MARC BLOCH, LA LUCIDITÉ 2/2 ET L’HÉROÏSME




« Je meurs, comme j’ai vécu, en bon Franais : Marc Bloch ou l’amour de la France jusqu’au sacrifice




Illustration issue du livre de Peter Schöttler Marc Bloch. Une biographie intellectuelle publié dans la collection Bibliothèque des histoires. Éditions Gallimard, 2026

MARC BLOCH, LA LUCIDITÉ ET L’HÉROÏSME 

(2/2) - 

Ostracisé par Vichy parce que juif, spolié par les Allemands, Marc Bloch refuse pourtant de séparer son sort de celui de la France. Après avoir renoncé à l’exil, il entre dans la Résistance, devient l’un des responsables de Franc-Tireur à Lyon, puis meurt fusillé par les Allemands en juin 1944.

L’historien et résistant Marc Bloch entre ce 23 juin au Panthéon. En 1940, l’ancien combattant et cofondateur des Annales avait à peine achevé d’écrire L’Étrange Défaite, rédigé aussitôt après le désastre militaire de mai-juin (voir la première partie de ce récit) , qu’il s’était trouvé frappé par le régime de Vichy. Le 3 octobre 1940, le premier statut des Juifs les exclut de la fonction publique et de nombreuses professions privées, sauf dérogations pour services exceptionnels rendus à « l’État français ». Marc Bloch doit s’humilier à demander cette dérogation et sollicite, le temps de l’examen de son dossier, un sursis qu’il obtient (17 décembre 1940). L’historien est alors détaché auprès de son ancienne faculté de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand. Privé de sa documentation, restée à son domicile parisien, il enseigne tant bien que mal dans la cité auvergnate.

Puis, peut-être soutenu par Jérôme Carcopino, ancien élève de son père, ex-directeur de la rue d’Ulm et bientôt secrétaire d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse du gouvernement Darlan (février 1941-avril 1942), Marc Bloch est relevé de l’interdiction professionnelle après avis favorable de la section compétente du Conseil d’État (janvier 1941). Seuls une dizaine de professeurs juifs de l’enseignement supérieur sont dans le même cas, toutes disciplines confondues (parmi eux, Robert Debré, père de Michel Debré). Mais le premier statut des juifs est bientôt remplacé par un second (2 juin 1941), qui élargit les interdictions professionnelles et limite plus drastiquement encore les dérogations. Voilà le dossier de Marc Bloch de nouveau examiné et son sort incertain. À l’été 1941, le professeur, soucieux de la santé de son épouse qui souffre de pleurésie, obtient sa mutation à l’université de Montpellier. Là, en butte à l’hostilité d’un collègue médiéviste, il n’a plus de chaire et doit se contenter de simples charges de cours.

L’appartement parisien de Marc Bloch est réquisitionné par les Allemands. L’historien se tourmente pour sa bibliothèque, prolongement de lui-mêmePASSER LA PUBLICITÉ

Une ordonnance allemande interdit « aux juifs qui ont fui la zone occupée » d’y retourner (27 septembre 1940). L’appartement parisien de Marc Bloch, qui a le malheur d’être situé aux étages élevés de l’immeuble, est réquisitionné par l’occupant pour installer des projecteurs de DCA sur ses grandes terrasses. Des officiers supérieurs de la Luftwaffe prennent leurs quartiers chez lui. L’historien se tourmente surtout pour sa bibliothèque, riche de milliers de volumes et prolongement de lui-même. En janvier 1941, ce dernier écrit à Carcopino et lui demande d’intervenir auprès du délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés, Fernand de Brinon, comme s’il existait une chance que ce dernier prenne ses intérêts à cœur. Puis, à la prière de Marc Bloch, Lucien Febvre, resté parisien et qui occupe toujours sa chaire au Collège de France, sollicite le commandement militaire de la Wehrmacht. Il obtient de se rendre dans l’appartement de son collègue afin de transporter au moins ses documents et notes en lieu sûr (l’occupant saisira la bibliothèque de Marc Bloch en avril 1942 et l’expédiera outre-Rhin). Dès le printemps 1941, de surcroît, les Allemands bloquent les avoirs détenus par des clients juifs dans les banques de la zone occupée, dont l’historien et son épouse.

Lucien Febvre demande à Marc Bloch d’accepter que son nom disparaisse de la couverture des Annales pour permettre à celle-ci de poursuivre sa parution

Le statut des juifs interdit à ces derniers de posséder ou diriger une revue. En avril 1941, Lucien Febvre demande à Marc Bloch d’accepter que son nom disparaisse de la couverture des Annales pour permettre à celle-ci de poursuivre sa parution. Les échanges des deux hommes sont longs, tendus, tourmentés. Marc Bloch est si désireux de ne pas se séparer de l’ensemble des Français qu’il répond à son ami : « Ne me croyez pas hanté, sur toutes choses, par le "statut" [des juifs] ». Ce n’est qu’une fois ce scrupule satisfait que le codirecteur réaffirme sa position : « La suppression de mon nom [de la couverture de la revue] serait une abdication » (16 avril 1941).





Les échanges entre Marc Bloch et Lucien Febvre étaient parfois houleux (ici sur la couverture du premier tome de leur Correspondance, publiée chez Fayard) . SDPLes échanges entre Marc Bloch et Lucien Febvre 

Febvre rétorque que maintenir les Annales est pour lui un impératif patriotique. Il refuse de faire paraître la revue en « zone libre » comme le propose Marc Bloch pour soustraire au moins celle-ci à la censure allemande. « Des Annales publiées à Limoges ne peuvent toucher les parties les plus souffrantes de la France, répond Febvre. Celles qui ont vraiment besoin d’elles. Celles qui en réclament le secours », appréciation peut-être excessive pour une revue qui compte 400 abonnés. « Des Annales publiées à Limoges mettent, par le fait, les deux tiers du pays, qui souffrent quotidiennement dans leur chair meurtrie, hors du jeu. Et ceci est intolérable pour les deux tiers de la France dont vous faites bon marché », poursuit Lucien Febvre (19 avril 1941).

On peut être un grand historien et avoir un comportement parfois pénible. Sans cacher le dégoût que lui inspire la législation antisémite, Febvre paraît, dans ces lettres, bavard, cabotin même, comme s’il plaidait dans une affaire très difficile. Avec un ton de grand frère un peu supérieur, il tance Marc Bloch. Le professeur au Collège de France se dépeint comme un homme de devoir aux prises avec les pires difficultés pour faire vivre les Annales et prêt à tous les sacrifices. Peut-être affiche-t-il de façon ostensible et bravache son patriotisme pour masquer sa mauvaise conscience face à Marc Bloch.

Je ne crois devoir admettre aucune apparence de « mise au pas »

Marc Bloch à Lucien Febvre qui lui demander de s’effacer de la direction des «Annales», 7 mai 1941

« Je regrette que, même dans les circonstances pour moi, vous le sentez bien, les plus douloureuses, vous ayez pris le pli de ne pouvoir écrire sans récriminer ni gourmander, répond l’auteur de L’Étrange Défaite. Mais il y a longtemps que de vous à moi j’ai abdiqué tout amour-propre » (7 mai 1941). Et Marc Bloch maintient son refus : « Je ne crois devoir admettre aucune apparence de “mise au pas” ».

Ce mot pique au vif son interlocuteur, qui s’autorise alors des remarques d’une singulière petitesse. « Aussi bien, apparence n’est là que pour adoucir votre formule. Vous étiez un peu gêné, j’imagine, pour me dire que, si j’acceptais la "mise au pas", vous ne l’acceptiez pas, vous. Parlons donc de la “mise au pas” », fulmine Lucien Febvre. « Quand M. B. est menacé directement par des lois abominables, que fait-il ? Crie-t-il, stupidement et vainement : “Arrive ce qui doit arriver, je m’en moque! Je ne fais rien, c’est la seule attitude digne !”. Eh non. M. B. a du bon sens. Il prie ses amis, qui sont en situation de le faire, de l’aider à sauver ses papiers, et son linge, et ses livres. Et ses amis qui trouvent qu’il a bien raison, et qu’il fait exactement ce qu’il doit faire, s’empressent de l’aider. De sauvegarder tout ce qui peut être sauvegardé ». Lucien Febvre invite Marc Bloch à faire de même à l’égard de la revue comme si la comparaison avait un sens (14 mai 1941).

Voyez autour de vous. Il est des feux auxquels on ne fait pas leur part. Peu à peu, ils dévorent tout

Marc Bloch à Lucien Febvre au sujet de l’avenir des «Annales», 16 mai 1941

Maintenir la parution des Annales sous contrôle allemand à Paris, est-ce, à terme, se compromettre avec l’occupant, se condamner à la collaboration ? « Vous faites une concession, qui moralement vous est plus que cruelle, pour sauver quelque chose. L’expérience, je crois, la condamne. Voyez autour de vous. Il est des feux auxquels on ne fait pas leur part. Peu à peu, ils dévorent tout », argumente Marc Bloch (16 mai 1941). « Vous serez pris dans l’engrenage [...]. Soyez-en certain : ce n’est pas d’un seul coup, c’est par petites tranches qu’on s’efforcera de grignoter votre liberté. Ils sont malins ! ». L’historien s’empresse d’ajouter sa certitude que Febvre ne dépassera pas « la ligne de l’honneur » mais les Allemands pourraient alors lui arracher la revue et la confier à des exécutants dociles.





Entre 1939 (gauche) et 1941 (droite), les noms de Marc Bloch et Lucien Febvre ont disparu de la couverture des Annales. En revanche, au verso, sous le titre « directeur responsable », c’est Febvre seul qui figure. Persée



Presque aussitôt après, néanmoins, Marc Bloch finit par accepter de s’effacer, non sans affirmer ses réticences. L’épistolier, en réponse à la question de son collègue, lui donne des nouvelles de sa femme souffrante puis écrit : « Quant à notre autre malade, dont vous vous occupez à Paris, je persiste à penser que le traitement, en faveur duquel vous insistez dans votre dernière lettre reçue tout à l’heure, offre bien des dangers. Mais je ne me sens pas le droit d’aller contre les conseils des docteurs. Décidez donc comme bon vous semblera ; et tenez-moi au courant. Fidèlement ». Lucien Febvre supprime alors leurs deux noms et qualités de la couverture de la revue. En revanche, au verso, sous le titre « directeur responsable », c’est Febvre seul qui figure désormais.

Marc Bloch continuera à publier quantité d’articles dans les Annales sous le pseudonyme de Fougères, le lieu-dit où se trouve sa maison de campagne en Creuse. « Je ferai votre commission à notre ami Fougères. Il est bon garçon en somme, et j’ai sur lui beaucoup d’influence », écrit le Creusois à Febvre avec l’humour qui ne le quitte pas dans l’épreuve (7 août 1941). Plus tard, Marc Bloch écrira à son interlocuteur que, en définitive, il approuve nettement la poursuite de la publication des Annales en zone occupée (Marc Bloch-Lucien Febvre, Correspondance, édition établie par Bertrand Müller, tome 3, Fayard).

J’ai le sentiment, invincible, de déserter un peu

Marc Bloch à un ami, au sujet de son projet de départ aux États-Unis avec sa famille, avril 1941

À l’automne 1940, l’historien a entrepris des démarches pour partir avec sa famille aux États-Unis. La New School for Social Research de New York lui offre un poste. « Si j’étais seul en cause, j’accueillerais avec gratitude tous les empêchements, écrit-il en avril 1941. J’ai le sentiment, invincible, de déserter un peu. Mais il y a les enfants. Que serait leur existence ici ? ». L’administration américaine, en définitive, refuse des visas à la mère et aux enfants majeurs du professeur. Vichy, de son côté, interdit aux jeunes Français de 17 a 28 ans de quitter le territoire national, rendant plus malaisé leur départ. Marc Bloch renonce à gagner le nouveau monde.




Marc Bloch, sa femme Simonne Vidal et deux de leurs enfants, autour de 1932. Domaine public



Ce sens aigu des responsabilités familiales lui avait fait juger avec sévérité le suicide d’une relation, le capitaine de réserve Georges Basch. Ce dernier s’était tiré une balle dans la tête le 20 juin 1940 après que le gouvernement du maréchal Pétain eut demandé l’armistice. Dans une lettre à Febvre passant en revue les nouvelles du moment, Marc Bloch écrit, au sujet du « geste tragique de ce charmant Dr Basch » : « Qui ne comprendrait cette tentation ? Il avait des enfants, cependant... Quand on en a, cette issue est, à tout prendre, une solution de facilité » (26 septembre 1940). C’est la guerre. L’ancien combattant de 14-18 estime qu’il n’a pas le droit de s’apitoyer, de se laisser aller.

Dans une lettre au philosophe Jean Ullmo, qui exerçait des fonctions au Consistoire, l’historien, parmi de nombreux sujets, précise sa position à l’égard des juifs étrangers présents en France. « Les réfugiés, qui ont été jetés chez nous par les persécutions dont ils étaient victimes dans leur pays d’origine, devaient être les bienvenus dans le pays des Droits de l’Homme ». Il ajoute, non une réserve, mais une nuance. « Leur cause n’est pas exactement la nôtre. Nous avons le droit de le dire, puisque c’est vrai. »


Marc Bloch refuse, début 1942, d’adhérer à l’Union générale des Israélites de France (UGIF). Instituée par Vichy en novembre 1941, celle-ci est présentée comme un organe consultatif auprès du Commissariat général aux questions juives, installé dans le bâtiment de l’ancienne banque Léopold Louis-Dreyfus à Paris (photo). Bundesarchiv, Bild 183-2008-0626-500 / CC-BY-SA 3.0

La volonté de demeurer un Français parmi les autres et comme les autres lui fait refuser, début 1942, d’adhérer à l’Union générale des Israélites de France (UGIF). Instituée par Vichy en novembre 1941, celle-ci est présentée comme un organe consultatif auprès du Commissariat général aux questions juives, lui-même créé en mars 1941. L’UGIF avait pour mission, prétendument à des fins d’œuvres sociales, de représenter, et par conséquent de réunir et de recenser, tous les juifs, français, étrangers et apatrides, présents sur le territoire national. Or, dans une lettre au président du Conseil d’administration de l’UGIF cosignée par 28 Français juifs qui s’étaient distingués dans leurs métiers respectifs avant-guerre (et pour la plupart anciens combattants), Marc Bloch s’élève contre la séparation des Français juifs de la masse de leurs compatriotes (31 mars 1942). Il pressent que cette séparation prépare de nouveaux malheurs et estime que l’UGIF en sera, bien contre son gré, l’auxiliaire.



En Creuse, en septembre 1942, l’historien apprend que, sur ordre de Vichy, la police française a opéré, en « zone libre » des rafles de juifs étrangers (il s’agit sans doute de la rafle du 29 août 1942 dans la région de Limoges), ensuite livrés aux Allemands. « On a vu les camions, raconte Marc Bloch à Lucien Febvre. Il y a eu des arrestations dans la région. Et ce spectacle humain a parlé haut dans ces campagnes, où, comme le disait un de mes voisins, et non des moins rustauds, on continue à penser que “ces gens-là sont des hommes comme nous” » (29 septembre 1942).

Le plus émouvant, dans la conduite de Marc Bloch, c’est son refus acharné de dire du mal des Français et de la France en général

Le plus émouvant dans la conduite de Marc Bloch, le plus noble, c’est son refus acharné de dire du mal de la France en général. Ce serait, pour lui, comme insulter sa mère. Il accueille avec la joie au cœur tout témoignage de fraternité de compatriotes non juifs. « J’ai pleine confiance dans ce peuple ; et les témoignages de sa fermeté d’âme ne viennent pas seulement des milieux populaires. J’ai reçu, l’autre jour, d’un officier très haut placé, une lettre spontanément écrite, que je vous montrerai si vous venez ici », écrit-il à Febvre au début de l’Occupation. « Le texte est beau » (26 septembre 1940). À Toulouse, il participe à un colloque de la Société de psychologie comparative, fondée par Ignace Meyerson après que ce dernier eut été exclu de l’université et conçue comme un foyer de discrète résistance intellectuelle. Or l’universitaire est heureux de noter la présence, dans l’assistance, de l’archevêque de la ville, Mgr Saliège, témoignage du soutien du prélat aux réprouvés (26 juin 1941).



Mgr Saliège, évêque de Toulouse, a dénoncé les «horreurs» perpétrées par le régime de Vichy et l’occupant contre les juifs. Tallandier / Bridgeman Images



À Lucien Febvre, l’historien précise sa pensée : « J’ai toutes les raisons du monde de connaître l’attitude proprement admirable de tout un groupe de catholiques croyants et pratiquants. J’en ai fréquenté ces temps-ci – comme, d’ailleurs, de tout temps – plus d’un. Je viens encore de recevoir ici la visite d’une ancienne élève qui – appartenant à ce milieu, par ses attaches familiales comme par ses convictions, aussi fortement qu’il est possible – a fait, pour me voir et me dire ses sentiments, un fort long voyage », explique Marc Bloch. S’il signale l’attitude de Mgr Saliège, c’est parce qu’« il n’y a pas, chez les gens de cette robe, unanimité : tant s’en faut, et nos amis croyants sont les premiers à s’en plaindre ».

Le drame de l’heure est qu’il n’y a aujourd’hui aucun corps, aucun groupe, aucune classe qui ne soient ainsi divisés

Marc Bloch à Lucien Febvre, 17 août 1941

L’historien conclut par cette phrase si éclairante sur l’Occupation : « Le drame de l’heure est qu’il n’y a aujourd’hui aucun corps, aucun groupe, aucune classe qui ne soient ainsi divisés » (17 août 1941).

Sauf face à un antisémite, Marc Bloch ne se revendique jamais comme juif, a-t-il écrit. Lorsque les circonstances le conduisent à évoquer sa judéité avec des amis, l’épistolier use de périphrases. Ce serait un contresens d’y voir l’expression d’une gêne. C’est sans doute la marque d’une grande pudeur. Car l’homme pousse le scrupule jusqu’à insister le moins possible sur ce que sa situation a d’atrocement spécifique parmi les malheurs de tous les Français. « Il est parfaitement légitime, pour des gens comme moi [souligné par nous], de défendre les siens contre un certain brigandage, écrit-il à Febvre l’été 1941. À condition de ne pas considérer ce but, ni comme l’unique, ni comme le principal. Une seule chose pourrait, venant de vous comme de n’importe qui, mettre en boule les fameux nerfs dont, paraît-il, il m’arrive parfois de souffrir : ce serait que l’on pût me croire capable de faire passer aucun souci, qui me fût propre ou qui fût propre aux miens, avant la grande cause qui, pour nous tous, est la même », c’est-à-dire la victoire.

À partir de cette même année 1941, l’universitaire maintient son équilibre moral en commençant à écrire un livre porté par une joie toute stoïcienne, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, resté inachevé et publié après-guerre (Peter Schöttler, Marc Bloch, une biographie intellectuelle, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des histoires).

Survient l’invasion de la « zone libre » par la Wehrmacht (11 novembre 1942). L’historien quitte Montpellier et se réfugie à Fougères, en Creuse, avec les siens. Dès l’année précédente, lors de déplacements sous couvert de consultation d’archives, Marc Bloch avait rencontré plusieurs collègues qui posaient les fondements de mouvements de résistance : deux professeurs de droit démocrates-chrétiens, Pierre-Henri Teitgen et François de Menthon, ainsi qu’un professeur d’économie politique protestant, René Courtin (Alya Aglan, La Double Mort de Marc Bloch, Flammarion). Peu après l’occupation de ce qui devient la zone sud, les deux fils aînés de l’historien réussissent à gagner l’Espagne pour rejoindre la France libre (décembre 1942). Leur départ soulage le père de famille.

L’historien de 56 ans propose ses services au mouvement Franc-Tireur. Ses interlocuteurs, en âge d’être ses fils, sont d’abord perplexes

Comme libéré, l’historien propose alors ses services au mouvement de résistance Franc-Tireur. Au gré des contacts qu’il a pu nouer, son interlocuteur, en ce début 1943, est un étudiant de 22 ans, Maurice Pessis (déporté en 1944, ce dernier survivra). Le jeune homme a le plus grand mal à intéresser son supérieur, Georges Altman, à peine plus âgé que lui, à la candidature de Marc Bloch. À 56 ans, l’historien pourrait être leur père. Altman juge impossible qu’un quinquagénaire supporte la vie clandestine, faite de tension permanente, de fatigues et d’une grande part de solitude. Il refuse pendant des semaines de rencontrer ce singulier candidat mais Pessis, fier d’avoir un professeur à la Sorbonne à présenter, persévère et obtient pour lui un entretien.

Altman racontera après-guerre : « Je revois encore cette minute charmante où Maurice, l’un de nos jeunes amis de la lutte clandestine, son visage de vingt ans rouge de joie, me présenta sa “nouvelle recrue”, un monsieur de cinquante ans, décoré, le visage fin sous les cheveux gris argent, le regard aigu derrière ses lunettes, sa serviette d’une main, une canne de l’autre ; un peu cérémonieux d’abord, mon visiteur bientôt sourit en me tendant la main et dit avec gentillesse : “Oui, c’est moi le ‘poulain’ de Maurice.” »

Premier numéro du journal clandestin Le Franc-Tireur, paru à Lyon en décembre 1941 et édité par le mouvement de résistance du même nom. BNF - Gallica

Le professeur accepte de commencer au bas de l’échelle de Franc-Tireur à Lyon, un des grands foyers de la Résistance. Il admet l’autorité de ses cadets, consent à accomplir les tâches les plus humbles puis démontre ses capacités. Organisateur né, l’homme prend bientôt du galon dans l’armée des ombres. L’historien se dote d’une fausse identité et devient monsieur Blanchard, nom du général commandant la 1re armée en 1940 et qu’il étrille dans L’Étrange Défaite. Il y a quelque chose d’anglais dans l’humour de Marc Bloch.

L’universitaire est bientôt sollicité par le Comité général d’études de la France combattante (l’appellation de « France combattante », à l’époque, désigne à la fois la France libre et la Résistance). Il s’agit d’une instance clandestine de réflexion instituée par Jean Moulin pour « préparer la résurrection de notre pays » et étudier les réformes à accomplir après guerre. Le professeur écrit des articles sur quantité de sujets, en particulier la rénovation des études supérieures. En mars 1943, Marc Bloch devient rédacteur en chef de la revue du Comité, imprimée clandestinement en France occupée. Le premier numéro de la revue Les Cahiers politiques de la France combattante naît le mois suivant.

Le patron de Franc-Tireur, Jean-Pierre Lévy, promeut l’historien responsable du mouvement pour toute la région lyonnaise

Le patron de Franc-Tireur, l’Alsacien Jean-Pierre Lévy, promeut bientôt l’historien responsable du mouvement pour toute la région lyonnaise. Il représente Franc-Tireur au sein du directoire régional des Mouvements unis de Résistance (MUR), qui regroupe les trois grands mouvements non communistes de la zone sud. Sa dernière lettre identifiée à Lucien Febvre date du 15 août 1943.

Au premier semestre 1944, l’occupant et la Milice portent des coups très durs à la Résistance. Le 6 mars 1944, la Gestapo de Lyon réussit un coup de filet. Les hommes de Klaus Barbie, grâce, semble-t-il, à une dénonciation arrachée sous la torture, réussissent à localiser des membres du directoire régional des MUR.

Marc Bloch est arrêté le 8 mars 1944 à Lyon sur le pont de la Boucle (rebaptisé, en 1965, pont Winston Churchill)

Marc Bloch est arrêté le mercredi 8 mars 1944 à Lyon sur le pont de la Boucle (rebaptisé, en 1965, pont Winston-Churchill). Selon Alya Aglan, ce sont des malfrats français, dirigés par Francis André dit « Gueule tordue» et à la solde de l’occupant, qui l’ont interpellé et conduit au siège de la Gestapo. À l’époque, ce groupe de gangsters sème la terreur dans la région. Si ses hommes obéissent à des mobiles crapuleux, Francis André, lui, est un ancien communiste passé, avant-guerre, au Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot et devenu, sous l’Occupation, un ultra de la collaboration. Torturé par les Allemands et leurs supplétifs français, l’historien a peut-être avoué sa véritable identité. Il a gagné du temps en donnant le nom des patrons des mouvements alors à Londres ou à Alger, donc hors de danger. L’homme a ainsi tenu les 48 heures exigées par les règles de la Résistance pour permettre à ses camarades de donner l’alerte, détruire des documents, se mettre au vert. Marc Bloch est incarcéré à la prison de Montluc, réquisitionnée par l’occupant.


La prison de Montluc à Lyon en 1943. Tallandier / Bridgeman Images

Après le débarquement en Normandie (6 juin 1944), les résistants multiplient leurs actions. La peur et la rage éprouvées par les Allemands et leurs auxiliaires les conduisent, de leur côté, à décupler de violence et à multiplier les représailles. Le 11 juin 1944, quelque quinze kilomètres au nord de Lyon, à Saint-Didier-de-Formans, un convoi de soldats allemands tombe dans une embuscade. Cinq jours plus tard, le 16 juin 1944, trente hommes menottés deux par deux, dont Marc Bloch, sont extraits de Montluc. L’occupant les transporte en camion bâché là où a eu lieu l’attaque des résistants. Ils sont massacrés et leurs corps laissés là en guise d’avertissement. Deux survivront. Pas l’historien.

Trois ans auparavant, le 18 mars 1941, Marc Bloch avait rédigé son testament en vue de funérailles qu’il souhaitait exclusivement civiles. L’homme écrit alors un court texte résumant ce qu’il est et demande qu’un ami en donne lecture à la maison mortuaire ou au cimetière. Ce texte se conclut ainsi : « Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement Français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourrie de son héritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours de deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre témoignage : je meurs comme j’ai vécu, en bon Français. »

L’historien avait ajouté, comme sa dernière volonté : « Il sera ensuite – s’il a été possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations ».

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Marc Bloch en 1943. Collection particulière

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