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"Who the fuck do you think you are ?" Un mot que les télévisions américaines n'ont normalement jamais le droit de diffuser s'est retrouvé en direct sur toutes les chaînes d'information. Derrière ce juron, une audition explosive qui a ravi
Hi everyone, c’est Zeitgeist depuis New York. Je vais d’abord vous raconter comment les funérailles de Lindsey Graham se sont transformées en sommet diplomatique improvisé. Sous les voûtes de la cathédrale nationale de Washington, Benjamin Netanyahu et Volodymyr Zelensky se sont retrouvés pour la première fois depuis près de trois ans, à quelques rangs d’un Donald Trump dont dépend désormais l’avenir de leurs deux guerres. Je vais aussi vous parler d’une pub politique qui m’a vraiment surpris. Elle vient d’être mise en ligne. Barack Obama retourne dans l’Iowa pour soutenir un candidat démocrate en fauteuil roulant qui est peut-être la révélation de cette campagne de mi-mandat. Et puis, en 📚 Food for Thought, j’aimerais vous parler d’une enquête inquiétante du Wall Street Journal. Les enfants disparaissent progressivement des grandes villes américaines. Et si ce phénomène en disait beaucoup plus sur l’état de l’Amérique que tous les discours politiques ? D’abord, éloignez les enfants, je vais devoir écrire le mot absolument interdit sur les ondes américaines. Les télévisions et les radios savent qu’elles ne peuvent pas le laisser passer sous peine de sanctions. Généralement, elles le bipent, en masquant avec pudeur le mot en quatre lettres que tout le monde (y compris les enfants) a évidemment deviné. Dans les années 90, c’était d’ailleurs un argument des chaînes du câble comme HBO, qui se vantaient de ne pas être contraintes par ces règles qui ne s’appliquent qu’aux chaînes hertziennes. Et c’est pour cela qu’on entend autant ce mot dans Les Soprano ou Sex and the City. Vous l’avez deviné, ce mot. Fuck. Fuck, fucking ou plutôt fuck’n, comme tant d’Américains le disent pour ponctuer leurs phrases, marquer l’indignation, la colère ou, au contraire, la surprise. Il est donc extraordinairement rare que ce mot banni franchisse les barrières. C’est pourtant ce qui est arrivé il y a quelques heures. Alors non, pas dans la matinale de Fox News, qui a été confrontée au problème hier matin mais a soigneusement respecté les règles quand son correspondant basé en Israël a cité une phrase que venait de lui dire le président Trump, après une nouvelle attaque iranienne qui visait des forces américaines en Jordanie. Les téléspectateurs n’ont eu aucun mal à deviner ce qui se cachait derrière le “We’re goin’ to beat the f-ing S out of them !” cité par le journaliste. Le président a bien dit à Fox, à propos de l’Iran : “We’re goin’ to beat the fucking shit out of them "!” Ce qu’on pourrait traduire par “On va leur foutre une putain de raclée !” Et encore, je crains que la version française soit moins crue que l’originale. Et c’est d’ailleurs ce qu’il a tenté de faire cette nuit en lançant une série de frappes contre l’Iran en représailles. Mais sur ce “fucking shit”, Fox a fait son boulot et respecté les règles. Rien à redire. En revanche, quelques heures plus tard, Fox et les autres chaînes d’information en continu ont diffusé malencontreusement un énorme “fuck” dans un moment politiquement très tendu. Je vous raconte. C’était au Sénat, pour l’audition à l’atmosphère très lourde du Dr Fauci, qui avait été le Monsieur Covid des autorités sanitaires fédérales. Oui, rappelez-vous, c’est Fauci qui se tenait près du président Trump pendant ses points presse consternants au plus fort de la crise du Covid. Fauci qui peinait souvent à masquer sa consternation. Il était le directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses depuis la présidence Reagan. Et il est devenu le visage des restrictions sanitaires qui exaspéraient une bonne partie de la droite américaine. Elle s’est vengée, il y a quelques heures, lors de cette audition au Sénat. C’est donc au cours de cette audition qu’on a entendu le sénateur républicain de l’Ohio Bernie Moreno hurler à Anthony Fauci :
Les chaînes se sont donc retrouvées à diffuser en direct un “fuck” imprévu et interdit. Mais cet incident résume l’atmosphère de cette audition au Sénat, qui a ensuite fait les gros titres des journaux télévisés. Pendant près de trois heures, l’ancien grand responsable américain des maladies infectieuses a refusé de répondre aux questions, invoquant plus de cent fois le cinquième amendement, qui protège contre l’auto-incrimination… et lui permet de ne pas répondre. Fox s’est amusée à faire un montage en mosaïque de toutes les fois où il a choisi de “plaider le 5e”, comme on dit ici, c’est-à-dire d’invoquer l’amendement qui lui permet de ne pas répondre. Le scientifique de 85 ans était assigné à comparaître devant la commission de la Sécurité intérieure, présidée par Rand Paul, son ennemi politique depuis la pandémie. Paul l’accuse depuis des années d’avoir financé des recherches dangereuses à Wuhan, d’avoir dissimulé ce qu’il savait sur l’origine du Covid et d’avoir menti au Congrès. Fauci nie ces accusations et a dénoncé, dans une courte déclaration, “l’obsession déséquilibrée” du sénateur à son égard. L’audition a rapidement tourné au règlement de comptes. Josh Hawley l’a traité de “mégalomane” et de “menteur”, avant de lui demander, pour le provoquer, quel jour nous étions ou de quelle couleur était sa cravate, sachant qu’il refuserait de répondre. Rand Paul a menacé de le faire poursuivre pour outrage au Congrès et a fait expulser son avocat. La tension était encore plus forte après la publication, il y a quelques jours, de plus de 1 100 pages du journal privé de Fauci. Ces notes montrent ses hésitations scientifiques au début de la pandémie, mais aussi sa fascination pour sa propre célébrité et ses relations avec des personnalités comme Barbra Streisand ou Julia Roberts. Autant de nouvelles munitions pour ses adversaires. Tout cela confirme que la notoriété soudaine de Fauci lui est montée à la tête. On s’en était douté quand il avait fait la une d’un magazine de mode, en lunettes de soleil au bord d’une piscine. Politiquement, cette audition n’a presque rien appris sur l’origine du Covid. Elle a surtout montré que Fauci est devenu le réceptacle de deux récits irréconciliables. Pour les républicains, il est le symbole d’une élite scientifique arrogante qui a menti au pays. Pour les démocrates, un serviteur de l’État transformé en bouc émissaire. Plus qu’une enquête, ce spectacle déprimant ressemblait à un procès politique de la pandémie. Ou comment saper encore un peu plus la confiance du peuple américain dans ses institutions. 🟨🟧 Une rencontre et un enterrementJe voudrais vous raconter une scène étonnante qui s’est déroulée mardi dans la cathédrale nationale de Washington (un jour, je vous raconterai pourquoi il y a une gargouille Dark Vador dans cette cathédrale). Cela pourrait être la scène d’ouverture d’un film ou d’un livre sur le monde sous Trump. Le cercueil du sénateur Lindsey Graham reposait dans la nef (si vous avez raté qui était Graham, voici ce que j’ai écrit dans Zeitgeist après son décès soudain.) Comme l’écrit dans The Atlantic le journaliste Mark Leibovich (qui, j’ouvre une parenthèse, a écrit il y a quelques années This Town, un livre formidable sur la comédie humaine de Washington, qui débutait justement par une scène de funérailles) :
Lindsey Graham avait un jour expliqué à Mark Leibovich son spectaculaire ralliement au trumpisme en disant qu’il voulait rester quelqu’un qui compte. Il a réussi. La solennité de ses funérailles l’a démontré de manière éclatante. Et la scène diplomatique qui s’est déroulée dans les allées de la cathédrale aurait ravi le sénateur. Dans l’assemblée, deux hommes qui ne s’étaient pas vus depuis près de trois ans se sont serré la main à quelques rangs de l’homme le plus puissant du monde. Benjamin Netanyahu a souri. Volodymyr Zelensky aussi. Leur conversation paraissait presque cordiale. Quelques mots, un échange de regards, puis une poignée de main offerte aux photographes. Ils ne s’étaient pas parlé depuis janvier 2025. Leur dernière rencontre remontait à septembre 2023, c’est-à-dire à un autre monde. Avant que leurs guerres ne commencent à se confondre, avant que Donald Trump ne revienne au pouvoir, avant que l’Amérique ne se retrouve engagée en Iran tout en cherchant encore comment sortir de l’Ukraine. Zelensky et Netanyahu avaient envisagé une véritable réunion à Washington. Elle n’a pas eu lieu. Selon un média israélien, le bureau de Netanyahu a proposé le rendez-vous, Zelensky a accepté, puis personne n’a répondu. Mais les obsèques ont finalement accompli ce que la diplomatie n’a pas réussi à organiser. Les deux dirigeants se sont retrouvés côte à côte devant le cercueil de Lindsey Graham. C’est peut-être son dernier arrangement. Même mort, le sénateur de Caroline du Sud continue de réunir autour de lui les dirigeants de deux pays auxquels il avait consacré une grande partie de sa vie politique. La veille de sa mort, il se trouvait encore à Kiev. Il y défendait un nouveau train de sanctions contre la Russie pour lequel il se battait au Congrès. Il avait aussi été l’un des soutiens les plus constants d’Israël, l’un des républicains les plus ardents à réclamer une confrontation avec l’Iran. Et voici que son enterrement rassemble, dans la même cathédrale, le président ukrainien, le Premier ministre israélien et l’homme dont dépendaient désormais leurs deux guerres. Donald Trump pique du nez au premier rang, avec JD Vance (auquel il offre des Tic Tac), plusieurs membres de son gouvernement, son fils Eric et sa belle-fille Lara. Plus tôt dans la journée, il a reçu séparément Zelensky et Netanyahu dans le Bureau ovale. Les deux rencontres se sont déroulées à huis clos, ce qui est presque plus révélateur que leur contenu. Trump adore normalement se mettre en scène avec ses visiteurs. Il aime les caméras, les questions criées par les journalistes, les poignées de main prolongées, le tour de table photo qui se transforme en conférence de presse interminable devant la cheminée et les super-méga-giga-maxi dorures XXL du Bureau ovale. Il aime surtout montrer que les chefs d’État viennent jusqu’à lui, dans sa pièce, à ses conditions. Pourtant, cette fois, pas de grande apparition télévisée. Les deux hommes ont été admis séparément, puis renvoyés raconter eux-mêmes ce qui s’est passé. Des échanges “positifs et productifs”, selon la Maison-Blanche. Le langage diplomatique sert parfois à ne rien dire. Zelensky est venu demander des systèmes Patriot, ou au moins l’autorisation de les produire en Ukraine. Netanyahu veut convaincre Trump de rester engagé contre l’Iran. L’un a besoin de prolonger une guerre que Trump a promis de terminer. L’autre cherche à empêcher Trump de se retirer d’une guerre dans laquelle il s’est laissé entraîner. Ils arrivent donc avec des demandes opposées, mais avec le même problème. L’Amérique n’a plus vraiment de politique étrangère indépendante de l’humeur du président. Lindsey Graham avait compris cela avant beaucoup d’autres. Il n’avait jamais été le personnage principal. Il avait prospéré en restant près de ceux qui l’étaient. Il avait été l’ami et le lieutenant du sénateur John McCain, candidat malheureux face à Obama en 2008, puis le rival, la cible et finalement le compagnon de golf de Donald Trump. Il pouvait défendre l’interventionnisme américain tout en chuchotant à l’oreille d’un président élu pour mettre fin aux guerres. Il avait transformé cette contradiction en méthode de travail. Le président somnole en écoutant les hommages successifs. Vient celui du présentateur de Fox News Sean Hannity, chez lequel Lindsey Graham était un invité quasi-permanent, qui exprime un regret d’un ton solennel à la chaire de la cathédrale :
Quand, quelques minutes plus tôt, Donald Trump avait pourtant rappelé depuis la chaire que Lindsey Graham était “very hawkish”, un faucon parmi les faucons.
Des rires avaient parcouru la cathédrale. Le président ajoute que seuls les vrais amis de Graham pouvaient comprendre. Il assure que le sénateur voulait toujours agir pour le bien du pays. Mais la phrase reste suspendue au-dessus du cercueil, devant Zelensky et Netanyahu, comme une épitaphe plus honnête que toutes les autres. Graham avait passé sa carrière à croire que l’Amérique devait intervenir dans le monde. Trump avait passé la sienne à promettre qu’elle n’interviendrait plus, avant de se retrouver lui aussi prisonnier des guerres, des alliances et des dirigeants étrangers qui venaient solliciter son attention. Et de l’insistance des faucons comme ce sénateur qui profitait des parcours de golf en Floride pour lui répéter des refrains bellicistes. Dans la nef, tout le monde écoute Trump parler de Graham. Mais tout le monde regarde aussi Trump. C’est cela, le nouvel ordre mondial américain. Les alliances, les sanctions, les missiles, les cessez-le-feu et peut-être la paix dépendaient moins des institutions ou d’une doctrine que de la capacité de chaque dirigeant à conserver l’intérêt d’un seul homme. Zelensky a appris à se présenter en costume noir plutôt qu’en tenue militaire. Il a compris que Trump aime les gagnants et que les succès ukrainiens obtenus grâce aux drones peuvent compter davantage que tous les arguments moraux. Netanyahu, au contraire, découvre qu’il n’est plus tout à fait l’invité privilégié qu’il avait été. Quelques heures avant leur rencontre en marge de ces obsèques, Trump était en direct par téléphone dans la matinale de Fox News, où il a eu cette formule un peu sèche et agacée lorsqu’on lui a demandé si Benjamin Netanyahu comptait lui présenter de nouveaux éléments des services de renseignement sur l’Iran.
Quelques heures plus tard, Netanyahu entrait à la Maison-Blanche par une porte latérale. Puis les trois hommes se sont retrouvés à la cathédrale, autour de celui qui avait souvent servi d’intermédiaire entre eux. La scène a quelque chose d’absolument trumpien. Un cercueil sous le drapeau. Un président qui transforme un éloge funèbre en numéro politique. Un animateur de Fox News parmi les orateurs, des chefs de guerre venus négocier entre deux prières. Et le Sénat qui s’apprête, le soir même, à voter sur le dernier texte du défunt. Quelques heures après les obsèques, les sénateurs ont en effet fait avancer, par 86 voix contre 12, le projet de sanctions contre la Russie auquel Graham a consacré ses derniers jours. Zelensky observe le vote depuis la galerie. Le texte porte désormais le nom du sénateur. Z passe aussi sur le plateau de Sean Hannity, qui diffuse également un entretien avec Bibi. Graham aurait aimé regarder l’émission avec ces deux hommes qui lui doivent tant à Washington. Mais son véritable héritage reste entre les mains de Trump. Le président peut signer les sanctions ou les contourner, permettre à l’Ukraine de fabriquer des missiles ou laisser le projet s’enliser, poursuivre la guerre contre l’Iran ou tenter soudainement d’en sortir. Tout le monde sait, et Graham le savait plus que quiconque, que Trump peut écouter Zelensky aujourd’hui et Poutine demain. Personne ne sait ce qu’il fera, peut-être pas même lui. 🟨🟧 Iowa, Iowa, IowaIl y aurait beaucoup à dire sur l’omniprésence de l’argent dans les campagnes américaines. Oui, les candidats passent parfois autant de temps à lever des fonds qu’à parler avec des électeurs. Oui, les masses d’argent collectées sont colossales, des records sont battus, et ce n’est pas forcément le signe d’une démocratie plus vigoureuse. Oui, les plus riches peuvent ainsi peser sur les débats, auprès du Parti républicain comme du Parti démocrate. Mais une partie de cet argent sert à produire et à diffuser (à bombarder) des publicités qui sont parfois très créatives et efficaces pour toucher un public qui se tient éloigné de la politique. Nouvel exemple avec ce spot mis en ligne il y a quelques heures pour un candidat au Sénat dans l’État rural de l’Iowa. A priori, vous vous en moquez. Je comprends. Pourtant, c’est l’un des quelques sièges où va se jouer la majorité au Sénat, et donc les deux dernières années de la présidence Trump. Ensuite, l’histoire de ce candidat, Josh Turek, mérite qu’on s’y arrête. Et puis il est rejoint pour cette publicité par… Barack Obama lui-même. Barack Obama entre dans un gymnase, un ballon de basket à la main. En face de lui, un homme est déjà installé sous le panier. Il est assis dans un fauteuil roulant. La scène paraît légère. C’est pourtant l’un des spots politiques les plus intéressants de cette campagne de mi-mandat. Car l’homme qu’Obama est venu soutenir, ce Josh Turek, est peut-être la meilleure surprise démocrate de cette année électorale. À première vue, l’Iowa ne ressemble pourtant pas à un terrain favorable aux démocrates. Donald Trump y a remporté les trois dernières élections présidentielles avec une avance confortable. Aucun démocrate n’a gagné une présidentielle dans cet État depuis… Barack Obama lui-même, en 2012. Autant dire que le siège laissé vacant par la républicaine Joni Ernst semblait promis au camp conservateur. Pourtant, à un peu plus de trois mois de l’élection, Josh Turek mène de quatre points dans un sondage Fox News. Parmi les électeurs les plus motivés, son avance atteint même quinze points. Son histoire explique en partie cet étonnant début de campagne. Josh Turek est né avec une malformation de la colonne vertébrale qui l’oblige à vivre en fauteuil roulant depuis son enfance. Selon le New York Times, il attribue cette maladie à l’exposition de son père à l’Agent Orange, un produit chimique utilisé massivement pendant la guerre du Vietnam. Il a subi vingt et une opérations lorsqu’il était enfant et raconte avoir passé des semaines entières loin de sa famille, immobilisé dans un plâtre intégral. À douze ans, il découvre le basket en fauteuil roulant dans un camp sportif adapté du Nebraska. Cette rencontre change sa vie. Il devient l’un des meilleurs joueurs américains, participe à quatre Jeux paralympiques et remporte deux médailles d’or avec l’équipe des États-Unis. Aujourd’hui encore, c’est ce fauteuil qui est au cœur de sa campagne. Il traverse les campagnes de l’Iowa sur un handbike, un fauteuil adapté, s’arrête dans chaque village pour serrer des mains, boire une bière avec les habitants et convaincre les électeurs un par un. Il se présente comme un “prairie populist”, un “populiste des Grandes Plaines”. Son populisme n’a rien à voir avec celui de Donald Trump. Pour lui, cela veut dire défendre la classe moyenne, les travailleurs et “ceux qui n’ont pas de voix”. Son discours est centré sur le coût de la vie, la santé et l’agriculture, loin des grandes guerres culturelles qui dominent souvent la politique américaine. C’est précisément ce qui semble avoir convaincu Barack Obama. La publicité ne contient aucune attaque contre Donald Trump. Aucune référence au chaos politique. Aucune indignation. Simplement deux basketteurs qui jouent ensemble. Obama ouvre la vidéo avec un sourire :
La phrase n’est pas anodine. Je vous explique. C’est dans cet État qu’avait commencé son incroyable ascension en 2008. Sa victoire surprise lors des caucus avait transformé un jeune sénateur de l’Illinois presque inconnu en favori de la primaire démocrate, avant de le conduire jusqu’à la Maison-Blanche. Puis Obama ajoute quelque chose de plus personnel.
Cette nostalgie n’est pas seulement celle d’Obama. Elle est aussi celle d’une époque où la politique américaine semblait encore pouvoir se jouer dans des salles de sport municipales plutôt que sur Truth Social. La fin de la vidéo est tout aussi habile. Après avoir perdu sa partie contre Turek, Obama reconnaît qu’il s’est fait “battre à plate couture”. Puis il conclut :
Le ballon devient bulletin de vote. La métaphore est presque trop parfaite. Cette publicité dit aussi quelque chose de Barack Obama lui-même. Depuis son départ de la Maison-Blanche, il choisit soigneusement les campagnes dans lesquelles il s’implique. En mai, il était déjà apparu aux côtés du démocrate James Talarico au Texas. Cette fois, il mise sur un candidat dont l’histoire personnelle incarne presque à elle seule un récit américain : celui d’un enfant confronté à un handicap sévère, devenu champion paralympique, puis élu local, qui tente désormais de représenter un État profondément conservateur au Sénat. Personne ne sait si cela suffira. La candidate républicaine Ashley Hinson bénéficie du soutien de Donald Trump et dispose d’une trésorerie bien supérieure à celle de son adversaire. Mais cette publicité rappelle une vérité que les démocrates avaient parfois oubliée. On peut raconter une campagne autrement qu’en parlant de Donald Trump. Et en laissant les électeurs imaginer, le temps d’un panier, qu’un autre récit américain reste possible. 🟨🟧 Où sont les enfants ?Mon 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist, c’est un papier édifiant sur lequel je suis tombé en une du Wall Street Journal. Pendant des décennies, les grandes villes américaines ont raconté la même histoire. On venait à New York, San Francisco ou Chicago quand on était jeune, souvent après ses études. On y travaillait beaucoup, on y rencontrait quelqu’un, puis, lorsque les enfants arrivaient, on partait s’installer dans une banlieue pavillonnaire en marge des métropoles. Elles se ressemblent toutes à travers le pays, s’étendant parfois sur des dizaines de kilomètres. On a parfois l’impression que seule la végétation alentour change, des palmiers de Miami aux pins autour de Seattle. Aujourd’hui, quelque chose de plus profond est peut-être en train de se produire, s’inquiète le Wall Street Journal. Les enfants disparaissent, non seulement des centres-villes, mais des grandes métropoles tout entières. Dans cette enquête passionnante, le Wall Street Journal montre que le nombre d’enfants de moins de 18 ans vivant dans les grandes villes américaines a reculé de 6 % en dix ans, contre seulement 1 % pour l’ensemble du pays. La chute est encore plus spectaculaire chez les plus petits. Les moins de cinq ans sont 15 % moins nombreux qu’il y a dix ans dans les grandes villes américaines. Le plus frappant est que cette baisse se poursuit même dans des villes qui gagnent des habitants. Autrement dit, les grandes métropoles continuent d’attirer des adultes… mais elles accueillent de moins en moins d’enfants. Le Wall Street Journal ouvre son papier par une scène presque banale. Fernando Escobedo habite depuis vingt-cinq ans dans un quartier résidentiel d’El Paso, au Texas. À son arrivée, “la moitié des maisons de l’impasse comptaient des enfants”. Les fêtes de quartier accueillaient des châteaux gonflables, les pompiers ouvraient leurs camions et les enfants circulaient en trottinette d’une maison à l’autre. Aujourd’hui, raconte-t-il, sa fille de douze ans est l’une des rares mineures du quartier. L’école primaire du secteur s’est vidée et il croise désormais davantage de retraités en train de jardiner que d’enfants à vélo.
Ce changement touche presque toutes les catégories de villes. À San Jose, en Californie, pourtant l’une des villes les plus riches des États-Unis, près de San Francisco et de la Silicon Valley, le nombre d’enfants de moins de cinq ans a chuté de 34 % en dix ans. À Albuquerque, au Nouveau-Mexique, la population enfantine a baissé de 15 %. À Milwaukee, dans le Wisconsin, de 11 %. À New York, de 8 %. Même les villes qui continuent d’attirer des habitants voient souvent leur population d’enfants diminuer. Pourquoi ? Le Wall Street Journal décrit une accumulation de raisons. Il y a évidemment la baisse historique de la natalité américaine. Mais elle ne doit pas masquer une évidence que connaissent tous les parents. Les grandes villes deviennent des endroits où il est de plus en plus difficile d’élever des enfants. À New York, explique le quotidien, un couple doit gagner 334 000 dollars par an pour pouvoir payer confortablement la garde d’un enfant de deux ans. Le loyer médian d’un appartement de trois chambres dépasse désormais 5 495 dollars par mois. L’un des témoignages les plus frappants est celui de Raheim Bazile. Il travaillait pour la Poste américaine comme chauffeur routier et louait une simple chambre dans le Queens pour 750 dollars par mois. Après ses fiançailles, le couple décide presque immédiatement de quitter New York. Ils envisagent Long Island, mais les prix sont trop élevés, puis finissent par s’installer à Easton, en Pennsylvanie, une ville d’environ 30 000 habitants. Leur fils y est né cette année. Raheim résume son choix en une phrase :
Le coût n’est pourtant pas la seule raison. Le Wall Street Journal recueille aussi le témoignage de Nija Rivera, à Philadelphie. Elle pourrait avoir un enfant, mais elle hésite, parce qu’elle aime suivre des cours de danse, de yoga et de théâtre, parce que son mari apprend la guitare et parce qu’elle veut aussi pouvoir aider financièrement ses parents lorsqu’ils vieilliront. Elle résume cet arbitrage avec une sincérité désarmante :
Pendant longtemps, on a expliqué que les Américains faisaient moins d’enfants pour des raisons essentiellement culturelles. Cette enquête raconte quelque chose de plus subtil. Le problème n’est pas seulement que les Américains veulent moins d’enfants. C’est qu’ils ont de plus en plus le sentiment que devenir parent suppose de renoncer à presque tout le reste. Leur temps, leur mobilité, leurs loisirs et, parfois, leur ville. Le phénomène commence déjà à produire des conséquences très concrètes. À El Paso, la baisse du nombre d’élèves est telle que des écoles primaires ferment. Les économistes interrogés par le Wall Street Journal s’inquiètent moins du coût de ces établissements que d’une autre évolution. Une ville qui perd durablement ses familles finit souvent par perdre une partie de sa base fiscale, de sa classe moyenne et, peut-être, une partie de son avenir. Il existe bien sûr des exceptions. Les villes de la ceinture du soleil, au sud, continuent souvent d’attirer des familles. Mais, dans beaucoup de métropoles américaines, le paysage est en train de changer. Les poussettes laissent progressivement place aux chiens, les écoles ferment pendant que les salles de sport ouvrent, et les appartements familiaux deviennent des logements pour célibataires ou pour couples sans enfants. Les rues, elles aussi, deviennent plus calmes. Au fond, si cette enquête m’intrigue, ce n’est pas seulement parce qu’elle parle de démographie. C’est plutôt parce qu’elle pose une question presque philosophique. À partir de quel moment une ville cesse-t-elle d’être un endroit où l’on imagine l’avenir ? Thank you and goodbye. PhC |




























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