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« Le plus atroce effondrement de notre histoire » : Marc Bloch, l’historien patriote qui a voulu comprendre la défaite de 1940

MARC BLOCH, LA LUCIDITÉ ET L’HÉROÏSME (1/2) -
Enfant de l’Alsace perdue, combattant héroïque de 14-18, cofondateur des Annales, Marc Bloch fut l’un des grands rénovateurs de l’histoire. En 1940, après avoir repris l’uniforme à 53 ans, il voit la France s’effondrer et écrit L’Étrange Défaite, implacable examen de conscience d’un pays vaincu.
« Je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français. » Ainsi s’achève le testament de Marc Bloch. L’auteur de L’Étrange Défaite, réflexion sur la déroute de 1940 écrite au lendemain du désastre, entre au Panthéon ce 23 juin ainsi que son épouse. Honneur mérité, qui exige de raconter la vie, la pensée et l’action du combattant, de l’historien et du résistant dans sa richesse et ses nuances.
Né en 1886, Marc Bloch descend, côté paternel, d’une famille de juifs alsaciens de la région de Colmar. Émancipé par la Révolution française et devenu citoyen, l’arrière-grand-père de l’historien, volontaire lors de la levée en masse de 1793, s’était battu à Mayence dans l’armée de Kléber. Son grand-père, élève de l’école normale d’instituteurs de Nancy et grand lecteur des auteurs du XVIIIe siècle, avait épousé la fille d’un rabbin et enseigné à l’école communale israélite de Strasbourg. Lors de l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Allemagne après la défaite de 1870-1871, le père de Marc Bloch, Gustave (1848-1923), choisit de rester français et de quitter les provinces perdues, comme 130 000 Alsaciens-Lorrains et, parmi eux, de nombreuses familles juives. Normalien, agrégé de lettres, Gustave Bloch épouse la fille de petits commerçants lyonnais, Sarah Ebstein, puis devient une personnalité du monde universitaire, alors très restreint. Maître de conférences d’histoire ancienne rue d’Ulm, il rédige en 1900 le premier volume de l’Histoire de France dirigée par Ernest Lavisse, personnage clé de la Sorbonne et du ministère de l’Instruction publique. Promu ensuite professeur d’histoire romaine à la Sorbonne, Gustave donne des leçons au jeune Marc dès l’enfance et veillera toujours de près aux études de son fils.
Passer la publicitéOn peine à mesurer l’intensité et l’exigence du patriotisme de Marc Bloch, jeune Français de la Belle Époque. Ce trait, commun à presque tous ses contemporains, est plus marqué encore dans le cas des familles d’Alsaciens-Lorrains qui avaient opté pour la France en 1871. Parmi ces derniers, les juifs éprouvaient une gratitude spécifique pour le pays de la Révolution qui les avait émancipés en 1791, et mettaient un point d’honneur à être des patriotes exemplaires. S’agissant de la religion, la famille s’en est détachée depuis la génération de ses grands-parents et ne la pratique pas. Marc Bloch, par ailleurs, est adolescent pendant l’affaire Dreyfus et en conservera des souvenirs. Son père, d’abord hésitant, prend parti pour le capitaine.

Couvert de prix au lycée Louis-le-Grand, le jeune homme suit la voie paternelle. « Élève de premier ordre, d’une fermeté de jugement, d’une distinction et d’une curiosité d’esprit remarquables. Comptera parmi ceux dont s’enorgueillit Louis-le-Grand », écrit le proviseur à son sujet dans un style presque militaire. Marc Bloch réussit le concours de Normale Sup à 18 ans. Il accomplit un service de douze mois seulement, privilège des étudiants à l’époque. Reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie, le normalien obtient une bourse et étudie deux semestres aux universités de Berlin et de Leipzig. Marc Bloch est ensuite nommé professeur de lycée (à Montpellier puis Amiens) tout en commençant à défricher sa thèse d’histoire médiévale
« Je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français. » Ainsi s’achève le testament de Marc Bloch. L’auteur de L’Étrange Défaite, réflexion sur la déroute de 1940 écrite au lendemain du désastre, entre au Panthéon le 23 juin ainsi que son épouse. Honneur mérité, qui exige de raconter la vie, la pensée et l’action du combattant, de l’historien et du résistant dans sa richesse et ses nuances.
Né en 1886, Marc Bloch descend, côté paternel, d’une famille de juifs alsaciens de la région de Colmar. Émancipé par la Révolution française et devenu citoyen, l’arrière-grand-père de l’historien, volontaire lors de la levée en masse de 1793, s’était battu à Mayence dans l’armée de Kléber. Son grand-père, élève de l’école normale d’instituteurs de Nancy et grand lecteur des auteurs du XVIIIe siècle, avait épousé la fille d’un rabbin et enseigné à l’école communale israélite de Strasbourg. Lors de l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Allemagne après la défaite de 1870-1871, le père de Marc Bloch, Gustave (1848-1923), choisit de rester français et de quitter les provinces perdues, comme 130 000 Alsaciens-Lorrains et, parmi eux, de nombreuses familles juives. Normalien, agrégé de lettres, Gustave Bloch épouse la fille de petits commerçants lyonnais, Sarah Ebstein, puis devient une personnalité du monde universitaire, alors très restreint. Maître de conférences d’histoire ancienne rue d’Ulm, il rédige en 1900 le premier volume de l’Histoire de France dirigée par Ernest Lavisse, personnage clé de la Sorbonne et du ministère de l’Instruction publique. Promu ensuite professeur d’histoire romaine à la Sorbonne, Gustave donne des leçons au jeune Marc dès l’enfance et veillera toujours de près aux études de son fils.
On peine à mesurer l’intensité et l’exigence du patriotisme de Marc Bloch, jeune Français de la Belle Époque. Ce trait, commun à presque tous ses contemporains, est plus marqué encore dans le cas des familles d’Alsaciens-Lorrains qui avaient opté pour la France en 1871. Parmi ces derniers, les juifs éprouvaient une gratitude spécifique pour le pays de la Révolution qui les avait émancipés en 1791, et mettaient un point d’honneur à être des patriotes exemplaires. S’agissant de la religion, la famille s’en est détachée depuis la génération de ses grands-parents et ne la pratique pas. Marc Bloch, par ailleurs, est adolescent pendant l’affaire Dreyfus et en conservera des souvenirs. Son père, d’abord hésitant, prend parti pour le capitaine.

Couvert de prix au lycée Louis-le-Grand, le jeune homme suit la voie paternelle. « Élève de premier ordre, d’une fermeté de jugement, d’une distinction et d’une curiosité d’esprit remarquables. Comptera parmi ceux dont s’enorgueillit Louis-le-Grand », écrit le proviseur à son sujet dans un style presque militaire. Marc Bloch réussit le concours de Normale Sup à 18 ans. Il accomplit un service de douze mois seulement, privilège des étudiants à l’époque. Reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie, le normalien obtient une bourse et étudie deux semestres aux universités de Berlin et de Leipzig. Marc Bloch est ensuite nommé professeur de lycée (à Montpellier puis Amiens) tout en commençant à défricher sa thèse d’histoire médiévale.
Survient la déclaration de guerre. Le professeur de 28 ans est incorporé comme sergent au 272e régiment d’infanterie. Il connaît le baptême du feu le 10 septembre 1914, dans la dernière phase de la bataille de la Marne. Si l’on excepte une convalescence de quatre mois à l’hôpital après une fièvre typhoïde et un séjour de son régiment six mois en Algérie pour « maintien de l’ordre », Marc Bloch est dans les tranchées sans discontinuer de l’automne 1914 à 1917. Il se bat en Argonne (1915), dans la Somme (1916), non loin du Chemin des Dames (1917). Promu adjudant puis lieutenant, l’homme devient en 1917 officier de renseignement à l’état-major de son régiment, ce qui l’éloigne quelque peu des premières lignes, même s’il demeure exposé aux bombardements.
L’expérience de 14-18 marque à vie l’historien. L’homme a éprouvé son courage, encadré des soldats de condition modeste qui ont donné au fils du sérail universitaire le sentiment de découvrir le peuple, commencé l’étude de questions comme les fausses nouvelles à la guerre. En dépit de son apparence frêle, le professeur a su conserver son équilibre nerveux et ne paraît pas traumatisé par les horreurs vécues, même s’il souffrira désormais de polyarthrite, contractée dans les tranchées. Tout ce que Marc Bloch a vécu, il en fait matière à réflexion pour son œuvre à venir. L’unité de sa vie intellectuelle est si forte que même son expérience de la Grande Guerre la nourrira.

Dès 1919, l’Alsace-Moselle une fois recouvrée, le gouvernement entend faire de l’université de Strasbourg le fleuron du savoir français face à l’Allemagne vaincue à grand-peine. C’est une opportunité pour de jeunes professeurs. Marc Bloch est nommé maître de conférences dès l’ouverture de l’université, un an avant d’avoir soutenu la thèse en deux parties exigée à l’époque. En 1919 toujours, il se marie, civilement puis à la synagogue de la rue Buffault (Paris, IXe), avec Simonne Vidal, issue d’une famille aisée d’ingénieurs et d’industriels. Six enfants (Alice, Étienne, Louis, Daniel, Jean-Paul et Suzanne) naîtront de cette union.
L’historien de 34 ans se consacre à ses travaux avec d’autant plus d’ardeur qu’il a passé cinq ans et demi de sa vie sous l’uniforme. Il publie son premier livre, Les Rois thaumaturges (1923), que suivra, huit ans plus tard, Les Caractères originaux de l’histoire rurale française. Le voilà professeur d’histoire du Moyen-Âge à l’université de Strasbourg (1927). Marc Bloch, en outre, réfléchit à son métier. Après d’autres, il critique le primat de l’histoire politique, la focalisation sur le rôle des individus, l’approche étroitement chronologique qui lui paraissent caractériser la définition de l’histoire jusqu’alors. L’universitaire éprouve le désir d’étudier les sociétés d’antan dans leurs entrailles plutôt que les règnes, les batailles et les traités. Très attaché à l’histoire comparative à l’échelle de l’Europe, le professeur entend également décloisonner sa discipline, nourrir l’examen du passé par des emprunts aux domaines des sciences sociales consacrés au présent : la sociologie, en plein essor depuis la dernière décennie du XIXe siècle, l’anthropologie, la psychologie ou encore l’économie.

Avec un collègue et ami de l’université de Strasbourg qui partage ses vues, Lucien Febvre, de 8 ans son aîné, l’historien fonde une revue de combat pour défendre cette approche novatrice. Le premier numéro des Annales d’histoire économique et sociale paraît en janvier 1929 à la Librairie Armand Colin. Dans l’éditorial, les deux fondateurs sonnent la charge. « Tandis qu’aux documents du passé les historiens appliquent leurs bonnes vieilles méthodes éprouvées, des hommes de plus en plus nombreux consacrent, non sans fièvre parfois, leur activité à l’étude des sociétés et des économies contemporaines: deux classes de travailleurs faites pour se comprendre et qui, à l’ordinaire, se côtoient sans se connaître », déplorent Bloch et Febvre. « C’est contre ces schismes redoutables que nous entendons nous élever. Non pas à coups d’articles de méthode, de dissertations théoriques. Par l’exemple et par le fait. Réunis ici, des travailleurs d’origines et de spécialités différentes, mais tous animés d’un même esprit d’exacte impartialité, exposeront le résultat de leurs recherches sur des sujets de leur compétence et de leur choix. Il nous paraît impossible que d’un tel contact les intelligences averties ne tirent pas rapidement les leçons nécessaires ».
Voilà le duo condamné à une curiosité universelle pour se montrer à la hauteur de cet ambitieux manifeste. Leur quotidien sera fait d’innombrables recensions et de recherche d’interlocuteurs, parmi leurs collègues français et étrangers, pour obtenir des articles en lien avec leurs préoccupations. L’idée même de ce qu’est l’histoire, élargie à tout ce qui touche à l’homme, et la façon de la pratiquer s’en trouveront, à terme, modifiées.
Dans le comité de rédaction des Annales, en 1939, on relève deux trentenaires: l’historien Fernand Braudel et l’ethnologue Jacques Soustelle
Fin 1938, suite à un différend qui s’envenime, les deux directeurs rompent avec Armand Colin. Bloch et Febvre deviennent propriétaires de leur revue, qu’ils rebaptisent Annales d’histoire sociale. La publication s’installe 13, rue du Four à Paris (VIe). Son premier numéro paraît en janvier 1939. Dans le comité de rédaction, on relève à cette date des noms illustres comme le père de la science politique en France, André Siegfried, qui apporte son prestige à l’entreprise de ses cadets, nombre d’universitaires reconnus comme Georges Lefebvre, président de la Société des études robespierristes, et l’ethnologue Paul Rivet, directeur du Musée de l’Homme. À leurs côtés, deux trentenaires, disciples respectifs de Febvre et Rivet : l’historien Fernand Braudel et l’ethnologue Jacques Soustelle, sous-directeur du Musée de l’Homme à l’époque.

En 1936 et 1937, Marc Bloch a été respectivement élu maître de conférences puis professeur d’histoire économique à la Sorbonne. La famille s’installe dans un grand duplex loué aux 6e et 7e étages du 17, rue de Sèvres à Paris (VIe). De nos jours, une plaque commémorative a été apposée sur le mur de l’immeuble, situé presque en face de la sortie principale du métro Sèvres-Babylone. Dans son autobiographie, Pierre Goubert (1915-2012) se souviendra des cours de Marc Bloch à la Sorbonne. « Il entrait ; nous étions debout – une petite douzaine –, nous saluait d’un bref signe de tête, calait sa canne et son chapeau, posait sa lourde et vieille serviette de cuir, puis commençait doucement à parler. […] Nous découvrions aussi son regard, l’un des plus beaux regards d’homme que j’aie jamais reçus : lumière, intuition, profondeur, rigueur […] » (Un parcours d’historien, Fayard, 1996).
L’unique déception de la carrière de Marc Bloch est l’insuccès de ses deux candidatures au Collège de France, à la différence de Lucien Febvre, élu en janvier 1933. Le premier semble avoir pâti d’une sorte de quota non écrit visant, à l’époque, à empêcher l’élection d’un nombre jugé trop élevé d’universitaires juifs au sein de cette institution. Des membres du Collège de France eux-mêmes juifs auraient approuvé ce quota implicite en soutenant qu’élire de nouveaux universitaires juifs au Collège donnerait un argument à l’antisémitisme. Marc Bloch estime en avoir la preuve au cours de ses démarches de candidat et choisit de s’en amuser. « En un mot, il y a, comme naguère un syndicat Dreyfus qui fit beaucoup parler de lui [allusion à un mythe antisémite qui, pendant l’affaire, soutenait que les juifs, réunis en coterie, œuvraient en coulisse pour le capitaine et achetaient les journalistes pour les rendre favorables à Dreyfus], aujourd’hui un syndicat Bloch. Permettez-moi de vous en constituer secrétaire », écrit-il avec humour à Lucien Febvre (9 avril 1934).
Sur le plan politique, Marc Bloch appartient à la gauche modérée, sans avoir en rien l’esprit de parti
Sur le plan politique, Marc Bloch appartient à la gauche modérée, sans avoir en rien l’esprit de parti. Il se considère comme ce qu’on appelait à l’époque « un homme de progrès ». S’il fallait le situer dans le paysage parlementaire de l’entre-deux-guerres, le rattacher à l’environnement intellectuel du Parti radical serait sans doute la moins approximative des appréciations. Il n’adhère pas au marxisme au sens politique (même si c’est une de ses influences intellectuelles), donc pas au socialisme et encore moins au communisme.
Marc Bloch n’est pas un adepte de l’engagement militant dans l’arène politique. Sa signature au bas de pétitions est très rare, voire exceptionnelle. En quelques occasions néanmoins, lorsqu’il est sollicité, l’homme accepte de signer des prises de position collectives.

Un mois après les émeutes du 6 février 1934, le physicien Paul Langevin, le philosophe Alain et l’ethnologue Paul Rivet, dont il est proche, écrivent un manifeste, Aux travailleurs, pour la constitution d’un « Comité de vigilance » qui deviendra le « Comité de vigilance des intellectuels antifascistes ». Lucien Febvre juge leur texte avec sévérité : « J’hésite depuis quarante-huit heures à signer un papier ridicule, une déclaration d’amour au Peuple, qui ne veut rien dire », mais il le signe malgré tout. Marc Bloch lui répond : « J’ai comme vous reçu le “manifeste” Langevin-Rivet-Wallon ; comme vous, il m’a paru fort mauvais et le nom d’Alain, en particulier, m’a fait me rétracter [l’historien fait allusion au pacifisme prôné par Alain, qu’il réprouve] ; j’ai signé tout de même [...] » (lettre du 20 mars 1934).
Deux semaines plus tard, dans une lettre à Febvre, Marc Bloch précise sa pensée sur le 6 Février, qu’il interprète, comme presque tous à gauche à l’époque, comme une tentative de coup d’État fasciste (thèse que, de nos jours, ne retiennent plus la plupart des historiens) : « La menace est partout : dans le fascisme de M. Frot (sic) [Eugène Frot, alors socialiste indépendant, était ministre de l’Intérieur le 6 février 1934] ou du colonel La Rocque (sic), dans les indignations vertueuses de Chiappe [préfet de police de Paris à l’époque, proche des ligues] et de l’Hôtel de Ville [la municipalité parisienne était alors un bastion de droite], dans les sottes élucubrations de Léon Blum et le “pas d’histoire” des vieux manœuvriers parlementaires qui prétendent être notre Comité de salut public » (20 mars 1934).
Sous la plume de Marc Bloch, chacun, on le voit, en prend pour son grade. Les « vieux manœuvriers parlementaires » désignent au premier chef les caciques du Parti radical (Édouard Daladier, Édouard Herriot), pivot des coalitions gouvernementales dans la France du temps, mais l’appréciation englobe peut-être aussi leurs homologues du centre droit. La référence à 1793 et au Comité de salut public est, pour Marc Bloch, positive. Sans doute ce républicain qui veut allier autorité et progrès regrette-t-il que les années trente n’aient pas trouvé, en politique intérieure, leur Clemenceau. Le professeur à la Sorbonne conserve les convictions et les références du jeune homme de 20 ans qu’il était à la Belle Époque.

Autre rare engagement public : en 1936 se constitue un Cercle René-Descartes, présidé par Georges Lefebvre. L’historien de la Révolution entend fédérer professeurs de lycées et d’universités pour contrecarrer leurs collègues conservateurs du Cercle Fustel-de-Coulanges, qui critiquent la philosophie d’ensemble de l’enseignement public. Une partie des membres du Cercle Fustel-de-Coulanges appartiennent à l’Action française, tandis que les conservateurs étrangers à l’Action française acceptent en revanche une action en commun avec les premiers. L’œuvre de l’historien non universitaire Jacques Bainville, chroniqueur diplomatique au journal L’Action française mais au lectorat de droite beaucoup plus large, constitue un trait d’union entre ces deux publics. Or Marc Bloch et Lucien Febvre adhèrent au Cercle René-Descartes (Jean-Louis Panné, « Vie et Œuvre », dans Marc Bloch –L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Quarto Gallimard).
La vie tout entière a aujourd’hui un goût d’instabilité
Marc Bloch à un ami, lettre du 27 avril 1939
Deux ans plus tard, lors de la crise des Sudètes, l’historien est mobilisé. Il réprouve les accords de Munich (29-30 septembre 1938) et l’abandon de la Tchécoslovaquie, porté sur les fonts baptismaux par la France au traité de Versailles, unique démocratie parlementaire d’Europe centrale et dont le président, Edvard Beneš, est proche des radicaux français à maints égards. Lorsque Hitler envahit ce qui reste de la Tchécoslovaquie (mars 1939), Marc Bloch, alors à Cambridge pour une conférence, est rappelé en toute hâte dans son unité. L’officier de réserve se voit informé des changements dans le plan de mobilisation, puis démobilisé. Il écrit à un ami : « La vie tout entière a aujourd’hui un goût d’instabilité » (27 avril 1939).
Comble de malchance pour l’universitaire, le premier volume d’un de ses livres majeurs, La Société féodale, est achevé d’imprimer début juillet 1939, alors que la France entière se demande s’il y aura la guerre. L’auteur lui-même aura bientôt peu le loisir de guetter les comptes rendus critiques : après le pacte germano-soviétique (23 août 1939), Hitler envahit la Pologne (1er septembre). Le Royaume-Uni et la France se déclarent en état de guerre avec l’Allemagne (3 septembre). La Seconde Guerre mondiale a commencé. Le plus vieux capitaine de l’armée française, comme Marc Bloch se surnomme, remet son uniforme. Il a 53 ans.
À 53 ans, Marc Bloch est versé à sa demande dans une unité combattante
Versé à sa demande dans une unité combattante, alors que son âge et ses charges de famille auraient pu lui permettre d’être affecté dans un bureau du ministère, l’historien commence la « drôle de guerre » à l’état-major de son régiment qui cantonne à Molsheim (Bas-Rhin). Cas unique dans sa correspondance à notre connaissance, Marc Bloch s’autorise alors à confier son « immense fatigue » et sa « lassitude morale devant ce recommencement » (lettre à Febvre, 17 septembre 1939). « Je ne me sens plus, devant tout cela qui est devant nous, la souplesse de la jeunesse », explique l’historien. « J’ai, au fond de moi, sincèrement bon espoir. Mais tout cela n’empêche pas que je n’ai plus 20 ans ni même, comme en 1914, 28 – et que c’est la deuxième fois ! ».
Chargé d’un travail bureaucratique, l’officier de réserve se démène pour obtenir une affectation où celui-ci se sente utile. Tandis qu’il prie Lucien Febvre de l’aider en ce sens, l’historien ajoute avec pudeur : « Mes services de guerre 1914-18 sont normaux (quatre citations ; Légion d’Honneur [à] titre militaire) ». Puis Marc Bloch change de sujet (8 octobre 1939).
C’est aussi la première fois de sa vie, semble-t-il, que l’historien confie au papier combien des hécatombes, en 14-18, auraient pu être évitées. Ce constat, qui relève de l’opinion commune dans la France des années 20 et 30, on ne paraît pas le trouver sous sa plume jusqu’au début de la guerre suivante. Comme si l’historien s’était interdit de le formuler vingt ans durant. « Le commandement est beaucoup plus raisonnablement ménager du sang des hommes qu’en 1914 », se félicite-t-il désormais dans une lettre à son fils aîné en septembre 1939 (Marc Bloch à Étienne Bloch, « Lettres de la drôle de guerre », Cahiers de l’Institut d’histoire du temps présent/Cnrs, n°19).

Très préoccupé par la santé précaire de sa femme et l’avenir de ses six enfants, l’historien recommande à son fils aîné de ne pas devancer l’appel : « […] tu me connais assez pour savoir qu’aucune considération d’égoïste tendresse ne m’amènera jamais à empêcher un de mes enfants de courir un danger, si tel est son devoir. […] Je préférerais, je l’avoue, que tu ne t’engages qu’une fois complètement bachelier. […] Il faut penser à l’avenir. Il faut y penser plus que jamais. Car ta génération, qui, je l’espère, sera à peine atteinte, aura à remplir les vides de la précédente. Je dirai même des précédentes : car les hommes de mon âge risquent de revenir de cette épreuve nouvelle à l’état de vieillards » (14 septembre 1939).
En octobre, le capitaine réussit à être muté à l’état-major de la 1re armée, dans l’Aisne. Il est chargé de superviser l’approvisionnement en essence des véhicules et d’assurer la liaison avec les unités britanniques voisines. Au fil des mois d’inaction de l’automne et de l’hiver 1939-1940, l’officier, comme tous les soldats français, lutte contre le désœuvrement et la démoralisation. Il semble se réjouir de voir Paul Reynaud, réputé déterminé à conduire la guerre avec énergie, succéder à Édouard Daladier à la présidence du Conseil (22 mars 1940). Mais l’ankylose des corps et des esprits continue alors que renaît le printemps.
Arrive le 10 mai 1940. L’armée française, qu’on appelait « la première du monde », se disloque en 42 jours. C’est la fin d’un monde
Arrive le 10 mai 1940. Jusqu’au début du XXIe siècle, il n’était pas nécessaire d’en dire davantage, car tous les Français savaient que ce jour signifiait le début d’un traumatisme, soit pour l’avoir vécu, soit pour avoir recueilli, à ce sujet, des témoignages directs de leurs parents ou grands-parents. Le vendredi 10 mai 1940, les Allemands déclenchent l’offensive générale à l’Ouest. C’est l’invasion, la défaite puis, après la chute de Dunkerque (4 juin 1940), la débâcle. Les Français, convaincus de posséder « la première armée du monde », comme on disait à l’époque, sont stupéfaits et pétrifiés de la voir se disloquer en 42 jours.
Malgré l’héroïsme de soldats de tous grades et de certaines unités, une nation entière paraît s’écrouler sous l’extrême violence du choc et l’ampleur de la surprise. Nombre de fonctionnaires civils et de maires quittent leurs postes devant la progression de l’ennemi, abandonnant les populations. En mai et surtout en juin, en proie à une panique contagieuse, 8 à 9 millions de civils français et belges sont sur les routes. Paris se vide de la majorité de ses habitants. Tous fuient l’avance fulgurante de l’envahisseur et ses bombardements aériens. Une angoisse domine pour eux les autres : voir dans le ciel des Stukas. Ces avions de chasse allemands fondent sur leurs cibles tels des oiseaux de proie, produisant en piqué un son terrifiant, puis mitraillent colonnes et trains de réfugiés.

Ce cauchemar est peut-être rendu plus cruel encore par le beau temps. Il fait un soleil éclatant pendant ces jours de désastre. En juin, des colonnes motorisées allemandes passent parfois devant des foules de fantassins français hagards et trop désorganisés pour continuer à se battre. L’envahisseur ne prend même plus la peine de les faire prisonniers et poursuit sa marche en avant sans leur prêter aucune attention. Certains des soldats français présents se cachent alors pour pleurer de honte.
À la signature de l’armistice, le 22 juin 1940, 60 000 à 70 000 soldats de l’armée française au moins ont été tués ainsi que 10 000 à 20 000 civils. Environ 1,8 million de soldats sont prisonniers. Parmi eux, 1,5 million partent en captivité en Allemagne. Les familles dispersées au hasard du chaos sur les routes cherchent à se reconstituer. Plus de 90 000 enfants ont été séparés de leurs parents au cours de l’exode et errent seuls. Les journaux, l’été 1940, ouvrent des rubriques afin de mettre en relation ceux-ci et ceux-là. On manque de tout pour la vie quotidienne. Cadres et repères familiers ont disparu. Quarante millions de Français sont en état de sidération.
Marc Bloch, engagé dans les rangs de la 1re armée qui se porte au secours de la Belgique envahie, participe ensuite à sa retraite jusqu’à Dunkerque
Au cours de cette campagne de mai-juin 40, Marc Bloch, d’abord engagé dans les rangs de la 1re armée qui se porte au secours de la Belgique envahie, participe ensuite à sa retraite jusqu’à la poche de Dunkerque. Il réussit à être évacué en Angleterre puis, avec les débris de nombreuses unités, est transporté à Cherbourg pour défendre la Bretagne. Mais la désagrégation de l’armée française se poursuit dans la région. Au lendemain d’un bombardement particulièrement meurtrier de Rennes, l’historien assiste à l’entrée des Allemands dans la ville sans combats (18 juin).
Toute résistance militaire organisée ayant cessé autour de lui, l’officier de réserve n’a plus qu’une idée : échapper à la captivité. Il quitte son uniforme, revêt des habits civils et réside dans un hôtel de Rennes jusqu’à l’entrée en vigueur de l’armistice. Alors que les Allemands commencent à organiser la ligne de démarcation qui va séparer zone occupée et « zone libre », Marc Bloch réussit à gagner cette dernière. Il rejoint la Creuse, Guéret d’abord, puis le lieu-dit Fougères, où sa femme et lui ont acquis une maison de campagne dix ans plus tôt. C’est là que sa famille s’est réfugiée. L’historien a alors le bonheur de retrouver les siens. Il apprendra plus tard avoir reçu une cinquième citation, à l’ordre du corps d’armée, pour sa belle conduite lors de la campagne du nord.

« Inutile d’épiloguer sur les événements. Ils dépassent en horreur et en humiliations tout ce qu’on pouvait rêver, dans nos pires cauchemars », écrit l’historien à Lucien Febvre. Le 8 juillet, Marc Bloch commence à rédiger ce qui va devenir son livre le plus célèbre, L’Étrange Défaite. Le titre n’est pas de l’auteur (lui-même avait nommé son manuscrit « Témoignage ») mais de l’éditeur, en 1946. La fortune de l’ouvrage prouve que son choix était judicieux. Néanmoins, pareil titre n’exprime pas l’intention de Marc Bloch. Pour ce dernier, mai-juin 1940 est bien pire encore qu’une défaite ; c’est le « plus atroce effondrement de notre histoire ». Ses causes, de surcroît, ne lui paraissent pas étranges. Il se propose de les étudier en combattant des deux guerres et en historien.
Écrit dans une langue aussi élégante que limpide, l’ouvrage se compose de trois parties : « Présentation du témoin » ; « La Déposition d’un vaincu » ; « Examen de conscience d’un Français ». On ne peut qu’esquisser certains thèmes de sa riche réflexion.
L’auteur souligne la sclérose du haut commandement, composé de généraux « vieillis, chargés d’honneurs, gâtés par une longue vie de bureaux et d’habileté ». Doctrine et équipements déterminés par les leçons de la Grande Guerre en grande partie obsolètes ; obsession, chez nombre d’officiers, du « pas de vagues » propice aux belles carrières, choix par conséquent de ne pas exercer l’autorité et assumer des décisions qui pourraient mécontenter, morcellement de l’outil militaire (« il n’y avait pas, au vrai, une armée française, mais, dans l’armée, plusieurs chasses gardées ») ; impuissance à envisager « le surprenant et le nouveau » tandis que l’ennemi, embrigadé par un régime totalitaire, ne jurait que par la jeunesse et la vitesse. « Notre propre marche était trop lente, notre esprit, également, trop dépourvu de promptitude, pour nous permettre d’accepter que l’adversaire pût aller si vite », écrit l’ancien combattant.
La fuite devant les responsabilités est au cœur de sa réflexion, car rien n’ulcère plus l’historien que le manque de conscience professionnelle. Évoquant un souvenir de la « drôle de guerre », à savoir le refus d’un officier supérieur de sévir face à une grave faute d’un subordonné, Marc Bloch commente : « Supposez-le, pour un instant, à la tête d’un grand service, dans une entreprise privée. Que se serait-il passé ? Le patron, j’imagine, l’aurait fait appeler, lui aurait dit, toutes portes closes, ses quatre vérités, enfin l’aurait réexpédié à son travail, avec un “ne recommencez pas” bien senti. Et il n’aurait probablement pas recommencé ». En somme, « on s’était accoutumé, durant de longues années de bureaucratie, à beaucoup d’insuffisances, qui prenaient rarement un caractère tragique. Les temps changèrent. Non les mœurs ».
Est-ce à dire que des généraux et des gouvernants coupables seraient à opposer à une société française exempte de tout reproche ? Nullement. Malgré leurs dispositions spécifiques, état-major et gouvernants ont été, dans une certaine mesure, à l’image des citoyens, argumente l’historien. Le laisser-aller et la facilité répondaient à une attente du corps social, juge-t-il. Ce dernier ne se propose en rien d’absoudre les responsabilités individuelles qu’il vient d’établir, mais de les éclairer en remontant « jusqu’aux ramifications causales les plus lointaines ».
Marc Bloch examine tous les groupes sociaux du pays et n’en ménage aucun. Ses jugements ne sont hautement contestables qu’en de rares occasions. Son désir de vérité et d’équité confère à l’ouvrage sa puissance. Un véritable tableau de la France de 1939 se déploie sous nos yeux dans ces pages saisissantes et émeut, comme si l’on retrouvait les traits de ses grands-parents ou arrière-grands-parents.
L’auteur marque une grande sévérité envers la majeure partie de la bourgeoisie française d’alors (sans contester en faire lui-même partie). Les gros bataillons de la bourgeoisie du temps, selon lui, éprouvent une méfiance viscérale mêlée de peur à l’égard du peuple. Cette disposition d’esprit conduit les cadres de la nation à se défier de leurs concitoyens que pourtant, en temps de guerre, ils ont à commander aux armées. Aux yeux de Marc Bloch, c’est un grand malheur et, en l’espèce, une des causes du désastre militaire. Pour tout arranger, contrairement à l’idée que cette classe se fait d’elle-même, la bourgeoisie française manifeste, à en croire l’auteur, une éclatante ignorance du monde qui l’entoure.
L’historien n’idéalise pas pour autant la classe ouvrière. « Un de mes voisins de campagne, plombier mobilisé dans une usine [d’armement], m’a raconté comment ses camarades lui cachaient ses outils, pour l’empêcher de faire plus ou plus vite que ne le voulait la loi non écrite de l’atelier. Voilà, pris à la vie même, un terrible acte d’accusation ». Bloch ne détourne pas davantage les yeux de ce qu’il a observé de la part de la SNCF pendant la débâcle. « En juin, dans plusieurs villes de l’Ouest, j’ai vu ceci : de malheureuses femmes qui, d’étape en étape, cherchaient à regagner leurs foyers, erraient par les rues, en traînant à bout de bras d’inhumains fardeaux. La raison ? De peur d’infliger aux employés quelques heures d’un travail supplémentaire ou plus que de coutume intensif, les gares avaient jugé bon de fermer leurs consignes ».
C’est dans un développement sur le Front Populaire que s’insère la phrase la plus citée du livre
C’est dans un développement sur le Front populaire que s’insère la phrase la plus citée. « Certes, je n’ai nulle envie d’entreprendre ici l’apologie des gouvernements de Front populaire, avertit Marc Bloch. Une pelletée de terre, pieusement jetée sur leurs tombes : de la part de ceux qui, un moment, purent mettre en eux leur foi ; ces morts ne méritent rien de plus. […] La tentative succomba, avant tout, devant les folies de ses partisans ou qui affectaient de l’être ».
L’historien n’en juge pas moins que « la plus grande partie de l’opinion bourgeoise » « bouda, stupidement, le bien comme le mal ». Or Marc Bloch a été sensible, « quelles qu’aient pu être les fautes des chefs » du Front populaire, à « l’élan des masses vers l’espoir d’un monde plus juste » avec « une honnêteté touchante ». Il s’étonne que le patronat, sauf exceptions, n’ait pas saisi ce qu’une grève de solidarité, « même peu raisonnable, a de noblesse ».

Immédiatement après ces mots, Marc Bloch écrit : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération [le 14 juillet 1790]. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. Dans le Front populaire – le vrai, celui des foules, non des politiciens –, il revivait quelque chose de l’atmosphère du Champ-de-Mars, au grand soleil du 14 juillet 1790. Malheureusement, les hommes dont les ancêtres avaient prêté serment sur l’autel de la patrie avaient perdu contact avec ces sources profondes ».
Marc Bloch développe ici une idée qui avait germé en lui dès la Première Guerre mondiale. En 1917, dans ses carnets, il avait jeté sur le papier ces mots laconiques : « Sur l’histoire de France et pourquoi je ne suis pas conservateur. Il y a deux catégories d’hommes qui ne comprennent rien à l’histoire de France : ceux qui ne “sentent” pas le sacre de Reims – ceux qui ne “sentent” pas le mouvement des Fédérations ».
Michelet influence ici Marc Bloch, référence aussi illustre qu’embarrassante pour un homme qui ambitionne d’être un scientifique de l’histoire. « Un jour, passant à Reims, je vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du Sacre », écrit Michelet dans la préface à son Histoire de France (1869). Il la décrit, médite et conclut : « Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques, si d’abord, avant tout, je n’établis en moi l’âme et la foi du peuple ». Le peuple est pour Michelet le grand acteur de l’histoire de France. Il faut l’étudier avec empathie à tous les âges de sa marche en avant à travers les siècles, hier catholique sincère, aujourd’hui républicain convaincu.
Le médiéviste Marc Bloch reprend à son compte cette conception du peuple et cette vision unitaire du passé français héritées de Michelet. Il soutient en outre que les conservateurs , à son époque, manifestent une insensibilité devant la face lumineuse de la Révolution, contrairement à lui à l’égard du sacre de Reims. Fils de 1789, Marc Bloch entend pourtant accorder une même dignité à ces deux manifestations de ferveur populaire et argue que «ceux d’en face» se refusent à une telle générosité. Cette dernière affirmation étonne de sa part. Un tel manichéisme ne lui ressemble pas.
Charité bien ordonnée commence par soi-même et Marc Bloch soumet les professeurs à son regard critique
Quoi qu’il en soit, charité bien ordonnée commence par soi-même et l’auteur soumet aussi les professeurs à son regard critique. « Il faut toujours se méfier un peu des vieux pédagogues », écrit Marc Bloch en un autre passage du livre. « Ils se sont constitué forcément, au cours de leur vie professionnelle, un arsenal de schémas verbaux auxquels leur intelligence finit par s’accrocher, comme à autant de clous, parfois passablement rouillés. […] Rares, du moins, sont ceux qui conservent jusqu’au bout un cerveau assez souple, et, vis-à-vis de leurs propres partis pris, un sens critique assez délié pour échapper à ces péchés de métier ».
C’est une réforme intellectuelle et morale que préconise Marc Bloch, à l’instar de Renan après la défaite de 1870. L’auteur en esquisse certains aspects s’agissant de l’enseignement.
Le ressentiment que manifestent de nombreux milieux français envers les Anglais en cet été 1940 est également, pour l’historien, un sujet de réflexion. Vichy exploite cette animosité, qui a des causes immédiates tangibles : incompréhensions réciproques pendant la campagne de France, incidents pénibles lors de l’évacuation de Dunkerque, attaque de Mers el-Kébir. Mais, constate Marc Bloch, pareille animosité se nourrit aussi, en profondeur, du souvenir de la rivalité séculaire entre la France et l’Angleterre, de la guerre de Cent Ans à Waterloo. Souvenirs sans aucun rapport avec les réalités de l’heure, puisque la France vient d’être défaite et occupée par l’Allemagne nazie tandis que l’Angleterre de Churchill continue la lutte. L’historien songe ainsi au poids de la mémoire collective sur les réactions de ses compatriotes. Et Marc Bloch adresse cet avertissement qui va loin : « Peut-être serait-ce un bienfait, pour un vieux peuple, de savoir plus facilement oublier: car le souvenir brouille parfois l’image du présent et l’homme, avant tout, a besoin de s’adapter au neuf ».
Sans doute l’écriture de L’Étrange Défaite, achevé en septembre 1940, est-elle aussi pour l’auteur le moyen de garder son équilibre moral face aux épreuves personnelles qui s’ajoutent pour lui au malheur de la France.
Falco-Spitz
le
Un livre de chevet qui n'a pas pris de rides et qui malheureusement n'est guère transmissible à ceux là même qui dans la France d'aujourd'hui se sont arrogé des responsabilités qui les dépassent de la tête aux pieds , comme à ceux et celles qui se cramponnent à l'illusion d'arrêter l'eau qui passe sous les ponts, comme si le temps perdu , les nostalgies naïves et les ignorances pouvaient tenir lieu de boussole
anoulemago
le
Marc Bloch aurait du rajouter que la guerre n'a pas été perdue en 1940. Elle a été perdue en 1934, 1935 et 1936: re-création de la Luftwaffe en 1935 et remilitarisation de la Rhénanie en 1936. Entretemps, la Whermacht montait en puissance aussi.
Tout cela était interdit par le traité de Versailles, mais nos politiciens (et non nos militaires) ont été trop lâches pour l'interdire, alors qu'en 1934-1935 l'armée allemande était encore arrêtable.
De plus, des gens savaient que AH était un fou dangereux: par exemple, Foch avait lu M.K., il s'était affolé et avait prévenu: "Tous les français devraient lire ce livre". Hélas Foch est mort dans l'entre-deux guerres.Lecha
le
Le livre de Marc Bloch fait plus dans la philosophie que dans l’Histoire. Il nous dépeint une société ramollie dont l’esprit de jouissance est à l’origine de la défaite. Peu convaincant.
Pétain, au lendemain du désastre nous donne son explication, beaucoup plus convaincante : « pas assez d’enfants, pas assez d’armes, pas assez d’alliés ».
Effectivement, quand on décline ces trois aspects, on comprend pourquoi la guerre a été vite perdue.
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