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🟨🟧 Trump choisit son nouvel ennemi

Je vais vous raconter le meeting de Trump cette nuit. Derrière les supposés “communistes” qu’il pilonne, le président désigne un nouveau rival : le sénateur Ossoff, que certains imaginent lui succéder

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Hi everyone, c’est Zeitgeist.

Je vais aussi vous raconter comment Donald Trump essaie désormais de faire peur non seulement aux sources, mais aux journalistes eux-mêmes. Le ministère de la Justice a réclamé les relevés téléphoniques de reporters du New York Times, de leurs conjoints et même de la mère de l’un d’eux. Derrière l’enquête sur les fuites, cette méthode d’intimidation va-t-elle refroidir toute la presse américaine ?

Et puis, en Food for Thought, je vais vous parler d’un essai magnifique de Yair Lapid sur la solitude américaine. L’ancien Premier ministre israélien renverse le diagnostic habituel : et si cette solitude n’était pas seulement une maladie, mais le moteur secret d’un pays né de l’arrachement, de l’invention de soi et de la capacité à recommencer ?

Il reste trois mois et demi avant les élections de mi-mandat, et Donald Trump a recommencé à tisser.

Il était il y a quelques heures à Marietta, en Géorgie.

Je vais vous raconter ce discours, parce qu’il est toujours intrigant d’observer Trump sur des tréteaux électoraux.

Et parce que celui-ci est particulièrement intéressant.

Il n’est jamais aussi à l’aise qu’en campagne. C’est là qu’il teste ses arguments, guette les réactions de la salle, abandonne une formule qui tombe à plat, en rallonge une autre qui fait rire, puis finit par transformer une intuition en ligne politique.

Dit comme cela, on pourrait croire à un travail de dentellière.

Trump appelle plutôt cela le “weave”, le tissage. Je vous en avais parlé ici pendant la campagne de 2024. Il commence une histoire, l’abandonne pour une autre, ouvre une parenthèse dans la parenthèse, oublie parfois le fil, puis jure qu’il finit toujours par retomber sur ses pieds.

Le résultat ressemble moins à une tapisserie qu’à une pelote jetée sur scène.

Mais depuis 2015, Trump a démontré que ces monologues décousus étaient redoutablement efficaces. Ils percent le mur de l’attention, produisent des images que tout le monde reprend (ça marche, même dans Zeitgeist, la preuve) et permettent de faire passer, sous le désordre apparent, quelques messages très simples.

C’est ce qui s’est passé il y a quelques heures dans le gymnase d’un lycée de Marietta, en Géorgie.

Donald Trump sait qu’il est le seul à pouvoir empêcher une déculottée des républicains lors des élections de mi-mandat. Les sondages montrent qu’il est bien plus populaire dans son camp que ne l’étaient Obama et Bush au même moment de leur mandat.

Il se dit que lui seul peut mobiliser sa base. L’électriser. Il n’a pas tort.

Ses conseillers ont dû constater comme tout le monde dans les sondages que l’électorat républicain semble (pour l’instant) moins motivé que celui des démocrates.

Il faut donc recréer de la peur, de la colère et un sentiment d’urgence.

Donald Trump est le meilleur pour cela.

Je vous raconte.

Au passage, son équipe a choisi un lycée qui porte le nom du général confédéré Joseph Wheeler, dont les troupes massacrèrent des esclaves en fuite pendant la guerre de Sécession. On dirait le Sud… Je referme la parenthèse.

Il était officiellement venu vanter les “Trump Accounts”, ces comptes d’investissement ouverts pour les enfants américains et alimentés par un premier versement fédéral de 1000 dollars.

Reuters

Mais l’événement organisé par la Maison Blanche a tout d’un meeting. Les chansons de campagne résonnent dans la salle. Le tableau d’affichage indique 45-47, en référence aux deux présidences de Donald Trump. Les responsables républicains de Géorgie se succèdent au micro. Et le président abandonne rapidement les comptes d’épargne pour enfants afin de révéler la ligne qu’il compte utiliser pour mobiliser sa base lors des élections de novembre.

Il évoque sans s’attarder la guerre en Iran, quelques heures après avoir assisté au transfert solennel des dépouilles de quatre militaires américains tués en Jordanie.

Parmi eux, le lieutenant Tyler James Feehan, dont les parents se trouvaient ensuite dans la salle à Marietta. Le président a raconté avoir appris que la famille devait elle aussi se rendre en Géorgie :

“Je leur ai dit : ‘Si vous voulez, je peux vous emmener à bord d’Air Force One.’”

“Aujourd’hui, ils étaient dans Air Force One, et c’est plutôt agréable, je dois dire.”

Associated Press

Il lève le doigt au ciel pendant que la salle les applaudit.

Sur scène, il appelle la guerre une… “escarmouche”.

“Cette escarmouche dans laquelle nous sommes engagés, moi, j’appelle cela une escarmouche, cette escarmouche avec la République islamique d’Iran…

Et je l’appelle ainsi parce que, laissez-moi vous dire une chose : ils sont frappés si durement qu’ils veulent conclure un accord. Ils ne sont pas encore prêts, mais ils le seront très bientôt.”

Il promet que les prix du pétrole vont “dégringoler” alors que le prix du pétrole s’approche à nouveau des 100 dollars le baril. L’essence augmente.

Il ne veut pas que l’inflation, dont il avait fait la principale thèse de sa campagne victorieuse en 2024, vienne percuter les scrutins de 2026.

Il doit détourner l’attention.

Alors Donald Trump préfère parler des communistes. C’est plus simple que de parler de la guerre.

C’est le message qu’il rôde depuis quelques semaines, je vous l’avais déjà raconté dans Zeitgeist, et depuis Fox fait du tam-tam sur ce thème.

Les démocrates seraient des communistes.

“La gauche radicale essaie activement de détruire l’avenir de nos enfants avec le désastre connu sous le nom de communisme.”

Ils veulent, a-t-il ajouté, “laisser les marxistes prendre le pouvoir”, “ruiner vos familles” et plonger l’Amérique dans “la misère absolue, le chaos et la mort”.

Le mot n’est pas nouveau chez Trump. Mais il est en train de devenir son argument central pour les élections de mi-mandat. Il permet d’effacer toutes les nuances du Parti démocrate, de transformer les progressistes, les démocrates-socialistes (à la gauche de la gauche, ne pas confondre avec les sociaux-démocrates scandinaves), les modérés et les centristes en membres d’un seul et même complot révolutionnaire.

“Ce ne sont pas des démocrates socialistes, ce sont des communistes sous un autre nom.”

Donald Trump sait que l’accusation peut encore mobiliser la droite américaine. Le communisme réveille les souvenirs de la guerre froide chez les plus âgés, les traumatismes de Cuba ou du Venezuela chez une partie de l’électorat latino, et l’idée, profondément enracinée dans l’univers MAGA, que l’Amérique serait menacée de l’intérieur par une force qui veut détruire ses frontières, ses monuments, ses familles et son mode de vie.

Mais le communisme a surtout un avantage. Il détourne l’attention de l’Iran.

Parler de communistes est plus mobilisateur que de défendre une guerre chère, longue et impopulaire.

En Géorgie, cette stratégie a désormais un visage. Celui de Jon Ossoff.

Le sénateur démocrate, candidat à sa réélection face au représentant républicain Mike Collins, devient la cible principale de Donald Trump. Le président le qualifie de “terrible”, affirme qu’il n’est “pas respecté à Washington” et que “personne ne parle de lui”.

Mais il consacre une grande partie de son discours à parler de lui.

Il sait que si le sortant Ossoff, que certains démocrates en quête d’un sauveur comparent déjà à Obama, sauve son siège dans cet État bascule, il apparaîtra comme l’un des favoris de la primaire démocrate pour la Maison Blanche en 2028.

Les recherches Google sur Ossoff explosent, +300 %, il bondit dans les sondages, et il a déjà récolté 77 millions de dollars pour faire campagne, la plus grosse levée de fonds du siècle pour une campagne sénatoriale, selon CNN.

Signe que Trump en fait une cible de choix, il lui a trouvé un surnom. On sait à quel point il est habile pour coller des surnoms ridicules à des adversaires, de “Crooked Hillary” à “Sleepy Joe”.

Trump cherche toujours à réduire ses adversaires à une image immédiatement reconnaissable. Il les caricature avant qu’ils ne puissent devenir menaçants.

Observez comment il fait.

“Il me rappelle Pinky Herman. Vous avez déjà vu Pinky Herman ?”

Ça sort d’où ?

Il prend Pee-wee Herman, un personnage comique de fiction, enfantin, maladroit.

Le surnom est enfantin. Il ne veut pas que le public voie un rival politique. Il veut qu’il voie un personnage ridicule.

Mais au lieu de l’appeler “Pee-wee” Herman, il dit “Pinky Herman”.

Pinky, ce qui tire sur le rose ?

Est-ce une manière de féminiser Ossoff, avec tout ce que cela peut suggérer à une partie de son public. Une pique sur la virilité ? À moins que ce ne soit un sous-entendu sur l’homosexualité ?

Peut-être juste un lapsus.

On verra, s’il reprend ce surnom qu’il a ici testé pour la première fois.

For the record, Jon Ossoff est marié à une femme qu’il a rencontrée alors qu’ils étaient enfants…

Cette insistance présidentielle ressemble presque à une forme d’adoubement.

Jon Ossoff n’est plus seulement un sénateur démocrate qui défend son siège dans un État disputé. À 39 ans, il est en train de devenir l’une des figures les plus observées de son parti et l’un des rares démocrates qui semblent avoir trouvé une manière à la fois cohérente, morale et politiquement efficace d’affronter Trump.

Il a lancé sa campagne de réélection à Atlanta (je vous l’avais raconté ici dans Zeitgeist) sans presque parler des républicains qui se disputaient encore le droit de l’affronter. Son véritable adversaire, a-t-il signifié, était déjà le président.

Ossoff a choisi un angle précis.

La corruption.

Il accuse Trump d’avoir transformé le pouvoir en entreprise familiale, d’utiliser la présidence pour enrichir ses proches et de construire autour de lui ce qu’il appelle la “mafia de Mar-a-Lago”.

“Il essaie de mettre son visage sur la monnaie.”

“Il construit un monument à sa propre gloire. Mais il fait cela maintenant parce que personne ne l’honorera lorsqu’il sera parti, parce que c’est un président raté et une honte nationale.”

Il ne se contente pas de dénonciations générales. Il sélectionne un exemple, le développe et tente de montrer comment l’enrichissement de la famille présidentielle se rattache directement au sentiment de déclassement des électeurs.

Dans son discours d’Atlanta en juin, il a notamment évoqué les droits miniers sur le tungstène au Kazakhstan, la participation prise par une société soutenue par Eric Trump et Donald Trump Jr., puis les 1,6 milliard de dollars de financement fédéral accordés à la maison mère du groupe concerné.

“Un milliard six cents millions de vos impôts pour financer leur projet minier au Kazakhstan, pendant que vous payez davantage pour l’essence, les courses et les soins de santé.”

Cette manière de relier la corruption au coût de la vie explique en partie pourquoi ses interventions deviennent virales. Ossoff ne fait pas de prêchi-prêcha institutionnel. Il raconte aux électeurs comment un système est truqué, qui en profite et qui paie.

Ce qui est original chez Ossoff, c’est que son discours dépasse ainsi la division traditionnelle entre l’aile progressiste et l’aile modérée du Parti démocrate. Il parle de corruption, de patriotisme, de pluralisme et de pouvoir sans contrôle. Il dénonce Trump, mais insiste aussi sur le fait que Trump n’est pas à l’origine de tous les problèmes américains. Il serait plutôt le produit d’un système déjà abîmé qu’il a promis de réparer avant de le détourner à son bénéfice.

“Donald Trump est un démagogue qui a exploité la pourriture sous-jacente de la corruption systémique.”

Le duel est donc désormais parfaitement installé.

Trump accuse Ossoff et les démocrates de vouloir livrer l’Amérique aux communistes, quand Ossoff accuse Trump d’avoir transformé l’Amérique en kleptocratie.

Qu’est ce qui va teinter la campagne ?

La peur du marxisme afin d’éviter que les électeurs ne parlent trop de l’Iran, du prix de l’essence et du coût de la vie ?

Oui bien la corruption, l’abus de pouvoir et le mensonge électoral ?

C’est pour cela que je voulais vous en parler aujourd’hui.

Trump repart en campagne en venant dans son État, tente de lui fabriquer un surnom et de faire de lui l’une des cibles centrales de sa rentrée électorale.

Donald Trump vient peut-être de désigner son nouveau rival.

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🟨🟧 Trump veut faire peur aux sources

On le sait depuis sa première arrivée à la Maison Blanche, début 2017, Donald Trump est obsédé par les fuites.

Remarquez, la Maison Blanche fuyait comme vache qui pisse pendant le premier mandat.

Je parle bien de fuites dans la presse, pas de plomberie.

Jusque-là, lorsqu’une information classifiée paraissait dans la presse américaine, le ministère de la Justice ouvrait une enquête pour retrouver le fonctionnaire qui avait parlé.

Les journalistes, eux, étaient rarement la cible.

Le Premier amendement, qui protège la liberté de la presse, ainsi que les règles internes du ministère de la Justice rendaient extrêmement rare le recours à des assignations contre des reporters.

Donald Trump est en train de changer tout ça.

La semaine dernière, plusieurs journalistes du New York Times ont reçu chez eux la visite d’agents fédéraux leur remettant des assignations à comparaître devant un grand jury fédéral. Le ministère de la Justice voulait les contraindre à révéler l’identité de leurs sources après une série d’articles sur les failles de sécurité du nouvel Air Force One offert par le Qatar. Je vous avais fait état de ces révélations en une de Zeitgeist début juillet.

Le journal a immédiatement contesté ces assignations devant la justice.

Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là.

Quelques jours plus tard, les avocats du New York Times découvrent que le ministère de la Justice est allé beaucoup plus loin.

Sans prévenir le journal, il a également demandé à des opérateurs téléphoniques de lui remettre les relevés d’appels et de SMS de plusieurs journalistes.

Pas seulement les leurs.

Ceux de leurs proches également.

Deux conjoints.

Et même la mère d’un reporter, psychologue, dont le téléphone contient par définition des échanges confidentiels avec ses patients.

Le New York Times accuse le ministère de la Justice d’avoir agi de mauvaise foi et demande au juge fédéral d’annuler l’ensemble de ces procédures.

Ce qui est encore plus troublant, c’est que certaines des demandes remontent au 1er janvier 2026.

Or les articles sur Air Force One n’ont été publiés que les 8 et 9 juillet.

Pour les avocats du quotidien, cela suggère que l’enquête dépasse largement cette affaire précise et cherche plus largement à cartographier les réseaux de sources des journalistes.

Donc il ne s’agirait plus seulement de comprendre qui a parlé cette fois-ci… mais de découvrir qui parle habituellement aux journalistes. Quelles sont leurs sources ?

Wall Street Journal

Le ministère de la Justice affirme évidemment agir dans le respect de la loi.

Todd Blanche, le ministre de la Justice par intérim et ancien avocat de Donald Trump, se tortille en expliquant que les journalistes ne sont pas visés en tant que journalistes, mais comme témoins matériels. Selon lui, c’est comme s’ils étaient témoins d’un accident de la route.

Jay Clayton, procureur fédéral de Manhattan et futur directeur du renseignement national (je vous l’ai déjà présenté dans Zeitgeist récemment), affirme lui aussi avoir respecté toutes les procédures destinées à protéger le Premier amendement.

Le New York Times répond que ce n’est pas vrai.

Selon le journal, le gouvernement a contourné ses propres règles internes, retardé volontairement les notifications afin d’empêcher toute contestation rapide devant les tribunaux et utilisé le grand jury comme instrument d’intimidation.

Le rédacteur en chef Joe Kahn parle d’une “tentative évidente d’intimider le New York Times”.

Mais la vraie question dépasse probablement le résultat du procès.

Car l’effet recherché est peut-être déjà obtenu.

Dans le journalisme américain, la protection des sources est sacrée.

Si on reprend quelques grands scandales américains des dernières décennies, du Watergate aux révélations d’Edward Snowden, ils reposaient tous sur des fonctionnaires qui acceptaient de prendre des risques pour parler confidentiellement à la presse.

Si ces fonctionnaires commencent à penser que leurs appels, leurs SMS, ceux de leur conjoint ou même de leur mère pourront être examinés par le FBI, beaucoup réfléchiront à deux fois avant de décrocher leur téléphone.

Le but n’est donc pas nécessairement d’obtenir une condamnation.

Le but est d’intimider pour rendre les fuites beaucoup plus rares.

Et cette affaire du New York Times n’est pas isolée.

En janvier, le FBI avait déjà perquisitionné le domicile d’une journaliste du Washington Post et saisi ses appareils électroniques dans une autre enquête sur des fuites.

À chaque fois, l’administration explique poursuivre des violations du secret-défense.

C’est là que réside peut-être la nouveauté du second mandat de Donald Trump.

Lors de son premier mandat, il dénonçait régulièrement les médias comme des “ennemis du peuple”.

Aujourd’hui, il dispose d’un ministère de la Justice dirigé par des fidèles qui est prêt à utiliser tous les outils juridiques disponibles pour retrouver ceux qui parlent aux journalistes.

Et donc tout cela pose un débat qui n’est plus seulement médiatique ou politique.

C’est un débat institutionnel. Et même constitutionnel.

Jusqu’où un gouvernement peut-il aller pour protéger des informations classifiées sans remettre en cause le secret des sources, qui constitue l’un des piliers de la liberté de la presse américaine, garantie par le Premier amendement de la Constitution ?

C’est cette frontière que les tribunaux américains vont devoir tracer dans les semaines qui viennent.

Cette histoire va bien au-delà de la seule affaire d’Air Force One.

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🟨🟧 “Épidémie de solitude”

Mon 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist, c’est l’un des essais les plus enthousiasmants que j’ai eu l’occasion de lire ces derniers mois. 

Il est titré “Solitude américaine” et est publié dans le dernier numéro de The Atlantic.

Déjà, l’auteur est inattendu. Il s’agit de Yair Lapid, ancien Premier ministre israélien et chef de l’opposition à Benjamin Netanyahu. Avant d’entrer en politique, il a été journaliste. Et c’est le journaliste Lapid qui m’intéresse ici.

C’est bien un essai sur les États-Unis, un regard étranger sur l’Amérique, que Lapid aime sillonner en voiture.

“Depuis plus de trente-cinq ans, au moins deux fois par an, je loue une voiture quelque part aux États-Unis et je passe quelques jours sur les routes. C’est ma Vipassana, ma façon de me déconnecter pour mieux me reconnecter. Certaines des décisions les plus importantes de ma vie ont été prises sur ces routes. Avec les années, mes souvenirs se sont estompés, mais j’ai probablement visité une quarantaine d’États. (…)

Mes voyages m’ont conduit sur les autoroutes comme sur les routes secondaires. J’y ai eu des conversations brèves, des conversations sans importance, des conversations étranges et de longues conversations qui ont laissé une empreinte dans mon âme. (…)

Et ce que j’ai appris, c’est que le récit dominant sur l’Amérique d’aujourd’hui est entièrement faux. La sagesse conventionnelle veut que les États-Unis soient un pays violent, démoralisé, prisonnier d’une politique identitaire qu’il a lui-même créée : théories du complot, algorithmes, forums d’incels, pornographie, haine des immigrés dans un pays d’immigration, réseaux sociaux qui ne sont qu’une pâle imitation de la société humaine. (…)

Tout a déjà été dit sur ce portrait dystopique, sauf peut-être une chose : il est faux. Les oraisons funèbres de l’Amérique ne relèvent pas de la lucidité ; elles ressemblent davantage à de la médisance. Il est peut-être plus facile de s’en rendre compte lorsqu’on vient de l’extérieur. L’Amérique, ce n’est pas ce jeune homme au visage blafard qui rabat sa capuche sur ses cheveux en bataille avant d’ouvrir le feu dans une cour d’école. L’Amérique, ce sont tous les autres enfants : ceux qui protègent les plus petits de leur propre corps, ceux qui barricadent la porte de leur classe au péril de leur vie, ceux qui se tiennent enlacés lors d’un enterrement en parlant d’un nouveau départ.”

Voilà pour Lapid. Mais ce qui rend cet article enthousiasmant et surprenant, et la raison pour laquelle je veux ce matin vous en parler, c’est que Lapid s’arrête sur ce mot qui revient sans cesse aux États-Unis.

La solitude.

Ces dernières années, on parle même de “loneliness epidemic”, d’épidémie de solitude.

L’ancien Surgeon General, c’est le nom que donne l’administration américaine à celui qui est le principal porte-parole de la santé publique aux États-Unis, chargé d’alerter les Américains sur les grandes menaces sanitaires, qui a servi sous les présidents Obama, Trump et Biden, a même comparé cette “épidémie de solitude” aux ravages du tabac.

Ce n’est pas une spécificité américaine, mais dans une société construite autour du lien social des communautés, cette solitude est particulièrement visible quand les liens se défont, les églises se vident et les réseaux sociaux remplacent les conversations.

Tout cela est inquiétant.

Pourtant Yair Lapid pense l’inverse.

Et il développe dans The Atlantic une idée qui m’a interpellé.

Et si nous regardions le problème à l’envers ?

Selon lui, cette solitude n’est pas seulement une faiblesse américaine. Elle est peut-être l’une des conditions mêmes de la civilisation américaine.

Autrement dit, ce que nous prenons pour une maladie pourrait être une caractéristique fondatrice du pays.

Son intuition tient dans une formule étonnante :

“Ce que vous appelez une épidémie de solitude est en fait votre système immunitaire.”

Lapid raconte qu’il sillonne les États-Unis en voiture depuis plus de trente-cinq ans. Il a traversé une quarantaine d’États, accumulant les kilomètres sur les autoroutes fédérales comme d’autres tiennent un journal intime. Pour lui, ces voyages sont une forme de méditation.

Au fil des années, il en est arrivé à une conclusion qui surprendra sans doute beaucoup d’Européens.

L’Amérique n’est pas née d’une communauté.

Elle est née d’une séparation.

Les premiers Américains ont quitté leur famille, leur langue, leur village, parfois leur religion, pour traverser un océan. Ils n’ont pas immigré pour rejoindre une communauté existante. Ils ont quitté la leur.

Lapid écrit que l’expérience fondatrice de l’Amérique est celle de l’arrachement.

Les Américains transforment la solitude en alliance.

Partout ailleurs, écrit Lapid, la question essentielle est : “D’où venez-vous ?”

En Amérique, c’est une autre question qui définit une personne : “Où allez-vous ?”

En Europe, l’identité est souvent héritée.

Aux États-Unis, elle est racontée.

Lapid convoque ensuite… Ernest Renan (gast, comme on dit en breton, je ne m’attendais pas à citer un Breton de Tréguier dans Zeitgeist).

“Dans sa magnifique conférence de 1882, ‘Qu’est-ce qu’une nation ?’, l’historien français Ernest Renan comparait les Suisses et les Toscans pour montrer qu’une nation se construit non seulement sur une mémoire partagée, mais aussi sur un oubli partagé. Avec le temps, expliquait-il, un mécanisme de sélection s’opère, qui nous permet de transformer des événements contingents ou contradictoires en un récit cohérent, en une organisation politique de la vie commune, voire en une valeur morale. Au fil des années, une histoire fragmentaire devient un récit collectif. Et autour de ce récit, nous bâtissons des écoles, des cérémonies, des monuments, un hymne, un drapeau, ainsi que des querelles auxquelles nous refusons de renoncer.”

Les Américains poussent cette logique plus loin encore.

Ils ont commencé par écrire leur histoire avant même qu’elle n’existe.

Lorsque Thomas Jefferson rédige la Déclaration d’indépendance en 1776, il affirme que “tous les hommes sont créés égaux”.

À l’époque, cette phrase est factuellement fausse. L’esclavage existe. Les femmes sont exclues de la citoyenneté. Les droits politiques sont très limités.

Mais Jefferson ne décrit pas le pays.

Il décrit le pays qu’il veut construire.

L’Amérique est peut-être la seule nation dont le texte fondateur ressemble davantage à une promesse qu’à un constat.

Cette idée revient plus tard chez Abraham Lincoln.

À Gettysburg, il ne célèbre pas le passé. Il parle de “l’œuvre inachevée”. Là encore, l’Amérique se définit moins par ce qu’elle est que par ce qu’elle pourrait devenir.

Idée fondamentale pour comprendre les Américains.

Cette manière d’écrire l’avenir avant de le vivre est peut-être le véritable patriotisme américain, selon Lapid.

“Voici la formule américaine : d’abord dire les mots, puis les rendre réels. C’est ainsi que l’Amérique est devenue une nation, puis un État, avant de devenir la plus grande puissance économique et militaire que l’humanité ait jamais connue. En Europe, comme en Orient et dans le monde musulman, des dirigeants vieillissants et des religieux austères dénoncent avec un mépris indigné ‘l’américanisation’ de leurs pays. Selon eux, des civilisations anciennes et fières ne devraient pas avoir à s’incliner devant Coca-Cola et le compte Instagram de Taylor Swift. Mais les jeunes, eux, y voient tout autre chose : un monde où l’avenir est ce que l’on décide d’en faire. L’Amérique, c’est une permission : la permission d’ouvrir une voie là où personne n’est encore passé.”

Lapid y voit une conséquence directe de cette solitude originelle.

Quand personne ne vous définit, vous êtes obligé de vous définir vous-même.

Quand aucune histoire ne vous précède, vous devez écrire la vôtre.

Cette idée permet peut-être aussi de comprendre pourquoi les États-Unis produisent autant d’entrepreneurs, d’inventeurs, de créateurs et de pionniers.

Il cite Weber et l’éthique protestante.

Puis Schumpeter, qui décrivait le capitalisme comme une succession de “destructions créatrices”.

Les Américains semblent, selon lui, avoir fait de cette instabilité une seconde nature.

Ils changent de métier, d’État, de ville.

Ils recommencent. Échouent. Puis recommencent encore.

Nous voyons souvent cette mobilité comme une précarité, eux y voient parfois une liberté.

Lapid propose d’ailleurs une image magnifique.

L’Amérique, écrit-il, n’est pas une cathédrale. C’est un atelier.

Il raconte avoir découvert, au fil de ses voyages, cette habitude américaine qui consiste à ouvrir le capot d’une voiture avant d’appeler un garagiste. Essayer d’abord de réparer soi-même.

Cette disposition n’est pas seulement mécanique.

Elle est culturelle, politique, économique, et peut-être même psychologique.

Les États-Unis semblent partir du principe que rien n’est jamais définitivement cassé.

À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les métiers, où les réseaux sociaux redessinent le débat public, où les institutions vacillent, cette aptitude pourrait redevenir décisive.

Pour reprendre Schumpeter, la destruction créatrice est douloureuse.

Mais elle récompense ceux qui savent s’adapter.

Lapid parie que cette époque favorisera une nouvelle fois les États-Unis.

“L’instabilité que vous ressentez n’est pas une perturbation du processus : elle est le processus.

Dans ces conditions, je mise sur l’Amérique. L’Europe épuisera les forces qu’il lui reste à vouloir préserver son niveau de vie, aussi enviable qu’improbable. Les Européens voudront continuer à vivre dans le même palais, au bord de la même rivière, avec les mêmes travailleurs en gilet jaune faisant grève encore et encore. La Russie s’est épuisée dans une guerre de trop. Quant à la Chine, elle fera tout pour préserver son système de pouvoir centralisé, en cherchant à contrôler le code tout en évitant des destructions massives d’emplois qui pourraient provoquer de dangereux troubles politiques.”

On peut discuter son optimisme.

On peut lui objecter les fractures politiques, les inégalités, les violences, les excès de l’individualisme américain. Le mirage de la nostalgie promue par Trump dans son slogan “Make America Great Again”.

Mais l’intuition de Lapid mérite d’être entendue.

Nous regardons souvent l’Amérique comme une démocratie en crise.

Peut-être faut-il aussi la regarder comme une démocratie qui s’est toujours habituée à vivre dans l’incertitude.

Finalement, ce texte pose une question qui dépasse largement les États-Unis.

Nous avons tendance à penser qu’une société solide est une société où tout le monde reste à sa place.

Les Américains semblent croire exactement l’inverse.

Avec cette conviction, vieille de plus d’un quart de millénaire, qu’il est toujours possible de repartir de zéro.

“Tocqueville, le père fondateur du voyage sur les routes américaines, disait que les Américains possédaient ce qu’il appelait ‘l’art de l’association’. Ils partent seuls, mais face aux dangers et aux défis, ils se fixent des objectifs, puis se rassemblent pour les atteindre ensemble.

C’est ce que je vois aujourd’hui. Partout dans le pays, des gens construisent, réparent, débattent, prient, font du bénévolat, s’engagent, créent de petites entreprises, mènent des recherches de pointe, donnent de leur temps à leur communauté, ouvrent leur porte à ceux qui ont du courage et invitent leurs voisins à refaire ce que l’Amérique a toujours su faire.

Ils transforment la solitude en destin commun.”

Je vous avais dit à quel point cet essai est enthousiasmant.

Thank you and goodbye.

PhC





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