Qui était vraiment Marc Bloch ?

 




Marc Bloch, en 1914. Mobilisé dans l’infanterie comme sergent, il terminera la guerre capitaine, décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre avec quatre citations. Il puisera dans son expérience combattante pour mener, en historien, une réflexion « sur les fausses nouvelles de la guerre » et les croyances collectives. Darchivio/opale.photo

Immense historien, résistant exemplaire : qui était vraiment Marc Bloch ?



Le 16 juin 1944, près de Lyon, Marc Bloch était fusillé sans jugement par la Gestapo de Lyon pour sa participation active à la Résistance. Avant d’être victime de la folie sanglante de l’été 1944, le grand historien avait déjà été frappé par le statut des Juifs, puis soumis à la grâce humiliante d’une dérogation administrative que Vichy réservait aux universitaires importants, pour finir révoqué en mars 1943 après l’invasion de la zone sud. Dans un émouvant essai sur ses derniers jours, l’historienne Alya Aglan a parlé à juste titre de sa « double mort ».


Ce 23 juin , c’est ce grand patriote et ce grand intellectuel que la République a décidé d’honorer en faisant entrer son cénotaphe au Panthéon, en présence d’une partie de la classe politique (la famille ayant demandé ouvertement à Emmanuel Macron que « l’extrême droite, dans toutes ses formes, soit exclue de toute participation à la cérémonie »). L’extrême gauche sera-t-elle présente ? Cette panthéonisation, dont l’idée avait été lancée dès 2006 – sans succès à l’époque – dans les pages du Figaro littéraire par une pétition d’historiens, s’accompagne très heureusement d’une série de publications sur Marc Bloch et son œuvre qui permettent de mieux cerner l’essentiel : l’homme et l’œuvre, au-delà de l’image marmoréenne du « grand résistant  ».

Car si le nom de Marc Bloch reste essentiellement associé à la défaite de 1940 dont il a été le témoin et l’analyste, L’Étrange Défaite ne doit pas laisser dans l’ombre le grand médiéviste dont l’œuvre savante  


Chez certains lecteurs d’aujourd’hui, le nom de Marc Bloch est aussi associé à l’école des Annales qu’il avait fondée avec Lucien Febvre en 1929. Depuis le combat d’Alain Decaux, à la fin des années 1970, contre cette histoire sur la « longue durée »dont l’abus, à l’école, a déstabilisé l’apprentissage des dates, les Annales n’ont pas bonne presse. Mais Marc Bloch n’y est pas pour grand-chose, à l’inverse de certains de ses successeurs. Certes, Bloch n’aimait pas l’histoire politique ou intellectuelle, méprisait le genre biographique ou l’histoire-bataille et s’intéressait davantage à l’histoire de l’économie et de la société sur le « temps long ». Mais il n’a pas directement inspiré les initiatives malheureuses du pédagogisme des années 1970. Dans l’Apologie pour l’histoire, s’il attaque la récitation scolaire des dates, une sorte de mémorisation sans intelligence, il se montre en même temps conscient que l’historien doit saisir les successions temporelles, les ruptures et les continuités cachées. Il n’est pas responsable de l’absurdité qui a consisté à étendre à l’enseignement primaire et secondaire des réflexions sur la « longue durée » (Fernand Braudel) qui n’avaient leur place qu’au niveau de l’enseignement universitaire et surtout de la recherche. Ces débats sont moins vifs aujourd’hui depuis que l’historien Jacques Le Goff, disciple de Marc Bloch et gardien du temple des Annales, a entrepris lui-même en 1996 une biographie de Saint Louis. Ces combats semblent même « dépassés », affirme le dernier biographe de Marc Bloch, Peter Schöttler.

Des ouvrages accessibles

Une chose est sûre, Marc Bloch ne ressemble en rien à certains de ses successeurs illisibles. Ses ouvrages sont accessibles au lecteur éclairé car il n’oublie jamais la dimension humaine de ses sujets. On cite souvent sa formule tirée de l’Apologie pour l’histoire dans laquelle il déclare que « le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier ». Bloch attache aussi de l’importance à l’écriture. Il souligne dans le même essai que, pour publier un bon livre d’histoire, « une grande finesse de langage, une juste couleur dans le ton verbal sont nécessaires ». Il compare l’historien à un luthier. « Niera-t-on, écrit-il, qu’il n’y ait, comme de la main, un tact des mots. »


Bloch était né dans un milieu cultivé de gauche républicaine. Il était le fils d’un historien de l’Antiquité, Gustave Bloch, dont il se déclarera toujours « l’élève ». Sa famille représentait cette « nouvelle Sorbonne », offensive, désireuse de balayer le « vieux monde » pour enraciner la République laïque dans les mentalités. Bloch n’est d’ailleurs pas religieux, même s’il ne nie pas son judaïsme. Il écrira dans L’Étrange Défaite cette phrase célèbre : « je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : face à un antisémite ». Il ne s’en dit pas moins respectueux de « la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir », et il ajoute que ce legs religieux est « une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ». L’homme apprécie beaucoup l’histoire et la sociologie des religions. Ernest Renan est une de ses grandes lectures, selon Peter Schöttler.

En privé, Marc Bloch est d’un aspect austère. Son fils Étienne témoigne : « Pour nous, c’était un père autoritaire et sévère. Nous l’aimions bien mais souvent, pourquoi ne pas le reconnaître, il nous faisait peur. Lorsqu’il grondait ou faisait les gros yeux, nous ne savions où nous mettre. » Mais son fils ajoute qu’il était au fond plus « soupe au lait » que réellement rigide. Il avait une très haute estime de son métier (en positiviste, il avait même un peu trop tendance à croire que l’histoire pourrait devenir une véritable science).

Marc Bloch, depuis les années 1980, est cité et admiré comme aucun autre historien du XXe siècle. Certains ont parlé d’une “béatification” ou d’un “saint Marc Bloch”

Peter Schöttler, biographe de Marc Bloch

Normalien surdoué mais plutôt timide, il ne semble pas avoir été un grand orateur. Il se montrait plutôt discret en public et il s’est présenté au Collège de France sans succès. C’était un grand professeur, mais pas un mandarin. Ce qui est le plus attachant chez lui est cette inquiétude féconde qui est peut-être une des clés de son génie historique. Il saisit le monde qu’il étudie, précise le médiéviste Amable Sablon du Corail, il voit l’élément révélateur, possède une capacité explicative ample, sans jamais être excessive ou forcée. Qualité de « tact » rare, surtout aujourd’hui.

Mais Bloch, qui a fait de la démystification en histoire son maître-mot, ne doit pas être « béatifié » à son tour. Son biographe, Peter Schöttler, n’hésite pas à écrire : « Marc Bloch, depuis les années 1980, est cité et admiré comme aucun autre historien du XXe siècle. Certains ont parlé d’une “béatification” ou d’un “saint Marc Bloch”. » L’essentiel reste son œuvre. Bloch prouve son génie dès son essai fondateur issu de sa thèse complémentaire sur Les Rois thaumaturges.

Les Rois thaumaturges (1924)

Ce rationaliste formé à la critique rigoureuse a passé une part décisive de sa vie à étudier des croyances qu’il jugeait fausses mais qui le passionnaient parce qu’elles s’imposaient aux individus des temps passés, comme les miracles royaux. Il s’était auparavant intéressé à d’autres croyances, notamment celles des temps présents ; un de ses premiers articles avait porté sur les « fausses nouvelles » durant la Grande Guerre et ce qui l’intéressait était moins la kyrielle de mensonges de l’état-major que les croyances des populations. Le sous-titre des Rois thaumaturges, comme le rappelait Lucien Febvre, pouvait paraître austère, mais il dit tout : Étude sur le caractère surnaturel attribué à la  puissance royale particulièrement en France et en Angleterre. Les rois de France et d’Angleterre se voyaient attribuer en effet par leur sacre des pouvoirs surnaturels, thaumaturgiques (au sens qu’ils accomplissaient des miracles). La royauté médiévale n’est pas seulement une institution politique ; elle est aussi une « mystique ». La monarchie ne tient pas simplement par le droit, la force, la coutume ou l’administration ; elle tient aussi parce que les hommes croient qu’un miracle doit émaner du roi – la guérison des écrouelles (ter rible maladie de peau). Le sacre fait du roi une sorte de grand prêtre.

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