire et Scherer, cette phrase révèle tout.
Un président qui ne se préoccupe plus du sort électoral de son propre parti, à cinq mois des élections, commence déjà à se comporter comme un président de fin de mandat.
Oh, attention, ces deux journalistes suivent Trump depuis trop longtemps, depuis son entrée en politique, pour laisser penser (ne serait-ce qu’un instant) Trump est fini, bien sûr que non. Mais ils racontent bien qu’il commence à boiter comme un canard, emporté par son propre jusqu’au-boutisme.
Celui d’un dirigeant extraordinairement puissant à l’intérieur de son camp, mais dont les obsessions personnelles commencent à l’isoler de ses alliés et à réduire sa capacité à gouverner.
En voulant imposer sa volonté partout, tout le temps, sur tout, il risque d’accélérer le moment où plus personne n’aura intérêt à lui obéir.
Ils ne sont pas les seuls à défendre cette thèse.
C’est aussi le point de vue d’Ezra Klein, influent podcasteur du New York Times, qui y a consacré son dernier épisode que j’écoutais ce weekend en attendant mon avion à Kennedy Airport.
Il défend lui aussi cette hypothèse, contre-intuitive mais éclairante.
Donald Trump ne semble pas particulièrement préoccupé par l’idée de gagner les élections de mi-mandat de 2026.
Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de conserver son emprise totale sur le Parti républicain.
“Je ne dis pas qu’il cherche à perdre. Je dis simplement que je ne crois pas qu’il s’en soucie vraiment.”
Pour Klein, si Trump voulait mettre toutes les chances républicaines de son côté, il agirait différemment.
Il chercherait à recentrer son discours, à parler davantage du coût de la vie, à rassurer les électeurs modérés et à soutenir les candidats les plus susceptibles de gagner dans les États disputés.
Oui mais il fait exactement l’inverse.
Sa popularité est faible, les républicains risquent de perdre la Chambre des représentants, voire le Sénat, et pourtant Trump consacre son énergie à régler ses comptes.
Pour Klein, ces choix n’ont de sens que si l’objectif principal n’est pas de gagner les élections mais d’imposer sa discipliner sur le parti.
“Trump se soucie davantage du contrôle du Parti républicain que du contrôle du Congrès.”
Limpide.
Chaque élu républicain doit comprendre qu’aucune contestation ne sera tolérée.
Peu importe que le parti perde des sièges. L’essentiel est que les survivants lui soient totalement fidèles.
“L’objectif n’est pas seulement de battre Massie, Cassidy ou Cornyn. L’objectif est d’effrayer tous les républicains encore présents au Congrès.”
Selon Klein, Trump cherche à démontrer qu’il est prêt à détruire politiquement n’importe quel élu qui lui résiste.
“Il veut leur montrer qu’il brûlerait volontiers la carrière de chacun d’entre eux, et même le Parti républicain lui-même, si cela lui permettait de se protéger.”
La thèse devient encore plus provoc’ lorsqu’il évoque une éventuelle victoire démocrate aux midterms.
Pour Klein, Trump ne la verrait pas forcément comme une catastrophe.
“Un Congrès contrôlé par les démocrates lui donnerait un ennemi contre lequel se battre.”
Trump, explique-t-il, semble souvent plus à l’aise dans le rôle de victime persécutée que dans celui de dirigeant chargé de gouverner.
Une majorité démocrate lui permettrait de dénoncer les blocages, les enquêtes et les attaques contre lui.
Elle le replacerait dans l’univers politique qu’il maîtrise le mieux.
Le conflit permanent.
“Je crois qu’il se sent un peu perdu lorsqu’il n’a pas d’ennemi.”
Klein estime que Trump raisonne moins comme un président soucieux de construire une majorité durable que comme le propriétaire d’une marque politique.
Son obsession n’est pas de faire gagner le Parti républicain.
Son obsession est d’empêcher l’apparition d’un Parti républicain capable de lui survivre.
D’où sa conclusion :
“Ce que Trump redoute vraiment, ce n’est pas une victoire des démocrates. C’est un Parti républicain doté d’une colonne vertébrale.”
Autrement dit, il préfère peut-être contrôler un parti affaibli mais totalement soumis qu’un parti puissant capable de lui dire non.
🟨🟧 Jill Biden ressort les fantômes
Finalement la meilleure nouvelle pour les républicains ces derniers jours est venue du camp démocrate. De le dernière première dame d’une présidence démocrate.
Le parti d’opposition pensait avoir enfin commencé à s’extraire du cauchemar de 2024.
Enfin, après une campagne catastrophique marquée par le retrait du président-candidat à une centaine de jours du scrutin, après la défaite humiliante face à celui qu’ils désignent depuis des années comme une menace (mais qui, lui, n’avait pas oublié de parler des sujets de vie quotidienne des Américains), après un début de mandat piteux où ils semblaient sonnés et apathiques, enfin les démocrates pensaient avoir retrouvé un peu d’air, à moins de six mois des élections de mi-mandat dont ils sont les favoris.
Enfin, ils avaient réussi à concentrer leurs messages autour de l’inflation, des conséquences de la guerre au Moyen-Orient et de la guerre commerciale. Les prétendants à 2028 commençaient à s’agiter discrètement. Le parti cherchait, tant bien que mal, à tourner son regard vers l’avant.
Et puis patatras, Jill Biden a décidé de publier ses mémoires.
Elle a pris la parole pour la première fois hier matin sur CBS pour en faire la promotion.
Parfois des livres politiques referment un chapitre. Celui-ci a l’effet inverse.
Fox News se frotte déjà les mains, en titrant sur les “fantômes du passé de Biden”.
À peine annoncé, View From the East Wing a replongé les démocrates dans les souvenirs les plus douloureux de la présidence Biden et rappelé à quel point le parti demeure prisonnier d’une question qu’il n’a jamais véritablement réglée.
Comment un président de 81 ans, dont les fragilités étaient devenues visibles aux yeux du pays tout entier, a-t-il pu rester aussi longtemps candidat à sa réélection ? Qu’il soit bouffi par son ego irlandais et qu’il ait voulu prendre sa revanche sur la clique des Clinton et des Obama, oui, c’est bon, on a compris. Mais comment ont-ils pu le laisser faire ? Et mentir à cette occasion ?
Car le récit de Jill Biden confirme que oui, la Maison-Blanche a bien mené une opération destinée à masquer aux Américains la réalité de la dégradation de son état physique.
L’ancienne Première dame n’avait pourtant pas l’intention de rouvrir le procès. Son objectif affiché est même exactement l’inverse. Tout au long du livre, elle cherche à défendre son mari, à protéger son héritage et à répondre aux accusations selon lesquelles elle aurait participé à dissimuler son déclin. Mais les meilleures intentions produisent parfois les pires résultats.
Car pour défendre Joe Biden, Jill Biden est obligée de revenir sur le débat catastrophique face à Trump du 27 juin 2024.
Cette soirée-là flotte encore au-dessus du Parti démocrate comme un fantôme que personne n’arrive à exorciser. Pendant des mois, les responsables démocrates avaient expliqué que les inquiétudes concernant l’âge du président étaient largement exagérées, que les vidéos embarrassantes sur les réseaux sociaux étaient sorties de leur contexte, et que Joe Biden restait parfaitement capable de battre Donald Trump puis d’exercer le pouvoir jusqu’à l’âge de 86 ans.
Puis les Américains ont regardé le débat.
Certaines images effacent tous les arguments qui les précèdent. Biden semblait épuisé, absent, incapable de terminer certaines phrases, tandis que son adversaire, pourtant âgé de seulement quelques années de moins, occupait l’espace avec l’énergie d’un candidat encore en campagne permanente. J’avais écrit ici cette nuit là “comment les derniers espoirs de réélection de Biden se sont envolés en quelques minutes lors du débat contre Trump”.
Dans son livre, Jill Biden raconte qu’elle observait la scène depuis une pièce voisine et qu’elle a immédiatement compris que quelque chose n’allait pas.
Elle écrit avoir eu l’impression de regarder un hologramme d’intelligence artificielle de son mari qui se dérèglait sous ses yeux. À un moment, elle se demande même s’il est victime d’un AVC. Dans l’interview diffusée ce dimanche sur CBS, elle affirme qu’elle n’avait “jamais vu Joe comme ça auparavant” et qu’elle ne l’a “jamais revu comme ça depuis”.
Peut-on la croire ?
Comment, après avoir décrit une scène suffisamment inquiétante pour lui faire penser à un accident vasculaire cérébral en direct à la télévision, Jill Biden peut-elle continuer d’affirmer qu’elle n’a jamais observé le moindre signe de déclin cognitif chez son mari ?
Elle insiste sur le fait qu’il restait “le même Joe Biden”, simplement plus âgé, mais plus lent, fatigué par une fonction qui vieillit tous ceux qui l’exercent.
Il est très difficile de la croire.
Elle rouvre davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses. Si ce débat constituait un incident isolé, pourquoi ont-ils cherché à nier, ou au moins à balayer, ce que tous les Américains avaient vu en direct ?
Le vrai problème, ce n’est même pas qu’il se soit effondré. C’est qu’ils ont tenté de minimiser.
C’est la rupture de confiance provoquée par la manière dont tout cela a été mal géré.
Et tout cela relance une question plus large. Qui est le vrai fantôme de la présidence Biden pour les démocrates.
Pourquoi Joe Biden a-t-il choisi de se représenter alors qu’il avait laissé entendre en 2020 qu’il ne ferait qu’un seul mandat ?
Jill Biden confirme que son mari avait sérieusement envisagé, dès 2020, la possibilité d’être un président de transition ne servant qu’un seul mandat. Ce qui nourrit précisément le contre-récit qui s’est imposé depuis la victoire de Donald Trump. L’idée que l’erreur originelle ne fut ni le débat, ni la campagne de Kamala Harris, ni même les divisions du parti, mais la décision initiale de briguer un second mandat.
Depuis deux ans, les démocrates cherchent désespérément à ne pas prêter attention à ces fantômes pour se tourner vers l’avenir.
Mais, une nouvelle fois, tout les ramène à cette soirée de juin 2024.
C’est pour cela que je voulais vous en parler dans Zeitgeist aujourd’hui.
Les démocrates voudraient regarder ailleurs.
Jill Biden les oblige à regarder encore une fois cette image qui symbolise leur échec et leurs mensonges.
🟨🟧 Erin Brockovich contre les data centers
Vous vous souvenez d’Erin Brockovich ?
Si le combat de cette activiste américaine vous avait échappé, vous avez certainement vu le film qui porte son nom et qui valut un Oscar de la meilleure actrice à Julia Roberts.
Le film Erin Brockovich a fait de la vraie Erin Brockovich l’incarnation d’un certain récit américain. Celui d’une femme ordinaire qui se bat contre les puissants. Dans son cas contre une grande entreprise qui empoisonne l’eau d’une petite ville de Californie. Son combat était une histoire qui résonnait avec le coeur de l’Amérique. Une petite communauté locale qui se dresse face à des élites.
Aujourd’hui, Brockovich a trouvé son nouveau combat.
Cette fois, l’adversaire n’est plus une compagnie d’électricité accusée de contaminer une nappe phréatique. Ce sont les gigantesques centres de données qui alimentent l’intelligence artificielle.
Il y a quelques jours, l’activiste de 65 ans a lancé une carte collaborative destinée à recenser les centres de données IA déjà construits, en construction ou simplement envisagés à travers les États-Unis.
Plus de 2 700 signalements ont déjà été déposés par des habitants de 49 États. Brockovich fait le tour des médias, je l’ai entendue sur CNN, et sur la chaine financière CNBC.
Elle raconte que l’idée lui est venue après avoir reçu une trentaine de courriels d’une même communauté en l’espace d’une nuit. Lorsqu’elle a commencé à cartographier les plaintes, elle affirme avoir découvert que des habitants vivant à des milliers de kilomètres les uns des autres décrivaient les mêmes problèmes.
Avec cet outil, elle pense avoir trouvé un moyen de rendre visible ce qu’elle appelle l’empreinte réelle de la révolution de l’IA.
Et c’est là que l’histoire devient interessante.
Ces dernières années, les centres de données sont présentés comme les nouvelles usines de l’Amérique du XXIe siècle. Les géants technologiques dépensent des centaines de milliards de dollars pour construire les infrastructures nécessaires à l’entraînement des modèles d’IA. L’administration Trump a d’ailleurs fait de cette course une priorité stratégique, et multiplie les mesures pour accélérer leur construction.
Mais à mesure que ces installations arrivent dans les villes moyennes et les zones rurales, ce n’est plus tout à fait la même histoire.
Les habitants s’inquiètent pour les ressources en eau, en électricité.
Ils s’inquiètent du bruit. Des terres agricoles transformées en infrastructures industrielles.
Selon plusieurs études citées par Brockovich et ses soutiens, un grand centre de données peut consommer jusqu’à cinq millions de gallons d’eau par jour (soit 19 millions de litres) pour son refroidissement. D’autres habitants s’inquiètent de voir les investissements nécessaires dans le réseau électrique répercutés sur leurs propres factures.
Et ce qui me frappe en entendant ce sujet monter dans la presse locale, c’est que cette opposition ne suit pas les lignes partisanes habituelles.
Souvent les démocrates et républicains d’un même territoire se retrouvent du même côté dans les manifestations contre certains projets de centres de données.
Selon un sondage du Pew Research Center cité, davantage d’Américains estiment que ces installations ont un impact négatif sur l’environnement, le coût de l’énergie ou la qualité de vie locale qu’un impact positif.
Bien sûr, les entreprises répliquent que ces projets créent aussi des emplois, des recettes fiscales et des infrastructures. À Sulphur Springs, au Texas, un projet de centre de données pourrait rapporter environ 100 millions de dollars par an en recettes fiscales, soit plusieurs fois le budget annuel de la ville. Les groupes technologiques mettent également en avant leurs progrès en matière de consommation d’eau et d’efficacité énergétique.
Mais ce qui m’intéresse dans l’offensive de Brockovich, c’est qu’elle transpose dans l’ère numérique un conflit assez classique de l’activisme aux États-Unis.
Qui décide ? Wall Street ? Washington ?
Les habitants ont-ils leur mot à dire ?
Dans un entretien à MSNow, Brockovich a résumé son inquiétude d’une phrase :
“Les gens ne sont pas entendus. Ils ne sont pas vus dans leur propre jardin.”
C’est cela, au fond, le vrai sujet.
Et le fait qu’Erin Brockovich en fasse désormais son combat va le rendre plus visible dans le débat public américain. Il pourrait d’ailleurs peser dans les élections de mi mandat.
🟨🟧 American Icons
Dans la profusion éditoriale en amont du 250e anniversaire de l’indépendance, qui sera célébrée le 4 juillet prochain, une idée de Rolling Stone a retenu mon attention, et j’ai choisi d’en faire mon 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist.
Le magazine titre à sa une “American Icons” :
“À l’occasion du 250e anniversaire de notre nation, nous avons demandé à de grandes figures américaines de célébrer quelques-uns des cadeaux que l’Amérique a offerts au monde.
Nos cinquante États sont loin de former une union parfaite, mais ces idées, ces lieux et ces inventions montrent l’Amérique sous son meilleur jour.”
Ça va de Snoopy (“Avec Snoopy, Schulz avait créé un archétype américain : le rêveur obstiné pour qui rien ne semble hors de portée, même lorsque cela l’est presque toujours”) aux bodegas, ces épiceries de quartier (“L’Amérique manquerait de cette assurance qui fait son charme sans les bodegas”), de la Chevrolet 454 (“c’est l’image même de la réussite. L’image de quelqu’un qui a réussi à s’en sortir et à réaliser ses ambitions”) à la ville de Provincetown, au bout de la presqu’île de Cape Cod, chère à mon coeur (“Une chose est d’aspirer à l’inclusion, cette idée qui définit le projet américain. Une autre est d’en devenir l’idéal utopique, vivant, tangible et manifestement réussi”), des solos de guitare aux paniers de basket dans les arrière-cours, des bals de promo au street art, du rebelle outlaw au road trip (“Voilà l’essence même du voyage sur les routes américaines : on part en quête de clarté et l’on découvre une histoire dont on ignorait avoir besoin.”).
J’ai choisi de vous citer plus en détail deux de ces essais.
D’abord celui de Monica Lewinsky, à laquelle Rolling Stone a demandé de réfléchir à l’idée du retour en grâce, du comeback.
L’idée de réécrire sa propre histoire est profondément américaine, célébrée chez tous ceux qui parviennent à trouver leur voix et à s’en servir.
“L’Amérique a toujours idéalisé la seconde chance. Le récit de la rédemption. La personne que l’on croyait finie et qui revient au combat”.
À travers sa propre expérience, elle défend l’idée que reprendre le contrôle de son récit n’est pas une question de revanche, mais de dignité et d’autonomie.
“Vous n’êtes pas une note de bas de page dans l’histoire de quelqu’un d’autre. Vous en êtes l’auteur.”
Elle y fait de sa propre histoire une réflexion sur l’une des idées les plus profondément américaines, le droit à une seconde chance et à la réécriture de son destin. Elle explique que reprendre le contrôle de son récit n’est ni une vengeance ni une simple correction des faits, mais une question de dignité et d’autonomie.
“Le rêve américain est une histoire qui porte sur une question : qui a le droit de raconter l’histoire ? Et la réponse devrait toujours être la même : vous.”
“Reprendre possession de son récit n’est pas une affaire de vengeance. C’est une question de pouvoir d’agir.”
“Vous n’êtes pas une note de bas de page dans l’histoire de quelqu’un d’autre. Vous en êtes l’auteur.”
Et enfin, celui de Barack Obama sur le pouvoir de la musique.
L’ancien président y défend l’idée que la musique est l’une des meilleures clés pour comprendre l’histoire américaine. Il raconte d’abord comment il écoutait du jazz puis du rap avant ses débats présidentiels pour se reconnecter à ce qui comptait vraiment pour lui.
Il montre comment, des spirituals des esclaves (“le message articulé de l’esclave adressé au monde”, une manière d’affirmer l’humanité que d’autres tentaient de lui nier) aux chants du mouvement des droits civiques (“Le mouvement des droits civiques était aussi, entre autres choses, un mouvement de chant”), des chansons de protestation contre la guerre du Vietnam au hip-hop né dans le Bronx (“Comme toutes les grandes musiques, le hip-hop n’était pas seulement un divertissement ; c’était du journalisme mis en rythme”), la musique a souvent exprimé les aspirations, les souffrances et les contradictions du pays avant même que la politique ne sache les nommer.
“Les grandes chansons ont cette capacité de nous faire sentir vus ; plus encore, elles nous aident à voir les autres, en élargissant notre cœur et notre imagination morale.”
S’il m’a interpellé, c’est que son texte est une défense optimiste de la démocratie américaine.
Depuis deux siècles et demi, écrit-il, “l’Amérique a toujours mérité qu’on chante à son sujet, et ces chansons sont une forme de foi”.
“Encore et encore, la musique nous a montré le chemin. Et, finalement, l’Amérique l’a suivie”.
Thank you and goodbye.
PhC




























































Mais jusqu'où va t'il aller ? On a l'impression que plus c'est gros plus ça passe ; depuis le début de son mandat on est comme "sonnés" par toutes ses dérives ; en plus de l'égo il y a le côté immature de l'individu, qui est limite proche de la psychiatrie ; si ce n'était pas Philippe Corbé qui nous relate tout cela - et on le remercie encore vivement pour toutes ces infos - on pourrait croire à des fake news qui s'enchaînent. Ca va être long jusqu'en 2028 ; non seulement les américains sont impactés, mais avec eux le monde entier en pâtit
Est-ce que Trump souhaite faire gagner les démocrates aux Miterms pour mieux pouvoir se plaindre d'eux jusqu'à la prochaine élection présidentielle afin de rester au pouvoir plus longtemps