C JEUDI C ZEITGEIST

 


Voir dans le navigateur

🟧 Le nouvel Air Force One pas assez sûr pour faire voler Trump

Pourquoi le Secret Service a-t-il refusé que Trump quitte la Turquie dans le nouvel Air Force One ? Derrière ce changement d’avion, un mystère et une inquiétude sur la sécurité du président.

Abonné payant
 
LIRE DANS L'APP
 

Hi everyone, c’est Zeitgeist.

Dans Zeitgeist ce matin, deux histoires qui montrent que le sort du président Trump, sa capacité à agir jusqu’à la fin de son mandat, va se jouer au Sénat. Chaque siège compte. Et cela met tout le monde sous tension.

Dans le Maine, le candidat de gauche soutenu par Bernie Sanders suspend sa campagne après une accusation de viol qu’il nie. Les démocrates paniquent, Fox News jubile.

Dans le Kentucky, un influent sénateur républicain est hospitalisé depuis trois semaines. Son état de santé devient un mystère politique. Certains chuchotent qu’il est en état de mort cérébrale. Mais s’il quitte son siège, c’est le gouverneur… démocrate qui pourrait choisir son successeur.

Je vais aussi vous raconter comment la ligne du Parti démocrate est en train de bouger sur Israël.

Et, en Food for Thought, une question qui nous concerne tous. Avec ses réponses instantanées générées par l’IA, la nouvelle version de Google va-t-elle affecter notre cerveau en tuant notre curiosité ?


Mais d’abord, qu’est ce qu’il se passe avec le nouvel Air Force One ?

Quel est le problème de sécurité ?

Que s’est-il passé hier soir à Ankara pour que le Secret Service ordonne au président Trump de ne pas repartir de Turquie à bord du nouvel Air Force One, qui a rejoint la flotte présidentielle il y a quelques jours ? Et l’oblige à utiliser à la place un ancien Air Force One.

Ce mystère peut vous sembler secondaire.

Il ne l’est pas.

Il est même à la une de ABC World News Tonight, le journal télévisé le plus regardé du pays.

Trump était arrivé en Turquie à bord du nouvel avion lundi soir.

Mais le nouveau joyau rutilant n’était plus le bon avion pour le retour.

Pourquoi le nouvel Air Force One est-il reparti sans le président ?

Oui, il y a les hostilités avec l’Iran. Évidemment.

Mais pourquoi le Secret Service s’est-il soudain inquiété ?

Je vous raconte.

Il devait être l’avion du triomphe.

Le nouvel Air Force One, rutilant, offert par le Qatar, repeint aux couleurs voulues par Donald Trump, avec son luxe de palace volant, vient d’entrer dans la légende présidentielle. Le président l’a montré, admiré, commenté. Il a volé avec lui vers la Turquie pour le sommet de l’OTAN.

Associated Press

La mise en scène était parfaite. Trump arrivant à Ankara dans son nouveau Boeing 747-8, plus grand, plus brillant, plus spectaculaire que l’ancien appareil bleu ciel qui transporte les présidents américains depuis trois décennies et demie.

Puis, au moment de repartir, quelque chose a changé.

Regardez ces deux images de l’arrivée et du départ mises en parallèle sur CNN.

Officiellement, Trump a expliqué qu’il reprenait l’ancien appareil “for old time’s sake”, par nostalgie, pendant que le nouveau ferait un arrêt à la base américaine de Mildenhall, en Angleterre, pour être montré aux militaires américains. Une sorte de tournée promotionnelle impromptue. Admirez le jouet magnifique du président.

Tu parles. Qui peut croire à ces sornettes ?

Selon le New York Times, la décision a été prise comme mesure de sécurité, à la demande du Secret Service, dans le contexte de la reprise des hostilités avec l’Iran. Trump était arrivé en Turquie à bord du nouvel avion lundi soir. Après son arrivée, le conflit avec Téhéran s’est rallumé. Les États-Unis ont mené une série de frappes contre l’Iran pendant que Trump et les dirigeants de l’OTAN se trouvaient à Ankara. Or la Turquie est limitrophe de l’Iran.

Et soudain, le nouveau joyau qatari n’était plus le bon avion pour repartir.

Car les deux avions ne sont pas exactement équivalents. L’ancien Air Force One, le Boeing VC-25A, est un bunker volant issu de la fin de la guerre froide. Il est réputé équipé de systèmes destinés à aveugler des missiles antiaériens, de contre-mesures capables de détourner une menace, de protections spéciales, d’équipements de communication renforcés, et même de capacités pensées pour des scénarios extrêmes. C’est moins un avion qu’un morceau de continuité de l’État américain suspendu dans le ciel.

Le nouveau, lui, est un ancien appareil qatari transformé à toute vitesse pour devenir une sorte d’Air Force One intérimaire, en attendant les futurs avions présidentiels construits par Boeing, dont la livraison a pris des années de retard.

Sa famille et ses proches collaborateurs étaient ravis il y a quelques jours de s’y prendre en photo.

L’US Air Force assure que l’appareil répond aux standards présidentiels. La Maison Blanche affirme qu’il dispose de “protocoles de sécurité de haut niveau” garantissant la sécurité du président et de son équipe.

Mais des responsables et des élus se posent la même question depuis des mois. A-t-on voulu aller trop vite ?

Une transformation complète d’un 747 en véritable Air Force One prend normalement beaucoup de temps. On peut, dans un délai court, installer des communications sécurisées. Mais pas tout ce qui exige des modifications structurelles lourdes. Or les protections les plus sensibles, notamment les systèmes avancés de défense antimissile ou le durcissement des câblages contre les effets électromagnétiques d’une frappe nucléaire, prennent beaucoup de temps.

L’US Air Force a reconnu que certaines modifications très complexes prévues pour les futurs avions présidentiels avaient été volontairement exclues de cet appareil de transition.

Et c’est là qu’on découvre, et c’est assez stupéfiant, que le nouvel Air Force One qui transporte l’homme le plus puissant du monde n’est pas suffisamment sûr.

Fou.

Hier soir à Ankara, la scène rapportée par les journalistes était étrange.
Le président embarque dans l’ancien avion plus rapidement qu’à l’habitude, avant que les journalistes qui le suivent puissent le voir ou le photographier montant les marches, comme c’est normalement le cas.

À bord, les passagers reçoivent une consigne inhabituelle. Il recoit une consigne Il faut baisser les stores avant le décollage Les trackers de vols civils ne parviennent pas à suivre le transpondeur au début du trajet, signe qu’il a vraisemblablement été désactivé temporairement, une mesure utilisée dans des environnements à haut risque, plus souvent associée aux zones de guerre qu’au départ d’un sommet de l’OTAN chez un allié !

Pendant ce temps, le nouvel appareil, lui, quitte aussi la Turquie. Mais il part plus tôt. Il va à Mildenhall. Il attendra là-bas. Trump le rejoindra ensuite en Angleterre avant de rentrer aux États-Unis à son bord.

Un échange en deux temps. Ancien avion pour la sortie de Turquie. Nouveau jet une fois arrivé au Royaume-Uni, beaucoup plus loin de l’Iran.

Le président nie que la sécurité ait dicté le changement. Mais lorsqu’il est interrogé par les journalistes, il leur dit qu’il est la cible numéro un de l’Iran.

“Je suis le numéro un sur leur liste.”

À propos des stores baissés, il dira plus tard que c’était probablement parce qu’ils se trouvaient sur un “avion dangereux”, à cause de la menace iranienne.

Je vous raconte ça ce matin, car cette histoire est tellement trumpienne.

Il voulait son nouvel Air Force One vite. Il voulait l’image, le symbole, le luxe, la rupture avec les avions de ses prédécesseurs. Mais la sécurité présidentielle américaine n’est pas seulement une affaire de dorures, de moquette et de peinture sur fuselage.

On ne transforme pas un palace qatari en bunker présidentiel comme on colle des dorures sur les murs de la Maison Blanche.

Le nouvel avion est peut-être “magnifique”. C’est le mot de Trump. Mais le Secret Service pense qu’il peut mettre en danger la sécurité du président.

Quelle histoire.

Laissez un commentaire.


🟨🟧 Sénat : le siège démocrate qui brûle

Bon sang, mais de qui ce sénateur républicain et cette ancienne conseillère du président Trump parlent-ils ainsi sur Fox News ?

“Ce type est un prédateur ! Un prédateur ! Et vous ne voulez pas le voir s’approcher du pouvoir.”

“Ces accusations d’abus, d’agression, ces propos dénigrant nos militaires… ça n’en finit pas, et ça ne semble jamais suffire pour que le parti se débarrasse de ce type.”

Non, ils ne parlent pas du président, mais d’un démocrate qui fait la une des journaux ces derniers jours.

Et encore ce matin, puisqu’il vient d’annoncer il y a quelques heures la suspension de sa campagne électorale (notez que Fox diffuse en direct un flux d’image de sa maison).

Il y a trois semaines, je vous parlais ici dans Zeitgeist de Graham Platner, cet ostréiculteur du Maine, ancien Marine, soutenu par Bernie Sanders, devenu candidat démocrate au Sénat après une campagne qui avait électrisé une partie de la gauche américaine.

Je vous disais qu’il fallait le suivre de près.

Parce que sa ligne politique de populisme économique détonnait avec le centrisme mollasson qui avait détourné une bonne partie de l’électorat populaire vers Trump. Et parce que ce siège pouvait déterminer la majorité au Sénat, donc la capacité du président Trump à agir jusqu’à la fin de son mandat.

Je vous avais dit que je vous en reparlerais. Mais je ne pensais pas que ce serait aussi vite. Ni aussi brutal.

Depuis lundi, sa campagne s’est effondrée sous le poids d’une accusation de viol formulée par Jenny Racicot, une femme de 41 ans qui dit avoir eu une relation intermittente avec lui entre 2019 et 2021. Elle affirme qu’un soir, Platner est entré chez elle ivre, sans y être invité, après qu’elle lui avait demandé de ne pas venir, puis qu’il l’a forcée à avoir un rapport sexuel malgré ses refus répétés.

Platner nie catégoriquement. Il parle d’accusations “troublantes, graves et fausses”. Dans une vidéo, il a reconnu non pas la véracité des faits, mais leur effet politique. Il a dit vouloir “prendre le temps de réfléchir au meilleur chemin possible”.

Mais cette nuit, il a cédé à la pression de son camp et a suspendu sa campagne. Bref, c’est terminé.

Il n’avait pas trop le choix. Ses soutiens sont tombés les uns après les autres. La sénatrice Elizabeth Warren, icône de la gauche du parti, qui avait fait campagne avec lui, a retiré son appui. Même Bernie Sanders, son parrain politique le plus important, celui qui avait continué à le défendre après les précédentes controverses, lui a demandé mardi de se retirer.

C’est la goutte d’eau. Le vieux sénateur du Vermont avait fait de Platner une sorte de preuve vivante de sa théorie politique. Oui, un homme du peuple, ancien combattant, travailleur manuel, capable de parler aux classes populaires sans parler comme un stratège démocrate de Washington. Bernie voyait en lui un candidat contre “l’économie truquée”, les “guerres sans fin” et l’argent dans la politique. Puis il lui a demandé de partir.

Et ce n’est pas seulement une histoire de morale individuelle.

Ce qui se joue dans le Maine, ce n’est pas seulement un siège de sénateur dans cet État de forêts, de ports, de brume et de homards. C’est peut-être la majorité au Sénat. Et donc, très concrètement, la capacité de Donald Trump à agir jusqu’à la fin de son mandat.

Aujourd’hui, les républicains disposent de 53 sièges contre 47 aux démocrates. Pour reprendre le Sénat, les démocrates doivent conserver tous leurs sièges et en gagner quatre. Le chemin est très étroit, et la carte de 2026 n’est pas favorable aux démocrates, car elle passe par quelques États difficiles, la Géorgie, le Michigan, la Caroline du Nord, l’Ohio, peut-être le Texas ou l’Iowa. Mais le Maine est l’une des occasions les plus évidentes, parce que la sortante Susan Collins est la seule sénatrice républicaine à représenter un État remporté par Kamala Harris en 2024.

Si les démocrates ratent le Maine, il leur faudra compenser ailleurs, dans des territoires beaucoup plus rouges, beaucoup plus conservateurs. Autrement dit, si Platner reste le candidat et s’effondre, ce n’est pas seulement Susan Collins qui respire. C’est Trump.

Le calendrier rend la crise encore plus problématique pour les démocrates. Selon la loi du Maine, Platner peut être remplacé sur le bulletin seulement s’il se retire avant le 13 juillet. Ensuite, le Parti démocrate de l’État aurait jusqu’au 27 juillet pour désigner un nouveau candidat. Deux semaines pour réparer un désastre. Deux semaines pour choisir un candidat, lancer sa campagne, financer le financement et vendre à tout un État une figure de remplacement face à une sénatrice installée dans le paysage depuis près de trente ans.

Voilà pourquoi les démocrates sont déjà partis en guerre avant même que Platner ait officiellement quitté la course.

Les progressistes ne veulent pas que l’establishment profite du scandale pour effacer la victoire populaire de Platner. Selon eux, les électeurs du Maine n’ont pas voté massivement contre Janet Mills, la gouverneure très centriste soutenue par Washington, pour se voir imposer un nouveau candidat du statu quo.

Les modérés, eux, répondent que cette catastrophe prouve exactement l’inverse, qu’on ne confie pas une course aussi décisive à un candidat dont on n’est pas certain du pedigree, porté par l’enthousiasme militant, l’esthétique du col bleu et la rage anti-establishment. Pour eux, Platner n’était pas seulement un pari. C’était une bombe à retardement.

Plusieurs noms circulent déjà. Troy Jackson, bûcheron et syndicaliste, est le favori des progressistes. Certains démocrates ont même testé dans un sondage le nom de Patrick Dempsey, l’acteur de Grey’s Anatomy, enfant du Maine et idole locale. Quand un parti en est à se demander si le Dr Mamour peut sauver le Sénat, c’est rarement bon signe.

Dempsey publie ce matin une tribune dans le Portland Press Herald, le grand journal local du Maine, titrée : “Pourquoi je ne suis pas candidat au Sénat des États-Unis”

“Ces derniers jours, on m’a posé plus d’une fois la même question : est-ce que je serais prêt, un jour, à me présenter au Sénat des États-Unis ?

C’est flatteur, et je ne prends pas cela à la légère. J’aime mon État natal, le Maine. Je me soucie profondément des gens qui y vivent et, comme tant d’Américains, je m’inquiète de la direction que prend notre pays.

Non pas parce que je cherchais une nouvelle carrière, mais parce que je me suis posé une question honnête : pourrais-je faire une différence réelle ? (…)

“En réfléchissant à tout cela, je revenais sans cesse à une question : ai-je vraiment envie de siéger au Congrès ?

Après mûre réflexion, j’ai compris que la réponse était non.”

Fox News, évidemment, se régale de tout cela.

Platner était déjà devenu une obsession pour la chaîne avant cette nouvelle accusation. Il avait tout pour nourrir ses obsessions. Un candidat soutenu par Bernie Sanders, ancien Marine, populiste de gauche, tatouage ressemblant à un symbole nazi, de vieux messages controversés, des textos sexuels envoyés à des femmes alors qu’il était marié, des accusations d’anciennes compagnes. Un buffet de homards pour Fox, avec mayonnaise maison à volonté.

Pour Fox, Platner est la réponse rêvée à tous les discours démocrates moralisateurs sur la décence, la morale, le respect des femmes, le danger trumpiste. Il permet de dire, regardez-les, ces donneurs de leçons. Ils se présentent comme les gardiens des normes, mais ils soutiennent cet homme parce qu’ils veulent reprendre le Sénat.

C’est évidemment commode. Un peu cynique. Mais ce n’est pas entièrement absurde.

Car Platner force les démocrates à regarder en face la question qu’ils préfèrent éviter depuis 2016, et que j’évoquais dans Zeitgeist lorsque je vous ai parlé de lui en juin.

Que reste-t-il de la politique de la vertu quand l’autre camp a gagné en piétinant toutes les anciennes règles ? Les républicains ont survécu à Trump, aux accusations de viol, aux mensonges, aux procès, à l’assaut contre le Capitole, à la corruption patente, et Trump est revenu à la Maison Blanche. Alors une partie de la gauche s’est mise à penser, parfois tout bas, parfois très fort, qu’il n’était pas interdit d’être un peu cynique. Pourquoi seraient-ils les seuls à brandir la morale en étendard ? Le Sénat ne valait-il pas de prendre un risque ?

La réponse arrive du Maine, et elle est une claque.

Les démocrates qui se méfient de Washington ont raison de vouloir des candidats qui ne sortent pas d’un laboratoire. On peut vouloir des élus qui ont vécu, chuté, combattu, bu, souffert, regretté. On peut vouloir remplacer les professionnels de la politique par des êtres humains cabossés. Mais il y a une différence entre une faille et un gouffre.

Platner devait être le symbole d’un réveil de la gauche du parti démocrate. Un homme capable de parler aux électeurs ruraux, aux ouvriers, aux anciens combattants, à ceux qui ne reconnaissent plus leur vie dans le langage propret des campagnes démocrates.

Il est devenu autre chose pour le camp démocrate. L’avertissement que le populisme sans garde-fous peut dévorer ceux qui croient l’utiliser.

Et dans le Maine, pendant que les démocrates se déchirent pour savoir qui pourra encore sauver ce siège, la sénatrice républicaine et très centriste Susan Collins attend. Comme elle le fait depuis trente ans.

À voix basse, sans bruit, avec la patience des survivants. Aujourd’hui, l’hypothèse d’un Sénat à majorité démocrate n’est pas impossible. Mais elle est de plus en plus improbable.

C’est Trump qui pourrait être le grand bénéficiaire de cette histoire.

Dézoom

Je note cette phrase assez stupéfiante du président cette nuit dans le vol Air Force One au départ de Turquie.

Il était interrogé par les journalistes sur cette affaire Platner. Tout le monde s’attendait à ce qu’il l’accable.

Il a plutôt remis en doute la parole des femmes qui dénoncent des violences sexuelles :

“C’est vraiment une question de savoir si vous croyez cette femme. Beaucoup de gens profèrent de gros mensonges.”

Laissez un commentaire.


🟨🟧 Sénat : le siège républicain qui tremble

Sénat, suite. On passe des ports de pêche du Maine aux prairies du Kentucky.

Requête d’une lectrice de Zeitgeist il y a quelques heures.

“C’est quoi cette histoire avec Mitch McConnell ? Je crois comprendre qu’il s’agit d’un sénateur républicain très influent, tombé malade et hospitalisé depuis un certain temps, dont on a l’impression que l’on cache l’état pour conserver le siège ou je ne sais quoi. Cela me fait penser à Ariel Sharon maintenu en vie en 2006.”

Bon, je ne reprendrai pas à mon compte la comparaison avec Ariel Sharon, mais oui, il y a une étrange histoire autour de Mitch McConnell dont parle beaucoup Washington ces derniers jours.

Sacrée histoire.

D’abord, il faut que je vous rappelle qui est ce sénateur du Kentucky de 84 ans. Il a été pendant longtemps le chef tout-puissant des républicains au Sénat.

Pas vraiment un proche de Trump, McConnell est un républicain plus classique, mais le président lui doit beaucoup, y compris peut-être son élection de 2016. Trump n’aurait rien pu passer au Congrès sans l’habileté de McConnell. Et si aujourd’hui les deux tiers de la Cour suprême sont des juges conservateurs, dont trois nommés par Trump, c’est à Mitch McConnell qu’on le doit. Sans lui, le droit à l’avortement n’aurait pu être remis en cause.

Il a été pendant des années la colonne vertébrale institutionnelle du Parti républicain. Moins spectaculaire que Trump, mais souvent plus efficace.

McConnell est hospitalisé depuis le 14 juin. Trois semaines. Trois semaines pendant lesquelles son bureau n’a presque rien dit. Pas la cause de l’hospitalisation. Pas le traitement. Pas de diagnostic. Pas de calendrier de retour. Seulement cette formule devenue le rideau de velours de la politique américaine vieillissante : le sénateur “continue de s’améliorer” et travaille “étroitement avec son équipe” sur les dossiers du Kentucky et du Sénat.

Tu parles.

Le mystère McConnell commence un dimanche matin, à Washington. Le 14 juin, son équipe annonce simplement que le sénateur a été admis à l’hôpital et qu’il reçoit “d’excellents soins”. Rien de plus.

Mais quelques jours plus tard, les enregistrements des communications des secours commencent à circuler. Les appels passés entre 8h36 et 8h43 pour une personne “inconsciente” à l’adresse de Mitch McConnell. Six minutes plus tard, un employé des services d’urgence demande que son supérieur soit informé qu’une réanimation cardio-pulmonaire est “en cours”.

Les enregistrements ne nomment pas McConnell. Mais l’adresse correspond. Et son bureau refuse de commenter.

C’est ainsi que, dans Washington, le silence devient un accélérateur de rumeurs.

Ce n’est pas la première fois qu’on parle de son état de santé. McConnell a eu la polio enfant. Il a toujours marché avec une démarche particulière. Ces dernières années, il semblait de plus en plus faible. Une grave chute en 2023, une commotion cérébrale, un passage en centre de rééducation, on a vu à plusieurs reprises en public des instants où il se figeait face aux caméras, incapable de répondre. En février, il avait déjà été hospitalisé une semaine pour des symptômes grippaux. Ces derniers mois, il se déplaçait souvent en fauteuil roulant entre son bureau et le Capitole, même si, quelques jours avant son hospitalisation, il avait encore pu marcher seul.

Puis plus rien.

Ou presque.

Pour éteindre l’incendie, les principaux républicains du Sénat font savoir qu’ils lui ont parlé.

C’est censé rassurer. Cela produit presque l’effet inverse.

Car personne ne donne le moindre détail médical. Personne ne dit ce qui s’est passé le 14 juin. Personne ne dit quand McConnell sortira de l’hôpital. Personne ne dit s’il reviendra au Sénat.

Et donc les théories prolifèrent. Certains influenceurs conservateurs affirment qu’il serait dans le coma, incapable de revenir, voire “en état de mort cérébrale”. Des alliés de McConnell organisent alors, en urgence, une contre-offensive : voyez, il parle, il commente l’actualité, il est encore là.

Mais le mystère est politique parce qu’il ne porte pas seulement sur un homme malade. Il porte sur un siège, et sur une majorité au Sénat.

Je vous l’ai dit dans l’article précédent sur Platner dans le Maine, la majorité au Sénat pourrait se jouer à un siège lors des élections de mi-mandat. Et donc la capacité de Trump à agir pendant les deux dernières années de son mandat.

Mais pourquoi tout se jouerait-il dans cet État conservateur ? Ne lâchez pas, c’est plus simple que vous ne l’imaginez.

On sait que McConnell ne se représente pas. Son mandat s’achève début janvier. Le républicain Andy Barr a remporté la primaire pour lui succéder.

Mais si McConnell devait quitter son siège avant la fin, la question de son remplacement serait immédiatement explosive.

Le gouverneur pourrait-il nommer un remplaçant en cas de vacance ?

Problème, le gouverneur s’appelle Andy Beshear. Or il est… démocrate.

Démocrate et populaire dans un État trumpiste, et l’un des possibles candidats à la Maison Blanche en 2028.

Une loi a été adoptée dans l’État pour obliger le gouverneur à choisir un remplaçant parmi trois noms proposés par le parti du sénateur sortant. Beshear avait mis son veto. Les républicains l’ont contourné. Juridiquement, on ne sait pas exactement ce qu’il se passerait.

Voilà pourquoi l’état de santé de McConnell est devenu une affaire d’État.

Il y a quelques heures, Andy Beshear a écrit au sénateur pour lui demander une mise à jour “transparente” à destination des habitants du Kentucky. Les Kentuckiens, écrit-il, sont de plus en plus inquiets pour sa santé, son bien-être et sa capacité à exercer son mandat. Sous couvert de compassion, le gouverneur appuie exactement là où cela fait mal. La transparence, l’aptitude à servir, la légitimité démocratique.

Au Sénat, l’absence de McConnell compte déjà. La majorité républicaine est étroite. Il y a des sénateurs parfois dissidents. McConnell, même diminué, reste un vote. Et dans le Sénat américain, un vote peut être un monde.

Mitch McConnell a passé sa vie à contrôler les horloges du pouvoir. Quand voter, quand bloquer, quand confirmer, quand attendre. C’est d’ailleurs comme cela qu’il a exercé son pouvoir. Demandez à Barack Obama, dont il était le principal adversaire dans l’exercice du pouvoir : McConnell a bloqué pendant les neuf derniers mois de son mandat la nomination d’un nouveau juge à la Cour suprême choisi par le président Obama après la mort de l’un des juges. Et ça a été un gigantesque coup de pouce pour l’élection de Trump en 2016, ce siège vacant.

Cette fois, c’est une autre horloge qui tourne. Ce qui se joue, c’est la majorité au Sénat, et donc la capacité de Trump à agir.

Laissez un commentaire.


🟨🟧 L’ami qui dit non

Alors que la stratégie américaine au Moyen-Orient peut sembler confuse (les déclarations du président Trump en marge du sommet de l’OTAN sur l’Iran n’aident pas vraiment à la clarifier) je voudrais vous signaler une visite intéressante de Rahm Emanuel en Israël.

Rahm Emanuel ? C’est qui ?

Ne partez pas tout de suite. Rahm Emanuel, c’est un personnage intéressant de la vie politique américaine. Bon, il envisage d’être candidat à la Maison Blanche en 2028, mais ce n’est pas tellement pour cela que je vous en parle. Disons que son (sale) caractère en fait un personnage haut en couleur. Et qu’il est très influent dans les cercles démocrates.

Rahm Emanuel, c’est l’ancien directeur de cabinet de Barack Obama à la Maison Blanche, ancien maire de Chicago, ancien ambassadeur des États-Unis au Japon. Il est ces jours-ci en Israël, il a pris la parole à l’université de Tel-Aviv et son discours, que je viens de lire sur son Substack, mérite qu’on s’y arrête. Surtout qu’il y évoque aussi un sujet sensible qui fracture la gauche américaine.

Car Emanuel est une figure très particulière de l’establishment démocrate. Il est à la fois un homme du pouvoir, un homme du parti, un homme du réalisme brutal, et un Juif américain dont l’histoire familiale est profondément liée à Israël. Son père est né à Jérusalem et a combattu pendant la guerre d’indépendance. Son oncle est enterré au mont des Oliviers. Lui-même rappelle qu’il a travaillé pour Bill Clinton au moment des accords d’Oslo, lorsque Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se sont serré la main sur la pelouse sud de la Maison Blanche.

C’est donc depuis cet endroit-là qu’il parle. Pas comme un adversaire d’Israël, mais comme quelqu’un qui revendique une fidélité ancienne, et qui estime précisément que cette fidélité l’oblige à dire la vérité.

Son discours commence d’ailleurs par une formule désarmante :

“Je comprends votre cynisme.”

Il dit comprendre pourquoi les Israéliens, même lorsqu’ils s’opposent au gouvernement Netanyahu, rejettent les critiques venues de l’étranger. Il rappelle les offres de paix rejetées, les violences, l’Intifada, les attentats, les occasions manquées. Il reconnaît que les dirigeants palestiniens n’ont pas été à la hauteur des aspirations légitimes de leur peuple à la souveraineté et à l’autodétermination.

Mais cette compréhension n’aboutit pas à une absolution.

Au contraire. Pour Emanuel, l’alliance américano-israélienne est désormais “à la croisée des chemins”. Elle ne peut plus continuer comme avant. Selon lui, pendant trop longtemps, la politique américaine à l’égard d’Israël a reposé sur l’idée que le meilleur service que Washington pouvait rendre à Jérusalem était de soutenir le gouvernement israélien “aveuglément et silencieusement”, sans conditions, sans exigences, sans conséquences en cas de désaccord.

“Cela a été notre erreur.”

C’est un tournant rhétorique majeur. Emanuel ne se contente pas de critiquer Benjamin Netanyahu. Il critique aussi la complaisance américaine qui, selon lui, a rendu possible cette impasse. Le soutien inconditionnel, dit-il, a permis au Premier ministre israélien d’ignorer les inquiétudes américaines sur les colonies, de s’engager dans une logique de guerre régionale, de laisser souffrir les civils palestiniens à Gaza, et de couvrir une coalition politique au sein de laquelle des extrémistes peuvent terroriser des familles palestiniennes en Cisjordanie sans conséquences.

Son raisonnement est clair. Un vrai allié ne se tait pas quand son allié se perd.

Emanuel accuse Netanyahu d’avoir transformé Israël, autrefois célébré comme la “start-up nation”, en une “Sparte moderne” et, pire encore, en paria territorial. Il estime que le gouvernement israélien a fait l’erreur de privilégier l’outil militaire au détriment de toute stratégie politique. Israël, dit-il en substance, gagne des batailles, mais ne transforme pas ses victoires militaires en avantages stratégiques.

Il applique ce raisonnement à l’Iran, à Gaza, au Liban. Selon lui, Israël n’avait pas de plan pour “le jour d’après” à Gaza, pas de stratégie pour faire du gouvernement libanais un partenaire contre le Hezbollah. Sinwar, Nasrallah et Khamenei sont morts, rappelle-t-il, mais Israël n’a jamais été aussi isolé.

“L’isolement stratégique n’est pas une base de sécurité. C’est un compte à rebours.”

Ce discours est d’autant plus intéressant qu’il intervient au moment où le Parti démocrate américain est lui-même fracturé sur Israël.

Le Wall Street Journal rappelle que Rahm Emanuel fait partie des trois personnalités démocrates juives susceptibles de regarder vers 2028, avec Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, et JB Pritzker, gouverneur de l’Illinois. Or les électeurs démocrates ont profondément changé. Selon Gallup, environ deux tiers des démocrates sympathisent aujourd’hui davantage avec les Palestiniens qu’avec les Israéliens. La sympathie pour Israël est tombée de 40 % en 2022 à 17 % cette année chez les démocrates, tandis que le soutien aux Palestiniens est monté de 38 % à 65 %.

C’est le contexte politique intérieur dans lequel Emanuel parle à Tel-Aviv. Il tente de tracer une ligne étroite. Soutenir Israël, mais rompre avec Netanyahu. Défendre l’existence et la sécurité d’Israël, mais refuser l’annexion de la Cisjordanie. Combattre le slogan “from the river to the sea”, mais dénoncer avec la même netteté le fantasme d’un “Grand Israël”.

Son idée centrale est de remplacer l’horizon usé de la “solution à deux États” par ce qu’il appelle une “solution à vingt-trois États”, les vingt et un pays arabes, Israël, et les Palestiniens. Pour lui, les dirigeants arabes doivent enfin prendre leurs responsabilités face au leadership palestinien, construire une autorité capable d’accepter le lien historique juif avec cette terre, mettre fin aux récompenses financières accordées aux terroristes, et cesser d’enseigner la haine d’Israël aux enfants. En échange, Israël devrait cesser toute action unilatérale en Cisjordanie qui rendrait impossible un accord de paix.

Emanuel ne parle pas comme un progressiste anti-israélien. Il parle comme un démocrate pro-israélien qui veut sauver Israël de la stratégie de Netanyahu, et sauver le Parti démocrate d’un face-à-face impossible entre soutien automatique et rupture morale.

Il va même plus loin, il propose de mettre fin à la subvention du contribuable américain au budget de défense israélien. Israël, dit-il, a une économie forte et un budget de défense de plus de 45 milliards de dollars. Les États-Unis devraient continuer à garantir l’avantage qualitatif de Tsahal, mais Israël devrait acheter ses armes comme les autres alliés de confiance, avec les mêmes règles, les mêmes restrictions et les mêmes obligations.

Pour un potentiel candidat démocrate à la Maison Blanche, cette phrase compte. Elle dit à la base progressiste qu’il ne demande pas de chèque en blanc pour Israël. Mais elle dit aussi aux électeurs juifs et pro-israéliens qu’il ne renonce pas à l’alliance, qu’il faut la refonder.

Rahm Emanuel
The US-Israel relationship: where it stands today and the road ahead
I want to start by saying four words that Israelis don’t hear often anymore: I understand your cynicism. I understand why, even if you oppose the Netanyahu government, you’re so prone to dismiss criticism from the outside world. I understand that the corrupt Palestinian leadership has never lived up to the Palestinian people’s legitimate aspirations for…
Read more

Dézoom

Au passage, je note cette phrase de Rahm Emanuel sur la télévision israélienne Channel 12 :

“Israël n’a pas un problème avec le Parti démocrate, Israël a un problème en Amérique… un problème générationnel chez les moins de 30 ans. Zohran Mamdani est plus populaire auprès des Juifs américains que Netanyahu. Je veux que vous preniez bien la mesure de cela.”

Laissez un commentaire.


🟨🟧 Quand Google répond trop vite

Attendez-vous à ce que votre rapport avec Google change totalement.

Si, depuis plus de 25 ans, vous avez l’habitude d’utiliser au quotidien le moteur de recherche Google, vous ne mesurez peut-être pas ce qui va changer avec l’arrivée en France de Google Overview, que j’utilise déjà depuis un bout de temps aux États-Unis.

Google génère désormais des résumés par l’IA et plus seulement une liste de liens. Ce n’est pas seulement une fonction supplémentaire. Cela bouleverse la manière dont notre cerveau travaille.

J’ai lu à ce sujet dans le New York Times une tribune intéressante d’une neuroscientifique française, Anne-Laure Le Cunff.

J’avais envie d’en faire le 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist.

Et si le problème de l’intelligence artificielle n’était pas seulement qu’elle se trompe parfois, mais qu’elle répond trop vite ?

Anne-Laure Le Cunff s’inquiète de l’effet des résumés générés par l’IA sur notre curiosité.

Son point de départ, c’est que plus de 60 % des recherches Google aux États-Unis se terminent désormais sans que l’utilisateur clique sur un seul lien. On pose une question, on lit une synthèse, on repart avec une réponse.

Mais ce raccourci, explique-t-elle, a un coût invisible.

“La phase exploratoire des recherches, cliquer sur des liens, tomber par hasard sur des pages inattendues, suivre une référence qui mène quelque part où l’on n’avait pas prévu d’aller, est en train de disparaître.”

Ce qui disparaît, ce n’est pas seulement le trafic des sites ou la rémunération des auteurs. C’est l’errance. Le détour. Le chemin de traverse. Tout ce qui faisait d’une recherche sur Internet autre chose qu’une simple extraction d’information.

Anne-Laure Le Cunff a travaillé chez Google avant de se tourner vers les neurosciences.

“Quand j’y travaillais, nous mesurions souvent la valeur des contenus sur Internet à partir d’indicateurs d’engagement des utilisateurs, comme les clics ou la profondeur de défilement. La métrique que Google semblait alors récompenser, l’exploration par les internautes, est précisément ce que ses produits d’intelligence artificielle sont désormais conçus pour éliminer.”

Elle rappelle que la curiosité n’est pas seulement le désir d’obtenir une réponse. C’est un état biologique d’ouverture. Pour apprendre vraiment, il faut un écart entre ce que l’on cherche et ce que l’on trouve. Un temps suspendu entre la question et la réponse.

“La curiosité, en réalité, n’est pas seulement le désir individuel de découvrir des faits précis ; c’est aussi une caractéristique de notre biologie, conçue pour nous aider à apprendre plus largement.”

Ce moment d’attente n’est pas du temps perdu. Il prépare le cerveau à accueillir autre chose que la réponse attendue. Des chercheurs ont montré, explique-t-elle, que lorsque nous sommes dans un état de curiosité, nous retenons mieux même les informations sans lien direct avec la question initiale.

“La curiosité ouvre une fenêtre, et tant que cette fenêtre reste ouverte, l’apprentissage s’approfondit dans toutes les directions.”

La fenêtre, justement, reste ouverte tant que la question n’a pas encore trouvé sa réponse. C’est là que les réponses instantanées de l’IA changent quelque chose de profond. Elles ferment la fenêtre trop tôt.

“Quand une IA répond à votre requête en trois secondes, la fenêtre se referme avant que la curiosité ait eu le temps de s’approfondir.”

On obtient la réponse. Mais on perd l’article adjacent, la référence imprévue, la digression fertile, la rencontre accidentelle entre deux idées qui ne semblaient pas faites pour se croiser.

“Vous avez obtenu ce que vous étiez venu chercher, mais vous avez aussi perdu ce qui aurait transformé votre curiosité en apprentissage.”

Le risque, selon elle, n’est pas que nous cessions de poser des questions. C’est que nos questions deviennent des terminus. Des points d’arrivée, et non plus des points de départ.

Car beaucoup de découvertes ne naissent pas de la recherche efficace d’une information connue. Elles surgissent dans les marges. Dans les détours. Dans les moments où l’on suit une question plus loin que nécessaire.

“Les percées scientifiques, les bonds artistiques, l’innovation technologique : tout cela naît rarement de la récupération efficace d’informations déjà connues.”

Elle cite l’exemple des physiciens Arno Penzias et Robert Wilson, qui, en 1964, auraient pu considérer comme un simple bruit parasite le sifflement persistant de leur antenne radio. Ils ont continué à se demander ce que cela pouvait être. Ils ont fini par découvrir le rayonnement fossile du Big Bang.

C’est exactement cela que nos outils numériques tendent à effacer. Le territoire entre la question et la réponse.

“Notre technologie traite de plus en plus le territoire qui sépare la question de la réponse comme un espace mort qu’il faudrait éliminer.”

Or ce territoire, insiste Anne-Laure Le Cunff, n’est pas un vide. Il est l’endroit où se produit une grande partie de l’apprentissage. Toute une époque technologique repose sur l’idée que le délai est un défaut, que la friction est une erreur, que l’efficacité consiste à réduire au maximum l’espace entre la demande et la satisfaction.

Mais c’est peut-être dans cet espace-là que se forme l’intelligence, dans la lenteur, l’association, la surprise, l’égarement provisoire.

Anne-Laure Le Cunff ne plaide pas pour un retour nostalgique à un Internet d’avant. Elle propose plutôt que les plateformes conçoivent autrement leurs outils. Rendre les sources plus visibles, montrer des explications concurrentes, offrir des modes de recherche qui privilégient l’exploration plutôt que la vitesse.

“Elles pourraient garder les sources plus visibles. Elles pourraient montrer des explications concurrentes, au lieu de les compresser en un seul paragraphe lisse.”

Car l’enjeu dépasse Google. Il concerne notre manière de penser dans un monde où les réponses arrivent avant même que la curiosité ait eu le temps de travailler.

“L’espace entre une question et une réponse a de la valeur, et cette valeur ne devrait pas être effacée par la conception même de nos outils.”

Et sa dernière phrase résonne comme un avertissement à toute l’époque :

“Si nous construisons un monde qui ne livre que ce qui est demandé, nous perdrons la capacité de découvrir ce que nous ne savions pas qu’il fallait demander.”

Thank you and goodbye

PhC



Commentaires