
Une eau verdâtre, une peinture qui pèle, un canard mort et des accusations de sabotage. À Washington, le grand bassin repeint par Trump vire au feuilleton politique.
Hi everyone, c’est Zeitgeist.
Je vais aussi vous emmener à New York, dans la 12e circonscription, au cœur de Manhattan, où le petit-fils de JFK tente de transformer le nom Kennedy, son immense notoriété en ligne et ses vidéos bizarres en pouvoir électoral. Il espère gagner demain la primaire locale qui lui garantirait un siège en or au Congrès.
Je vous raconterai ensuite l’enquête stupéfiante du Washington Post sur Tulsi Gabbard, qui vient de quitter son poste de directrice nationale du renseignement auprès du président Trump. Des centaines de mémos confidentiels suggèrent qu’une partie de sa carrière politique aurait pu être écrite, corrigée et orientée par un réseau religieux opaque autour de son gourou.
Et puis Coca-Cola face au fisc américain. L’IRS réclame plus de 20 milliards de dollars au géant du soda dans une affaire qui dépasse largement les bulles et les canettes. La vraie question, c’est de savoir où les multinationales créent de la valeur : dans les produits ou dans la marque. D’autres géants craignent une jurisprudence qui bouleverserait leur modèle de rentabilité.
Il se vante de pouvoir faire “ce que je veux” une fois écoulée la période de 60 jours, et il met en garde le président iranien Masoud Pezeshkian, qui insiste pour que Téhéran conserve son droit à enrichir de l’uranium, en lui demandant de “surveiller sa bouche”, bref, de faire attention à ce qu’il dit. Et sur le détroit d’Ormuz :
“Vous le fermez et vous n’aurez plus de pays. Vous ne retournerez même pas dans votre putain de pays.”
Et le président attaque la couverture par le New York Times de la guerre en Iran.
Il crie à la “TRAHISON”. Il menace le journal d’un “procès de plusieurs milliards de dollars” et qualifie ses journalistes de “criminels”.
Ce qui le met en colère, c’est un article titré “Qu’est-ce qui a changé après près de quatre mois de guerre ? Selon les analystes, pas grand-chose.”
L’auteur, Neil MacFarquhar, ne fait pourtant que rappeler quelques évidences.
Les principales menaces n’ont pas disparu. Le programme nucléaire iranien a été lourdement endommagé mais pas éliminé. La question des missiles balistiques n’est pas traitée. Le régime a survécu malgré la mort d’Ali Khamenei. Les proxies restent actifs. On y lit que les États-Unis cherchent à éviter l’escalade après avoir compris que Washington a “mordu plus qu’il ne pouvait mâcher” (en français, on dirait que Trump a eu les yeux plus gros que le ventre).
Téhéran, malgré les milliers de civils tués, des infrastructures détruites et une économie sous pression, peut revendiquer une forme de victoire, après avoir résisté, riposté, et découvert son levier sur le détroit d’Ormuz. Israël ressort affaibli, avec un “effondrement de toute sa stratégie” contre l’Iran. Les pays du Golfe, frappés par la fermeture du détroit et les attaques contre leurs infrastructures, doutent davantage du parapluie américain.
On en est donc à peu près au même point sur le dossier iranien.
Je vais donc pouvoir faire un pas de côté pour vous parler d’un sujet qui occupe beaucoup les médias américains ces derniers jours.
“Media obsession”, “obsession pathologique”, “hystérie” dénonce Fox News… qui y consacre pourtant une large part de son antenne.
J’ai résisté depuis des semaines à la tentation de vous raconter la saga du Reflecting Pool, ce long miroir d’eau entre l’obélisque du Washington Monument et le Lincoln Memorial, le bassin devant lequel Martin Luther King a prononcé son discours “I Have a Dream”, là où les Américains viennent regarder leur histoire se réfléchir dans l’eau.
C’est devenu ces dernières semaines l’un des spectacles les plus absurdes de la capitale.
J’ai hésité, car cette histoire me semblait au départ anecdotique, mais je m’y résous aujourd’hui car ce feuilleton est révélateur de la manière dont Trump capte notre attention et met en scène des confrontations. Et parce que cette histoire occupe beaucoup le président ces dernières semaines.
Laissez-moi vous raconter pourquoi.
Il y a des moments où une présidence se résume dans une image. Pour Donald Trump, en ce moment, c’est une flaque verte au cœur de Washington.
Voici ce grand bassin historique devenu, selon les jours, vert acide, vert petit pois, vert Tortues Ninja, vert scandale.
Tout commence comme souvent avec Trump par une intuition qui contient une part de vérité. Le bassin était en mauvais état. Il fuyait. Il verdissait régulièrement. Trump a donc décidé d’en faire un symbole de son grand toilettage de Washington avant le 250e anniversaire des États-Unis. Il voulait réparer, repeindre, rendre beau, faire vite, faire bleu. Genre piscine.
Il avait d’abord parlé d’un chantier à moins de 2 millions de dollars. Le coût a finalement dépassé 14 millions. L’administration a accordé un contrat sans appel d’offres complet à Atlantic Industrial Coatings, une entreprise de Virginie. Trump a dit avoir choisi cette entreprise parce qu’elle avait travaillé sur une piscine de l’un de ses clubs de golf. Il est tellement ravi qu’il s’organise une petite balade en convoi blindé sur le bassin vidé.
Le bassin a été repeint en bleu foncé, ce bleu que Trump appelait “American Flag Blue”, comme le drapeau national. Le 5 juin, il assure que ce n’est pas “un simple coup de peinture”, mais un matériau industriel sophistiqué qui pourrait durer cent ans.
“Thank you President Trump”, écrit-il, se remerciant lui-même.
Sauf que quelques jours plus tard, l’eau devient verte.
L’administration parle d’algues “résiduelles”, venues des conduites restées inactives pendant les travaux. Les ouvriers du National Park Service entrent dans le bassin pour verser du peroxyde d’hydrogène, aspirent les dépôts, installent des systèmes de microbulles censées couper l’alimentation des algues.
Le ministère de l’Intérieur proclame que l’eau est redevenue “claire comme du cristal”. Sauf que les images montrent encore une soupe verdâtre, des tuyaux qui recrachent de l’eau verte dans les égouts, et des touristes qui ne viennent plus admirer le reflet du Washington Monument, mais les progrès du désastre.
L’affaire devient si washingtonienne qu’elle trouve même son nom scientifique. Des journaux prélèvent de l’eau pour la faire analyser par des chercheurs. Le nouveau méchant s’appelle Scenedesmus, un genre d’algue verte. Le traitement semble avoir affaibli les bactéries, mais il a créé les conditions d’une nouvelle prolifération. En voulant tuer une algue, on en nourrit une autre.
Puis la peinture commence à se détacher.
Des lambeaux bleus flottent à la surface. Le fond “American Flag Blue” se décolle par plaques. Dans certains endroits, il manque des morceaux grands comme un banc public. Des passants viennent immortaliser ce désastre. Certains ramassent un éclat de peinture comme souvenir. La rénovation devient attraction touristique. Des passants ont même posté il y a quelques heures des photos d’un canard mort.
Alors Trump accuse.
Il parle de “vandalisme”. Il dénonce les “dingues de la gauche radicale”. Il affirme, sans preuves publiques, que des vandales auraient versé des produits corrosifs dans le bassin, qu’ils auraient entaillé la surface, qu’ils auraient voulu “détruire et avilir notre magnifique travail”. Il annonce que plusieurs personnes ont été arrêtées. Il menace de les faire condamner à des “années de prison”. Le problème n’est plus le chantier précipité, les experts ignorés, les appels d’offres contournés, le bassin trop peu profond, le soleil, la chaleur, les algues, les tuyaux qui fuient ou une surface mal préparée.
Le problème, c’est l’ennemi intérieur.
Parmi les personnes arrêtées figure un sexagénaire qui a autrefois porté le maillot américain dans une épreuve olympique de canoë. Il dit avoir simplement touché un morceau déjà détaché du revêtement pour comprendre sa texture, après une sortie à vélo. Il nie avoir dégradé quoi que ce soit. Mais le récit trumpien, lui, avait déjà trouvé son coupable.
Il y a aussi le journaliste politique Jonathan Karl, d’ABC, que le président Trump dénonce pour “avoir plongé la main dans le Reflecting Pool en essayant d’arracher le caoutchouc de la surface”.
J’ai entendu ceci sur Fox News ce dimanche.
Le présentateur de Fox demande à Jeanine Pirro, la procureure de Washington et ancienne animatrice de Fox News, si Jonathan Karl est dans le pétrin. Réponse de l’amie du président :
“Si vous endommagez, vandalisez ou faites quoi que ce soit pour impacter quelque chose comme le Reflecting Pool, vous pouvez être poursuivi.”
C’est peut-être cela que révèle cette histoire minuscule et grotesque. Trump commence par un diagnostic partiellement juste. Oui, Washington a besoin d’entretien. Oui, certains monuments avaient été négligés. Puis il transforme la réparation en démonstration personnelle. Il accélère, contourne, impose son goût, promet que ce sera magnifique, assure que lui seul sait construire. Quand les problèmes apparaissent, il proclame la victoire. Quand les images contredisent la victoire, il accuse le sabotage. Et quand la peinture se décolle, il annonce qu’il faudra probablement vider à nouveau le bassin.
Le Reflecting Pool devait être bleu patriotique. Il est devenu vert trumpien. Une eau peu profonde, chauffée par un revêtement trop sombre, saturée de traitements d’urgence, filmée en continu par les passants, commentée par les experts, niée par les communiqués officiels, puis transformée en complot par le président.
Comme l’écrit sur X Stephen King,
“Personne ne vandalise le Reflecting Pool, et Trump le sait. C’est un exemple visible de sa corruption : un contrat sans appel d’offres attribué à un copain, suivi de dépassements de coûts vertigineux et, en prime, de travaux bâclés. Du Trump classique : je n’ai pas merdé, ce sont mes ennemis.”
C’est une petite histoire de plomberie, d’algues et de peinture. Mais c’est aussi une fable politique.
“Je suis pas aussi idiot que j’en ai l’air”
Demain se tiendra la primaire démocrate à New York pour désigner le candidat du parti pour un siège en or que le Parti républicain n’a presque aucune chance de gagner en novembre. J’écris presque, mais c’est une précaution inutile. Trump n’y a recueilli que 17 % des voix en 2024.
Ce n’est pas n’importe quelle circonscription, la 12e de New York. C’est celle du centre du monde. En tout cas, celle du centre de Manhattan, et c’est à peu près la même chose pour les New-Yorkais.
C’est celle de Times Square et de l’Upper West Side, de l’Empire State Building et du quartier des théâtres à Broadway. Celle du Metropolitan Opera et du Metropolitan Museum of Art, qui ne sont pas du même côté de la ville. Celle de la Trump Tower, des fortunes de Billionaires’ Row qui s’achètent des vues sublimes à plusieurs centaines de millions dans des tours en verre qui défient la gravité. Celle qui a enregistré les plus importants revenus par habitant de tout le pays.
Et aussi la mienne, quand je suis à New York, à quelques mètres près, et très loin des gratte-ciel de milliardaires.
Le sortant, Jerry Nadler, a été élu à la Chambre des représentants le jour où Bill Clinton est devenu président, en 1992.
Mais si on en parle autant, c’est aussi parce que l’un des candidats est entré en favori putatif dans cette campagne comme on entre dans une légende déjà écrite par d’autres.
Jack Schlossberg a 33 ans, une silhouette mince, on l’aperçoit souvent torse nu dans ses vidéos Insta, des cheveux sombres, un nom qui pèse plus lourd que beaucoup de programmes, et ce visage immédiatement familier aux Américains qui n’ont jamais tout à fait cessé de chercher, dans chaque nouveau Kennedy, le reflet d’un rêve interrompu.
Il est le seul petit-fils du président John Fitzgerald Kennedy. Que tout le monde appelait déjà Jack.
Sur le papier, tout semble presque trop parfait. Jerry Nadler a décidé de ne pas se représenter. Un siège sans sortant, dans une circonscription profondément démocrate, c’est une rareté politique, presque un bail à long terme sur Washington. La primaire de demain est donc l’élection décisive. Et dans ce décor new-yorkais saturé d’argent, de prestige et d’ambition, Jack Schlossberg s’est avancé avec un slogan, “Believe in Something Again”. Croire de nouveau en quelque chose.
Schlossberg raconte qu’il a appris de son grand-père l’optimisme envers l’expérience américaine, de l’oncle de sa mère, Ted Kennedy, le sens de l’unité démocrate, de sa mère Caroline Kennedy, ancienne ambassadrice au Japon et en Australie, la valeur de l’écoute et de la géopolitique. Mais son vrai laboratoire politique, ces dernières années, n’a pas été une permanence de quartier ni un cabinet parlementaire. Ce fut son téléphone.
Avant d’être candidat, Jack Schlossberg est devenu un phénomène en ligne. Je vous ai déjà raconté ici comment, pendant la campagne de 2024, il a construit une audience immense en défendant les démocrates, en attaquant Donald Trump, et surtout en s’en prenant à son cousin Robert F. Kennedy Jr., devenu secrétaire à la Santé de Trump, incarnation à ses yeux d’une trahison familiale et politique. Il a créé des personnages, joué des accents, posté des vidéos absurdes. Le médium, dit-il en substance, exige le choc, l’étrangeté, le sucre autour du médicament. Dans l’Amérique de Trump, il ne suffit plus de connaître les dossiers. Il faut aussi savoir produire le spectacle.
C’est l’un des paradoxes de sa candidature qui justifient que je vous en parle aujourd’hui dans Zeitgeist.
Les Kennedy d’hier entraient en politique et devenaient des célébrités. Jack Schlossberg a fait le chemin inverse. Il est devenu une célébrité numérique, puis a tenté de transformer cette attention en pouvoir électoral. Ses fans l’ont surnommé “People’s Princess”, “America’s babygirl”, “internet’s crush”. Des concours de sosies ont été organisés à New York et Washington. Kamala Harris a perdu l’élection de 2024, mais lui a gagné l’élection de l’attention.
Reste à savoir si l’attention suffit.
La campagne a commencé dans le deuil. Le décès de sa sœur Tatiana Schlossberg, journaliste et autrice d’un texte bouleversant sur son cancer dans le New Yorker, je vous en avais parlé dans Zeitgeist. Elle est morte d’une leucémie aiguë à 35 ans. Jack raconte que ses derniers mots pour lui furent “You better win”. Tu ferais mieux de gagner.
Sa mère Caroline Kennedy, si rare à la télévision, est apparue dans l’émission CBS Sunday Morning avec son mari Edwin Schlossberg pour soutenir son fils. Elle l’a présenté comme un candidat capable de parler à une nouvelle génération, pas seulement avec des éléments de langage ennuyeux. Lui dit que la mort de sa sœur l’a rendu plus déterminé, comme si la vieille tragédie Kennedy avait encore trouvé le moyen d’entrer dans une campagne déjà encombrée par les fantômes.
Et puis Jack est soutenu par la puissante Nancy Pelosi, la Speaker emerita de la Chambre, la papesse du parti démocrate, qui fait le lien avec la mémoire de son grand-père.
Au début, cela semblait fonctionner. Les premiers sondages le plaçaient en tête dans une primaire encombrée face à de nombreux candidats.
Puis la mécanique s’est déréglée. Le mois dernier, le New York Times a publié une enquête féroce qui décrit une campagne chaotique, marquée par des départs, des revirements, des réunions manquées, une journée de lancement pendant laquelle le candidat aurait voulu faire une sieste avant de disparaître pendant de longues heures. Son équipe a contesté certains éléments, rappelé qu’il faisait campagne dans une période de deuil profond. Ses chiffres ont reculé. Dans les enquêtes les plus récentes, il ne domine plus la course.
Ses adversaires ont trouvé l’angle. Ils répètent que le Congrès n’est pas un studio de création de TikTok. Schlossberg répond que c’est précisément le problème. Ceux qui ne comprennent pas que la communication numérique fait désormais partie du métier ne comprennent pas la politique de 2026. Alors il essaye de trouver plus de sérieux. Il veut être pris au sérieux comme candidat de fond, pas comme héritier en goguette. Pas facile. Il dit à Interview Magazine :
“Je ne suis pas aussi idiot que j’en ai l’air.”
Mais c’est toute la difficulté. Dans une même journée, Jack Schlossberg peut passer du troll numérique anti-Trump à une explication technique sur des textes budgétaires. Ses défenseurs y voient une forme nouvelle de persuasion démocrate. Ses critiques y voient l’arrogance d’un homme né avec un nom et l’habitude que les portes s’ouvrent.
C’est peut-être pour cela que sa campagne raconte quelque chose de plus grand que lui. Elle met en scène la collision entre la légende Kennedy et l’algorithme, entre l’aristocratie démocrate et la politique des reels Insta, entre le service hérité comme une vocation et la célébrité brandie comme compétence. Jack Schlossberg voudrait prouver qu’un Kennedy peut encore parler au futur. Ses adversaires espèrent démontrer qu’un grand nom et quelques vidéos virales ne suffisent plus.
Il dit quand même que Trump a compris quelque chose de l’époque. Il “programme” les conversations, occupe les esprits, impose les sujets. Jack Schlossberg veut répondre à cela par l’humour, le risque, l’authenticité, la production permanente de soi. C’est audacieux. C’est parfois brillant. Parfois déroutant. Et c’est peut-être exactement ce que produit l’Amérique politique aujourd’hui, des candidats qui ne savent plus très bien s’ils doivent convaincre ou divertir.
La saga Kennedy est désormais filmée verticalement.
L’ex patronne du renseignement et son gourou
Il y a dans le Washington Post une enquête stupéfiante qui se lit comme un polar politique.
Elle révèle les secrets de Tulsi Gabbard, qui était jusqu’à il y a quelques jours la directrice nationale du renseignement, qui chapeautait la CIA et les autres services. Elle était chargée d’informer le président de la première puissance du monde de tout ce qui menace la sécurité nationale.
Cette ancienne élue de Hawaii à la Chambre des représentants, candidate à la primaire démocrate pour la Maison Blanche en 2020, s’est toujours présentée comme une libre penseuse. Je vous ai déjà parlé d’elle dans Zeitgeist. Le Washington Post suggère qu’une partie de sa carrière politique a été écrite, corrigée et surveillée par d’autres.
L’enquête raconte une histoire à la fois politique, religieuse, numérique et presque romanesque. Elle commence avec une ancienne collaboratrice de ses campagnes, Rebecca Saltzburg, qui avait d’abord défendu l’indépendance de Gabbard, affirmant au journaliste que son ancienne patronne était une femme libre, qui ne recevait d’ordres de personne. Mais neuf mois plus tard, elle reprend contact avec le reporter, après une rupture avec les dirigeants de la Science of Identity Foundation, une organisation religieuse liée au gourou Chris Butler. Cette fois, elle lui parle d’un mystérieux compte e-mail, utilisé par le bureau de Chris Butler, réservé à ses secrétaires et à certains disciples. En fouillant le compte, elle retrouve des centaines d’e-mails venus de ces adresses. Les pièces jointes sont extraordinaires, selon le Washington Post.
Elles contiennent des mémos confidentiels destinés à orienter Tulsi Gabbard pendant ses années au Congrès. Des propositions de loi, messages politiques, lignes à utiliser à la télévision, tweets, réponses aux journalistes, stratégie de carrière.
Le plus troublant, c’est que l’auteur principal de ces directives n’est jamais nommé. Mais Saltzburg affirme qu’il s’agit de Chris Butler, que Gabbard a déjà décrit comme son guru. Elle explique que son nom n’apparaissait pas précisément pour éviter qu’il soit identifié si les documents devenaient publics.
Certains passages sont d’une brutalité étonnante. Un mémo de janvier 2015 critique une déclaration que Gabbard devait faire après le discours sur l’état de l’Union d’Obama. L’auteur y dit :
“Personne n’en a rien à faire de ce que tu penses de son discours, sauf si tu vas dire quelque chose d’intéressant.”
“Tu n’essaies même pas. Tu es devenue vraiment paresseuse intellectuellement.”
Dans un autre mémo, Gabbard est qualifiée de “lâche” et de “molle” au sujet de ses commentaires sur une proposition. Presque une réprimande personnelle.
Le Washington Post ne s’arrête pas au contenu des mémos. Il les compare à l’action publique de Gabbard.
En 2014, un mémo demande à Gabbard de proposer une loi pour sanctionner les pays dont des citoyens seraient partis combattre pour l’État islamique. La phrase est sèche :
“Lance ça demain matin.”
“Tu dois être la cheffe de file là-dessus. Ne traîne pas.”
Le lendemain, Gabbard publie une déclaration. Une semaine plus tard, elle dépose une proposition de loi à la Chambre.
Autre exemple, avant des interviews. Le Washington Post a comparé 32 interviews télévisées de Gabbard entre 2014 et 2016 avec les mémos de préparation correspondants. Dans 24 cas, elle reprend presque mot pour mot les formulations proposées. Dans les huit autres, elle utilise d’autres mots, mais défend les mêmes idées.
Les mémos portent aussi sur son comportement à l’écran. Un message envoyé avant une apparition télévisée lui rappelle :
“N’oublie pas de sourire. Ne fais pas le truc avec les yeux.”
Après l’interview, l’auteur se plaint :
“Elle fait encore ce putain de truc avec les yeux.”
“Elle continue à faire le truc avec les yeux.”
Un autre mémo est encore plus révélateur du rapport d’autorité. Après une longue préparation téléphonique avant une interview sur Fox News, l’auteur dit à Gabbard :
“Maintenant, tout ce qu’il te faut, c’est une bonne nuit de sommeil, en sachant que peu importe à quel point tu vas te planter, Krishna et moi t’aimons toujours.”
Cette phrase nourrit l’hypothèse centrale du Washington Post. Un réseau spirituel aurait pu jouer un rôle beaucoup plus direct dans la carrière politique de Gabbard que ce qu’elle a reconnu publiquement.
Chris Butler, au centre de l’histoire, est un personnage étrange. Il commence à enseigner une forme de krishnaïsme à Hawaii à la fin des années 1960. Des anciens membres décrivent son groupe comme une secte, ce que l’organisation conteste. Butler aurait très tôt développé des ambitions politiques. En 1975, il écrit que les politiciens incompétents devraient être “retirés de leurs sièges” et remplacés par des “personnes saintes”.
L’année suivante, un parti appelé Independents for Godly Government présente quatorze candidats à Hawaii. Aucun ne gagne. Plusieurs d’entre eux sont des adeptes de Butler ou du mouvement Krishna.
La famille Gabbard entre ensuite dans cette histoire. Mike et Carol Gabbard, les parents de Tulsi, deviennent proches de Butler. Dans les années 1990, ils mènent une campagne virulente contre le mariage homosexuel à Hawaii. Tulsi, alors adolescente, apparaît dans une publicité qui avertit que la légalisation du mariage homosexuel pourrait conduire les gens à épouser leurs chiens.
Tulsi Gabbard est ensuite élue au Parlement de Hawaii en 2002, sert dans la Garde nationale en Irak, puis entre à la Chambre des représentants en 2012. Elle prête serment sur la Bhagavad-Gita et se présente fièrement comme la première élue hindoue du Congrès.
Face à ces révélations du Washington Post, Gabbard et son entourage attaquent la crédibilité de l’enquête et accusent le Post de relayer des préjugés anti-hindous, de “l’hindouphobie” et une “bigoterie religieuse anti-hindoue”.
L’enquête ne permet pas de prouver que Butler a continué à conseiller Gabbard lorsqu’elle est devenue directrice du renseignement national sous Trump. Mais elle souligne des échos troublants. Une formule de 2014, transmise à Gabbard, disait qu’elle prenait ses décisions à travers le prisme de “la sûreté, la sécurité et la liberté du peuple américain”. Cette même formule réapparaît dans les années suivantes, dans ses mémoires de 2024, dans son audition de confirmation au Sénat, dans sa première déclaration comme directrice nationale du renseignement, puis dans la présentation annuelle des menaces.
C’est là que l’enquête devient politiquement explosive. Tulsi Gabbard a eu accès, comme directrice du renseignement national, aux secrets les plus sensibles des États-Unis. Or le Post raconte qu’au début de sa carrière à Washington, ses prises de parole, ses éléments de langage, certains tweets et certaines propositions de loi auraient pu être orientés par un réseau religieux opaque autour d’un guru reclus.
Évidemment, la question n’est pas de savoir si Gabbard a le droit d’avoir une foi, un maître spirituel ou une culture religieuse. La question est celle de la transparence démocratique. Qui parlait à travers elle ? Qui écrivait ses mots ? Qui orientait ses priorités ? Qui l’influençait ?
Coke vs. le fisc
Coca-Cola a trouvé un adversaire plus redoutable que Pepsi.
Il ne vend pas de soda. Il ne fait pas de publicité pendant le Super Bowl et la Coupe du monde. Il ne repeint pas le monde en rouge. Il s’appelle l’IRS, l’Internal Revenue Service, le fisc américain, et il réclame à Coca-Cola une somme qui donne le vertige.
Plus de 20 milliards de dollars.
Oui, 20 milliards.
L’affaire arrive cette semaine devant une cour fédérale d’appel à Miami. Elle dure depuis si longtemps qu’elle a été sur le bureau de trois patrons de Coca-Cola et de douze directeurs de l’IRS, sous des présidences républicaines et démocrates. Nous sommes en 2026, et les deux camps se disputent encore des déclarations d’impôts remontant à 2007, 2008 et 2009.
À l’échelle de l’Amérique des multinationales, c’est un vieux dossier.
À l’échelle du fisc, c’est peut-être l’un des plus importants procès de la décennie.
La question centrale est simple. Coca-Cola déclare-t-il trop de profits à l’étranger et pas assez aux États-Unis ?
Derrière cette question, il y a l’un des grands secrets de la mondialisation fiscale. Les grandes entreprises ne se contentent pas de vendre des produits dans le monde entier. Elles organisent aussi, à l’intérieur de leur propre groupe, la circulation des marques, des brevets, des recettes, des droits d’usage, des licences et des profits.
Et Coca-Cola est un cas presque parfait.
On croit parfois que Coca-Cola vend surtout des bouteilles et des canettes. En réalité, son trésor le plus précieux n’est pas le liquide brun, mais l’idée de Coca-Cola, ses marques, ses recettes, ses secrets industriels, son imaginaire mondial. La formule, le logo, le goût, le rouge, les ours polaires, Noël, les stades, le bonheur en bouteille. Tout cela peut être licencié, facturé, déplacé. Le fisc américain veut donc déterminer où naît vraiment le profit ? Dans les usines étrangères qui fabriquent le concentré ? Ou aux États-Unis, où se trouve la maison mère qui possède la marque et les droits ?
Depuis un accord passé en 1996 avec l’IRS, Coca-Cola utilise une méthode dite “10-50-50”. Ses points d’approvisionnement installés notamment au Brésil, au Costa Rica, en Irlande ou au Mexique, reçoivent 10 % des ventes brutes, puis 50 % des profits restants. Ces entités étrangères deviennent extrêmement rentables.
Trop rentables, dit le fisc.
En 2020, la cour fiscale a donné raison à l’IRS. Le juge a demandé pourquoi ces filiales étrangères, engagées dans une activité de routine de fabrication, seraient devenues “les entreprises alimentaires et de boissons les plus rentables du monde”.
Coca-Cola répond que l’IRS lui tend aujourd’hui un piège après avoir validé sa méthode pendant des années. Pour le groupe, c’est un changement de règle. L’entreprise affirme avoir soigneusement structuré ses opérations selon une méthode que le fisc avait lui-même approuvée.
Le fisc, lui, répond que l’accord de 1996 n’aurait pas promis à Coca-Cola une immunité fiscale permanente.
L’enjeu financier est énorme. Coca-Cola a déjà versé 6 milliards de dollars après sa défaite en première instance. Si l’entreprise gagne, elle récupère cette somme avec intérêts. Si elle perd, elle pourrait devoir payer environ 14 milliards supplémentaires pour les années 2010 à 2025, puisque la méthode contestée a continué à être utilisée.
Le total dépasse les 20 milliards.
C’est plus que le bénéfice net de Coca-Cola en 2025 !
C’est plus que sa trésorerie disponible au début d’avril. L’entreprise dit qu’elle pourrait emprunter pour payer.
C’est là que l’affaire devient intéressante au-delà de Coca-Cola.
Si le groupe gagne, beaucoup de multinationales respireront. Une victoire de Coca-Cola affaiblirait la capacité de l’IRS à contester les montages internationaux qui déplacent les profits vers des pays moins taxés. Ce serait particulièrement important pour la tech et la pharmacie, où l’essentiel de la valeur repose souvent sur des actifs immatériels, des brevets, algorithmes, marques, molécules, logiciels. Meta et d’autres suivent ce dossier de très près.
Si l’IRS gagne, en revanche, le message sera clair. Le fisc américain peut encore s’attaquer aux grandes architectures fiscales des multinationales. Il pourra se montrer plus punchy car il aura entre les mains une victoire rare contre une très grande entreprise entourée des meilleurs avocats du pays.
Dans le cas de Coca-Cola, la bataille ne porte pas sur une bouteille. Elle porte sur la valeur invisible contenue dans un nom connu de toute la planète. N’est-ce pas cela qui a le plus de valeur ?
C’est pour cela que cette affaire dit quelque chose sur le capitalisme mondial.
Thank you and goodbye.
PhC












































C'est comme un gamin capricieux, pourri gâté, qui trépigne lorsque les effets résultant de ses décisions sont évoquées à juste titre ; le problème est que le gamin a 80 ans, c'est à la fois triste et pathétique, et au lieu d'avoir la moindre des réflexions, si ce n'est de s'interroger, de se remettre en question, il rajoute une couche, c'est la faute des autres...
Le mot "navrant" n'est pas assez fort pour qualifier une telle situation effrayante