🟨🟧 Dans la tête de Trump, version IA
En quelques heures, Trump a publié un déluge d’images générées par IA. Elles dessinent une carte précise de ses obsessions du moment. Une plongée fascinante dans son imaginaire politique.
Hi everyone, c’est Zeitgeist.
Je vais d’abord vous raconter pourquoi Donald Trump et Fox News jubilent après la découverte de 6 600 étrangers inscrits par erreur sur les listes électorales du New Jersey. Est-ce enfin la preuve que les démocrates truquent les
Je vais aussi vous parler d’un étonnant retournement dans l’univers MAGA. Demain, Volodymyr Zelensky retrouvera Donald Trump dans le Bureau ovale. Et, avant cette rencontre, l’une des influenceuses les plus proches du président américain, Laura Loomer, s’est rendue à Kiev et vient de reconnaître qu’elle avait été “bernée” par la propagande russe. Comment cette complotiste devenue incontournable auprès de Trump s’est-elle retrouvée dans les bras de Zelensky ? Et son spectaculaire virage annonce-t-il une évolution plus profonde du trumpisme ?
Et puis, en 📚 Food for Thought, j’aimerais vous parler de L’Odyssée de Christopher Nolan. J’ai adoré ce film. Mais j’ai lu quelques critiques qui pointent quelque chose qui ne m’avait pas sauté aux yeux, mais m’intrigue. Pourquoi Nolan a-t-il presque totalement effacé le sexe, pourtant omniprésent chez Homère ? Et si cette disparition racontait quelque chose de beaucoup plus profond sur notre époque et notre rapport au désir ?
Depuis plusieurs heures, Donald Trump noie Truth Social sous des dizaines d’images générées par intelligence artificielle.
Il a transformé son réseau social en galerie permanente de propagande guerrière, de promotion personnelle et de fiction.
Oh, je sais ce que vous allez me dire, ce n’est pas la première fois, c’est Donald Trump le dimanche, il s’ennuie pendant son golf, etc.
Oui, oui, mais là, les publications s’enchaînent à un rythme inhabituel (même pour lui), mélange de propagande guerrière et de promotion personnelle. Il crée un univers de fiction, comme s’il était un producteur hollywoodien imaginant un nouvel univers pour un superhéros.
Une grande partie de ces images est consacrée à l’Iran. On y voit le président américain s’emparer de pétroliers iraniens, revendiquer le contrôle du pétrole du pays ou encore célébrer des frappes contre l’île de Kharg, principal terminal pétrolier iranien. D’autres le présentent comme le “Gardien du monde”, entouré d’avions de chasse et de drapeaux américains.
Mais la série prend rapidement une tournure plus étrange. Entre deux scènes de guerre imaginaires apparaissent des affiches “Trump 2028”, malgré l’interdiction constitutionnelle d’un troisième mandat.
Puis viennent des montages où Donald Trump se met en scène aux côtés de John F. Kennedy, se transforme en médecin chargé de “rendre une colonne vertébrale aux républicains”, ou devient le héros d’un faux blockbuster hollywoodien voyageant dans le temps pour sauver George Washington.
J’ai raconté dans mon dernier livre Armes de distraction massive (Grasset) que ces images générées par IA sont un moyen de détourner l’attention (regardez, ça marche, je vous en parle ce matin dans Zeitgeist), d’occuper en permanence le débat public et de provoquer ses réactions.
Mais cette dernière salve est différente. Ce qui me frappe, c’est son intensité. En quelques heures, des dizaines de publications qui mêlent démonstration de puissance militaire, culte de la personnalité et récit alternatif, au point de donner à son fil Truth Social des allures de campagne de propagande entièrement fabriquée par intelligence artificielle.
Je vous raconte (et je vous les montre).
Pour info, je vous donne les horaires en heure de la côte Est.
11h16 : La journaliste de CNN Kaitlan Collins sous les traits du mannequin trans Dylan Mulvaney. Référence à une mauvaise plaisanterie qu’il a faite vendredi soir lors du dîner des correspondants à la Maison Blanche, et qui a été jugée transphobe.
11h43 : Bruce Springsteen et une autre célèbre figure du New Jersey, l’ancien gouverneur (et ancien ami de Trump) Chris Christie, qui est obèse.
15h22 : Trump lance une casquette “Trump 2028”.
15h23 : On le voit dans un avion, debout à côté d’un téléviseur qui diffuse le dernier discours de Joe Biden depuis le Bureau ovale.
15h23 : On le voit prononcer son discours au dîner des correspondants de la Maison Blanche vendredi soir, avec une casquette “Trump 2028”
15h23 : Chris Christie se bat pour une part de cheesecake avec le représentant démocrate Jerry Nadler, lui aussi obèse.
15h23 : Une image des célèbres présentateurs des émissions humoristiques de fin de soirée, Jimmy Fallon, Jimmy Kimmel et Stephen Colbert. Ils font la manche, avec un carton “Anciens humoristes sans talent et pas drôles ont besoin d’argent”. Un graffiti “Le late night c’est fini”.
15h24 : Une affiche “Trump 2028” avec le slogan : “Donnez des cauchemars à l’ennemi”.
15h24 : Il attaque l’humoriste Rosie O’Donnell, sa vieille rivale. Leur mésentente remonte à 2007, parce qu’elle l’avait critiqué dans une émission de télévision sur la manière dont il gérait le concours Miss USA. Elle porte un t-shirt “TDS forever”. “TDS”, dans le vocabulaire MAGA, ça veut dire “Trump derangement syndrome”, c’est pour moquer une obsession anti-Trump jugée irrationnelle.
15h25 : Une fausse affiche de film le représentant dans une parodie de Star Trek.
15h25 : Une nouvelle affiche “Trump 2028” à partir d’une photo prise vendredi soir lors du discours devant la presse.
15h31 : On voit les États-Unis attaquer l’île iranienne de Kharg.
15h31 : On le voit prendre le contrôle d’un pétrolier iranien. “C’est notre pétrolier maintenant !”
15h32 : On le voit une deuxième fois prendre le contrôle d’un pétrolier iranien.
15h33 : Une troisième image du même type.
15h47 : Un navire iranien en train d’exploser.
16h36 : Une quatrième image le représentant prenant le contrôle d’un pétrolier iranien.
16h36 : Une cinquième image du même type.
16h37 : Une sixième image du même type.
16h39 : Il se met en scène en commandant de la marine américaine
16h39 : Il fume un cigare avec une casquette “Trump 2028”.
16h40 : Il se montre aux côtés de pères fondateurs de l’Amérique, George Washington, Thomas Jefferson et Alexander Hamilton
16h41 : Une affiche le présente comme “l’homme qui a sauvé l’Amérique”.
16h41 : Une étrange photo de lui debout derrière des piliers.
16h45 : Une image où il est présenté comme “Gardien du monde”.
16h47 : Une image d’avions américains accompagnée du slogan “Les anges gardiens du monde”.
16h48 : Une nouvelle image montrant un navire iranien exploser.
16h49 : Une deuxième image le présentant comme “Gardien du monde”.
16h52 : Une image montrant des éclairs au-dessus du Capitole avec le slogan “Panique à Washington”.
16h53 : Une photo de lui accompagnée du slogan “Plan trusted” (“Faites confiance au plan”).
16h54 : Une image d’un aigle et d’un avion avec le slogan “America is Back”.
16h54 : Une image d’une plage intitulée “Trump’s America”
16h55 : Une photo de lui prononçant un discours.
16h56 : Une photo où il désigne des membres de son gouvernement.
16h57 : Une image le montrant aux côtés de John F. Kennedy.
16h58 : Une fausse photo de lui dans les années 90 avec une casquette “Trump 2028”.
16h59 : Une image d’une tasse “Trump 2028” entourée de personnes en pleurs
16h59 : Une photo de lui en train de mettre sa casquette “Trump 2028” lors du dîner des correspondants de la Maison Blanche
17h00 : Un graphique minimisant les pertes américaines en Iran.
17h01 : Une image qui montre un gigantesque mur-filtre à air entre les États-Unis et le Canada.
17h04 : Une attaque contre le chef des sénateurs républicains, John Thune.
17h04 : Une image le représentant en médecin qui dit “Vous voyez cette colonne vertébrale ? C’est ce que je veux remettre chez les républicains”.
17h16 : Une fausse affiche de film qui le montre sauver George Washington sur le mont Rushmore dans un film de voyage dans le temps. “Le passé était sur le point de changer. L’Histoire était sur le point d’être sauvée.”
Tout ceci peut vous paraître vain. Et pourtant, si je vous détaille ainsi ce déluge d’images générées par l’IA, c’est qu’il raconte finalement beaucoup de choses sur les obsessions du moment de Donald Trump.
D’abord, l’Iran. C’est de loin le thème dominant. Trump se met en scène en chef de guerre victorieux, s’emparant de pétroliers iraniens, faisant exploser des navires, bombardant les infrastructures pétrolières du pays ou commandant personnellement la marine américaine. Dans son univers imaginaire, l’Amérique ne négocie pas : elle saisit, frappe et gagne. On devine une intense frustration du président, qui ne sait plus que faire. Comment finir cette guerre qu’il a déclenchée sans paraître battre en retraite ? Les Iraniens le tiennent avec le détroit d’Ormuz, qui fait peser une menace permanente sur l’économie américaine. Il est coincé, et il n’aime pas ça.
Ensuite, “Trump 2028”. Malgré l’interdiction d’un troisième mandat, le slogan revient sans cesse, comme une marque. Casquettes, affiches, tasses, slogans. Peu importe qu’il soit candidat ou non (et tant d’autres choses laissent penser qu’il ne tentera pas de l’être), l’idée est de rendre son nom omniprésent, de repousser la perspective d’une fin prochaine et de provoquer ceux qu’il juge être ses adversaires, les démocrates et la presse.
Troisième obsession, classique chez Trump : régler ses comptes. CNN, Rosie O’Donnell, Jimmy Fallon, Jimmy Kimmel, Stephen Colbert, Bruce Springsteen, Chris Christie, Jerry Nadler, John Thune… Tous apparaissent sous une forme humiliante ou grotesque. Le fil ressemble à une longue liste d’ennemis à ridiculiser, où les querelles les plus anciennes côtoient les polémiques de la veille.
Du pur Trump, un dimanche après-midi d’été.
🟨🟧 Ces électeurs étrangers donnent-ils raison à Trump ?
C’est (à première vue) le chiffre rêvé pour Donald Trump, Fox News et tous ceux qui répètent depuis des années que les listes électorales américaines sont remplies d’étrangers prêts à voter pour les démocrates.
Le New Jersey vient de reconnaître qu’environ 6 600 “non-citoyens” (bref, des étrangers) avaient été inscrits par erreur sur les listes électorales de l’État entre juin 2023 et juin 2024. Et près de 400 d’entre eux ont effectivement voté.
Oups.
Donc cette affaire est sérieuse. Elle révèle une faille administrative importante, longtemps dissimulée. C’est grave.
Fox exulte, comme dans cet extrait hier après-midi
“On nous a répété encore et encore qu’il n’y avait aucune fraude électorale, qu’il n’y avait ni non-citoyens ni immigrés clandestins inscrits sur les listes électorales.
Et puis ils découvrent ça, et leur réaction, c’est : “Oui, mais il n’y en a que 6 000. Ce n’est pas si grave.” Pourtant, en 2020, on m’avait assuré qu’il n’y avait absolument aucune fraude électorale !”
Ils boivent du petit lait.
Mais si on y regarde de plus près, cette affaire ne démontre pas totalement ce que Donald Trump prétend depuis des années, et notamment depuis sa défaite de 2020. C’est-à-dire l’existence d’une opération massive et délibérée destinée à truquer les élections américaines.
Commençons par ce qui est désormais établi.
Les 6 600 personnes concernées avaient toutes déclaré qu’elles n’étaient pas citoyennes américaines lorsqu’elles avaient demandé ou renouvelé un permis de conduire ou une carte d’identité. Elles n’ont donc pas menti sur leur statut. Pourtant, leurs dossiers ont été transmis vers le système d’inscription électorale du New Jersey.
Depuis 2018, l’État pratique l’inscription automatique des électeurs dans les agences administratives en charge des véhicules automobiles. En principe, seuls les citoyens doivent être enregistrés. Mais pendant un an, le système a laissé passer des personnes qui avaient expressément répondu qu’elles n’étaient pas américaines.
Selon la gouverneure démocrate Mikie Sherrill, environ 400 de ces personnes ont ensuite déposé un bulletin. Les autres, bien que placées par erreur sur les listes et probablement destinataires de documents électoraux, n’ont pas voté.
L’affaire constitue donc bien l’un des cas les plus importants de vote d’étrangers confirmé ces dernières années aux États-Unis.
À titre de comparaison, l’Ohio avait identifié en 2024 597 cas possibles d’étrangers inscrits, dont 138 avaient voté. Dans l’Iowa, plus de 2 000 dossiers avaient d’abord été signalés comme suspects, mais l’enquête n’avait finalement confirmé que 277 inscriptions de non-citoyens et 35 votes.
Le New Jersey montre donc que le risque n’est pas purement imaginaire. Quand le système est mal conçu, il peut y avoir de mauvais échanges de données et pas de vérifications suffisantes, ce qui peut conduire des étrangers à se retrouver sur les listes et même à voter.
C’est grave.
Pendant trop longtemps, une partie des démocrates et de leurs alliés a répondu aux accusations républicaines en donnant parfois l’impression que ce phénomène était tout simplement impossible. Le New Jersey prouve que ça ne l’est pas.
L’affaire est d’autant plus embarrassante que le problème avait été découvert et corrigé dès 2024, sous le gouverneur démocrate Phil Murphy, mais n’avait jamais été rendu public.
La démocrate Mikie Sherrill, qui a pris ses fonctions en janvier, dénonce les “défaillances irresponsables” de l’équipe précédente. Elle juge inacceptable que personne n’ait informé le public ni exigé de comptes.
Les responsabilités techniques restent, elles aussi, à établir.
La gouverneure accuse le prestataire technique d’avoir fourni un logiciel défectueux. Mais l’entreprise conteste formellement l’existence d’un bug. Elle affirme avoir respecté les spécifications demandées par l’État et soutient que ses outils ne transmettaient directement aucun dossier à la Division des élections.
Une enquête indépendante doit donc déterminer à quel niveau précis le filtre a échoué.
Mais si l’affaire confirme l’existence d’une vulnérabilité, elle ne confirme pas la théorie générale du camp Trump.
Les 400 votes ont été déposés dans plusieurs élections depuis 2023. Ils n’ont pas tous été exprimés lors du même scrutin. Les personnes concernées étaient inscrites comme démocrates, républicaines ou sans affiliation et étaient dispersées dans tout l’État.
Rien ne permet de dire qu’elles ont toutes voté pour les démocrates. Rien ne démontre non plus qu’elles ont cherché à frauder.
Au contraire, elles avaient déclaré ne pas être citoyennes. Certaines ont pu croire qu’elles étaient autorisées à voter après avoir reçu une carte d’électeur ou d’autres documents officiels leur indiquant qu’elles figuraient sur les listes.
Même en additionnant les 400 bulletins et en imaginant, ce qui est faux, qu’ils aient tous été déposés lors de la présidentielle de 2024 et tous en faveur de Kamala Harris, ils auraient représenté environ 0,009 % des suffrages exprimés dans le New Jersey.
Kamala Harris avait remporté l’État avec plus de 252 000 voix d’avance.
Cette affaire n’apporte donc aucune preuve qu’une élection ait été renversée. Elle ne montre ni complot, ni recrutement organisé d’immigrés clandestins, ni opération démocrate visant à modifier un résultat.
Elle contredit aussi les chiffres beaucoup plus spectaculaires avancés par l’administration Trump.
La conclusion est donc moins spectaculaire que celle proposée par Fox News ou par Donald Trump.
Oui, le New Jersey montre que des non-citoyens peuvent être inscrits et parfois voter. Oui, les systèmes automatiques d’inscription doivent être mieux contrôlés. Oui, les autorités démocrates de l’État ont commis une faute grave en ne rendant pas l’affaire publique dès 2024.
Mais non, ces 400 bulletins ne confirment pas l’existence d’une fraude électorale massive. Ils illustrent beaucoup plus probablement une chaîne d’erreurs administratives qu’un plan organisé pour voler une élection.
Le camp Trump peut légitimement parler d’une faille. Il ne peut pas, sur la base de ces faits, parler d’un complot.
Néanmoins, cela met une pression supplémentaire sur les démocrates qui refusent, dans certains États, qu’une carte d’identité soit exigée pour pouvoir voter. C’est du bon sens.
Mais beaucoup de démocrates refusent de céder à la pression du camp républicain à ce sujet. Ils ne font donc que perpétuer les suspicions alimentées par Trump & co.
🟨🟧 Flip-flop sur l’Ukraine
Demain, Volodymyr Zelensky doit retrouver Donald Trump dans le Bureau ovale.
On se souvient tous des images lors de la première visite du président ukrainien à la Maison Blanche au début du mandat de son homologue.
La scène avait tourné à l’humiliation publique. Trump et JD Vance l’avaient accusé d’ingratitude, sermonné devant les caméras et renvoyé de la Maison Blanche.
Aujourd’hui, le climat a changé. Pas au point de faire de Donald Trump un nouveau champion de l’Ukraine. Mais suffisamment pour qu’un signe étonnant apparaisse au cœur même de l’univers MAGA.
Laura Loomer vient de changer de camp.
Il y a encore quelques jours, cette influenceuse ultratrumpiste (elle a laissé courir le bruit qu’ils avaient une relation au point que l’équipe de Trump a dû l’écarter des déplacements de campagne en 2024, alors qu’elle voyageait dans l’avion du candidat) considérait l’Ukraine comme un pays de nazis, Volodymyr Zelensky comme un faux juif installé au pouvoir pour soutirer de l’argent aux contribuables américains, et Vladimir Poutine comme un dirigeant que les États-Unis auraient mieux fait de laisser conquérir tout le pays.
La voici désormais à Kiev, serrant Zelensky dans ses bras, visitant les ruines laissées par les frappes russes et expliquant à ses deux millions d’abonnés qu’elle a été trompée par la propagande du Kremlin.
“J’ai fait une erreur.”
Le spectaculaire retournement de Laura Loomer pourrait prêter à sourire s’il ne concernait qu’une influenceuse complotiste de plus. Mais Loomer n’est pas n’importe quelle agitatrice de l’écosystème MAGA.
Elle a un accès direct à Donald Trump, qu’elle appelle personnellement.
Depuis son retour à la Maison Blanche, ses campagnes en ligne ont contribué à provoquer le départ de plusieurs responsables de l’administration accusés de ne pas être suffisamment loyaux.
Pendant un temps, elle ressemblait presque à une conseillère sans titre officiel. Elle n’élaborait pas la politique étrangère américaine, mais elle pouvait briser la carrière de ceux qui étaient chargés de la conduire.
C’est pour cela que Zelensky l’a reçue il y a quelques jours.
L’opération ukrainienne est habile. Quelqu’un, à Kiev, a visiblement compris qu’il ne suffisait plus de convaincre le Congrès, le département d’État ou les généraux américains.
Pour parler à Trump, il faut convaincre ceux qui parlent à Trump
Loomer a donc eu droit à une visite parfaitement calibrée. Elle a vu les dégâts provoqués par les frappes russes. Elle s’est rendue à Boutcha. Elle a rencontré des responsables ukrainiens et le grand rabbin de Kiev, Moshe Reuven Azman, dont le fils adoptif a été tué en combattant dans l’armée ukrainienne. Elle a visité la cathédrale de la Dormition, endommagée par une attaque russe, et dénoncé l’hypocrisie d’un Poutine qui prétend défendre le christianisme tout en bombardant des églises.
Elle a surtout vécu sa première alerte aérienne.
“C’est le quotidien de tous les Ukrainiens.”
“Je me sens comme une connasse d’avoir minimisé la souffrance des Ukrainiens pendant cinq ans.”
Elle a ensuite eu avec Zelensky un entretien de quarante-cinq minutes étonnamment bienveillant. Elle y reconnaît avoir relayé de fausses informations, vante la stratégie ukrainienne en matière de drones et affirme avoir été “bamboozled”, totalement bernée, par la propagande russe.
Trump a immédiatement partagé un extrait sur Truth Social avec ce commentaire :
“Very good !!! Président DJT”
Il serait pourtant trop simple de croire à une conversion morale née d’une nuit passée sous les sirènes.
Loomer explique que son changement a commencé ailleurs, dans les guerres intestines du trumpisme. Juive et farouchement pro-israélienne, elle s’est brouillée avec Tucker Carlson, Candace Owens, Nick Fuentes et d’autres figures de la droite radicale qu’elle accuse désormais d’antisémitisme et de servir les intérêts de régimes étrangers.
En observant des comptes proches du Kremlin amplifier leurs attaques contre Israël et contre Trump, Loomer dit avoir commencé à se demander sur quoi d’autre elle avait pu être trompée. Elle s’est alors replongée dans les contenus de RT, la chaîne financée par Moscou pour laquelle elle avait autrefois écrit.
Elle a compris que la Russie cherche à affaiblir l’Amérique en encourageant une droite populiste dans les démocraties occidentales. Ceux qu’elle considérait hier comme ses alliés seraient devenus, selon son expression, des “idiots utiles”.
La conversion ukrainienne de Laura Loomer est donc aussi le dernier épisode d’une guerre civile idéologique au sein de MAGA, dont je vous ai beaucoup parlé ces derniers mois dans Zeitgeist, et qui s’est accélérée avec la guerre contre l’Iran.
D’un côté, Tucker Carlson, JD Vance et toute une droite isolationniste qui considère depuis des années l’aide à l’Ukraine comme le symbole d’un establishment obsédé par les guerres étrangères. De l’autre, une tendance plus nationaliste qu’isolationniste, favorable à Israël, hostile à l’Iran et de plus en plus méfiante à l’égard de la Russie.
Loomer appartient désormais à ce second camp.
Elle ne réclame pas pour autant un chèque en blanc à Kiev. Elle affirme toujours que les États-Unis ne doivent pas financer indéfiniment la guerre. Mais elle présente l’Ukraine comme un allié utile à l’Amérique, notamment parce que le pays serait devenu un leader mondial dans la production et l’utilisation des drones.
“Nous avons les mêmes ennemis.”
Ce retournement dit-il quelque chose de Donald Trump lui-même, à la veille de la réception de Zelensky dans le Bureau ovale ?
On verra bien.
Trump avait commencé son second mandat en traitant l’Ukraine presque comme un adversaire. Il avait humilié Zelensky lors de cette première rencontre à la Maison Blanche, interrompu les livraisons directes d’armes américaines et laissé entendre que Kiev devrait abandonner une partie importante de son territoire pour obtenir la paix.
Mais son ton s’est plutôt adouci ces derniers temps. On les a vus lors du G7 à Evian échanger paisiblement.
Au sommet de l’OTAN en Turquie, il a annoncé que les États-Unis autoriseraient l’Ukraine à produire sous licence des missiles Patriot. Il s’est également montré disposé à soutenir de nouvelles sanctions contre la Russie, tout en semblant moins insistant sur les concessions territoriales ukrainiennes.
Comment comprendre cette évolution ?
Trump aime les gagnants.
Or, malgré la réduction du soutien américain, l’Ukraine a ralenti l’avancée russe, frappé les infrastructures pétrolières de la Russie et démontré une supériorité technologique dans certains domaines. Pendant ce temps, Poutine n’a pas offert à Trump la paix rapide qu’il lui avait promise.
Loomer le dit elle-même7. Zelensky a multiplié les gestes, tandis que Poutine reste “obstiné”.
Il est impossible de savoir si Laura Loomer annonce le prochain virage du trumpisme ou si elle se contente de suivre celui qu’elle croit discerner chez Trump. Mais sa conversion montre au moins une chose. Dans le monde MAGA, l’hostilité à l’Ukraine n’est peut-être plus une évidence.
La phrase la plus révélatrice est celle prononcée vendredi par Trump lorsqu’on lui a demandé si sa base devenait plus favorable à Kiev.
“Je pense qu’ils soutiennent ce que je soutiens.”
C’est probablement vrai.
Et c’est précisément ce qui donne à la rencontre de demain toute son importance.
🟨🟧 Odyssanssexe
Ça fait dix jours que j’ai envie de vous parler de L’Odyssée de Christopher Nolan. Mais je ne savais que dire, sinon que j’ai été ébloui par le film.
Je ne voulais pas revenir sur les polémiques idiotes alimentées par les scrogneugneux des réseaux sociaux (bizarrement, ils ne s’étonnent pas qu’un Irlando-Américain de Boston puisse jouer le roi d’Ithaque ?).
Certes, je suis un grand admirateur de Nolan depuis longtemps. J’attendais ce film depuis plus d’un an et, depuis que je l’ai vu, je ne cesse d’y penser. À cette Méditerranée immense, violente, presque métallique. À cette manière de faire de la mer non pas un décor, mais un espace moral où chaque erreur revient vous poursuivre. À cette idée, très nolanienne, qu’un homme peut gagner une guerre grâce à son intelligence et découvrir ensuite que cette victoire l’a détruit (coucou Batman et Oppenheimer).
J’ai aimé le spectacle épique (oui j’avais admiré Dunkerque), les récits emboîtés (oui j’avais aimé Inception), la guerre de Troie racontée comme un traumatisme qui ne finit pas, Matt Damon avançant vers Ithaque comme s’il était moins pressé de retrouver son royaume que de retarder le moment où il lui faudra répondre de ce qu’il a fait.
Et puis, hier matin, j’ai lu la chronique de la grande Maureen Dowd dans le New York Times. Et comme elle me trotte dans la tête depuis 24 heures, j’en fais mon 📚 Food for Thought de ce numéro de Zeitgeist.
Et j’ai été surpris par la question qu’elle pose, qui peut sembler presque légère face à une œuvre aussi monumentale.
Pourquoi Christopher Nolan a-t-il réalisé une Odyssée sans sexe ?
“Conformément au désintérêt croissant de la génération Z pour le sexe, les célèbres scènes érotiques du poème ont été supprimées, privant les personnages féminins d’une grande partie de leur pouvoir de séduction.”
Ou, pour reprendre le titre encore plus direct de New York Magazine, qui s’est penché sur la même question :
“Personne n’a-t-il donc envie de coucher dans L’Odyssée ?”
“De toutes les libertés prises avec l’Histoire dans le nouveau film L’Odyssée, la plus déroutante est sans doute l’absence de sexe. Dans le poème épique d’Homère, Ulysse passait ses nuits à coucher sur une île, tandis que, de l’autre côté de la mer, son épouse Pénélope repoussait des prétendants ivres qui allaient ensuite s’envoyer en l’air avec les servantes. Dans l’adaptation moderne de Christopher Nolan, personne n’a même la moindre érection.”
Cette observation peut sembler amusante. Elle est surtout beaucoup plus profonde qu’elle n’en a l’air.
Parce que le sexe, chez Homère, n’est pas une décoration sulfureuse que Nolan aurait pudiquement retirée pour conserver un film accessible aux adolescents. Il est partout mêlé au pouvoir, au danger, à la ruse, à la domination, au plaisir, à la fidélité et à la liberté. Et souvent à la violence. En l’effaçant, Nolan ne se contente donc pas de rendre son film plus chaste. Il transforme profondément Ulysse, les femmes qu’il rencontre et peut-être le sens même de son retour.
Maureen Dowd commence par reconnaître la réussite du film. Elle salue le retour d’un cinéma hollywoodien qui ose encore s’attaquer aux grandes œuvres de la littérature.
“L’Odyssée de Christopher Nolan nous ramène à l’époque où les grands pontes d’Hollywood abordaient sans peur les classiques de la littérature, sans se laisser intimider par la difficulté de porter à l’écran des récits immenses et complexes. Recréer la guerre de Sécession dans Autant en emporte le vent ? Les champs de bataille du désert pendant la Première Guerre mondiale dans Lawrence d’Arabie ? La révolution russe dans Le Docteur Jivago ?
Pourquoi pas ?”
Nolan, écrit-elle, a réussi quelque chose de rare. Transformer l’un des textes fondateurs de la littérature occidentale, plus de douze mille vers composés il y a près de trois mille ans, en une aventure populaire capable de remplir les salles et de relancer les ventes d’Homère.
Mais Dowd estime aussi qu’en modernisant le poème, Nolan en a retiré une partie essentielle.
“Nolan a utilisé tous les procédés imaginables pour créer ses effets visuels spectaculaires. La Méditerranée était prête pour son gros plan. Mais il n’a pas réussi à saisir l’essence de cet homme de ruses et de détours qu’est Ulysse, qui prenait plaisir aux histoires, aux identités feintes et aux déguisements.”
L’Ulysse de Nolan doit être aimé par le spectateur. Il doit être compris, pardonné, presque consolé. Pour cela, le cinéaste réduit son ambiguïté morale. Il en fait un homme torturé par ce qu’il a accompli à Troie, hanté par l’invention du cheval qui a permis aux Grecs de pénétrer dans la ville et de la détruire.
“Nolan a emporté avec lui en Grèce l’esprit sombre de son précédent film, Oppenheimer. Il donne à Ulysse honte de la brillante invention technique qui lui a permis de gagner la guerre : le cheval qui a trompé les Troyens. Son Ulysse est rempli de remords et hanté par l’idée que ses actes pourraient conduire à la fin de la civilisation telle qu’il la connaît. L’Ulysse d’Homère ? Pas vraiment. Après avoir pillé Troie, Ulysse et ses hommes traversent la mer et pillent une autre ville.”
Tout Nolan est là.
Comme Robert Oppenheimer, Ulysse est transformé en homme de génie écrasé par les conséquences de son invention. C’est un ingénieur moralement blessé par sa propre réussite. Il a imaginé le moyen de remporter la guerre, mais sa victoire devient son châtiment.
Et une autre personne pointe tout cela. C’est Emily Wilson, dont la traduction en anglais moderne de L’Odyssée il y a quelques années avait été un petit événement (je l’avais achetée, je l’ai feuilletée deux ou trois fois, mais depuis, elle prend la poussière dans ma bibliothèque, je l’avoue). Et on sait que cette traduction a inspiré Nolan
Elle résume cette transformation d’une formule magnifique dans un podcast de Derek Thompson que je vous recommande.
Selon elle, l’Ulysse de Matt Damon est “Jason Bourne traumatisé”.
“C’est un héros d’action qui se sent coupable d’être un héros d’action. Il n’est pas si compliqué. Malheureusement, ce n’est pas le Matt Damon du Talentueux Mr Ripley. L’Ulysse du poème grec, lui, est compliqué.”
(Un jour, je vous raconterai pourquoi le Ripley de Damon est, de mon point de vue, bien supérieur à celui de Delon dans Plein Soleil, mais c’est une autre histoire.)
C’est un paradoxe délicieux, car le premier vers de la traduction d’Emily Wilson demande précisément à la Muse de lui parler d’“un homme compliqué”.
Elle choisit “homme compliqué” pour “polutropos”.
(Et là, petit clin d’œil à mon camarade Christophe Ono-dit-Biot, dont je suis en train de lire le livre sur L’Odyssée, et il évoque justement cette question de la traduction d’Ulysse en “homme compliqué”.)
L’Ulysse homérique est un homme impossible à réduire à une seule identité. Il est roi et naufragé, guerrier et menteur, mari fidèle et amant infidèle, victime des dieux et bourreau des hommes, père aimant et chef militaire irresponsable. Il se déguise, invente de faux noms, raconte des histoires différentes selon les personnes qu’il rencontre. Il est admirable et odieux, parfois dans la même scène.
Nolan, lui, préfère la culpabilité.
Et pour préserver la pureté morale de son héros, il retire presque entièrement sa sexualité.
Si j’osais, je dirais que c’est la débandade d’Ulysse.
Maureen Dowd rappelle que l’Ulysse d’Homère n’est pas seulement l’époux fidèle qui lutte pendant dix ans pour retrouver Pénélope. C’est aussi un homme qui passe une année auprès de Circé et sept ans avec Calypso.
Elle commence par Circé, “la nymphe aux belles tresses”.
Dans le poème, Ulysse accoste sur son île. Circé drogue ses compagnons, les frappe de sa baguette et les transforme en porcs. Mais, écrit Dowd, cette métamorphose ressemble déjà à “des préliminaires de sorcière”.
Hermès descend alors de l’Olympe pour remettre à Ulysse un antidote capable de le protéger des sortilèges de Circé. Mais le dieu lui donne aussi un autre conseil. Il ne doit pas refuser le lit de la déesse, car c’est ce qu’elle attend en échange de la libération de ses hommes.
“Sans être sous l’effet d’aucun sort, Ulysse raconte : “Je montai dans le magnifique lit de Circé.” Il est tellement séduit par “la déesse éclatante”, qui le comble de viande et de vin capiteux, qu’il reste auprès d’elle pendant une année entière, malgré les supplications de ses hommes qui veulent rentrer chez eux.”
Chez Nolan, tout cela disparaît.
“La Circé de Nolan, interprétée par Samantha Morton, ressemble à une hippie féministe vindicative fabriquant des poteries dans le Vermont, sauf qu’elle modèle des cochons. Sa romance avec Ulysse a été entièrement effacée.”
La formule est méchante, donc très drôle. Très Maureen Dowd. Mais elle vise juste.
La Circé de Nolan n’est plus une femme qui désire Ulysse, qui le séduit et le retient. Elle devient la porte-parole des femmes violées et assassinées pendant les guerres. Elle rappelle au héros que les soldats grecs sont déjà des porcs avant même qu’elle les transforme.
Le problème, note Cat Zhang dans New York Magazine, est que Nolan évoque la violence sexuelle sans réellement vouloir la montrer. S’il représentait pleinement les crimes commis par les Grecs, Ulysse deviendrait beaucoup plus difficile à aimer. Circé se retrouve donc réduite à un rôle de procureure. Elle énonce la morale antiguerre du film, mais ne possède plus vraiment de désir propre.
Même transformation avec Calypso.
, Ulysse échoue sur son île et y reste sept ans. Il est son prisonnier, mais leur relation est aussi sexuelle. Il couche avec elle chaque nuit. Il faut qu’Athéna demande à Zeus d’intervenir pour forcer Calypso à le laisser repartir.
Et la déesse proteste.
Elle accuse les dieux mâles d’hypocrisie. Ils peuvent multiplier les aventures avec des mortelles, mais ils s’indignent lorsqu’une déesse choisit un homme.
Maureen Dowd souligne le déséquilibre moral de l’histoire. Pénélope, simple mortelle, doit rester fidèle pendant vingt années, alors que les aventures sexuelles d’Ulysse ajoutent huit ans à son voyage de retour.
Chez Nolan, ce trouble disparaît presque entièrement.
“Nolan blanchit l’infidélité d’Ulysse en transformant Calypso, jouée par Charlize Theron, en une élégante thérapeute de plage qui lui donne des fleurs de lotus psychotropes pour l’aider à surmonter son syndrome de stress post-traumatique. Chez Homère, Ulysse n’a nul besoin d’oublier. Il pleure une fois en entendant un chant sur la chute de Troie, mais il est généralement fier de ses exploits guerriers.”
Là encore, Nolan réécrit le poème à partir de nos catégories morales et psychologiques.
Son Ulysse ne s’attarde pas auprès de Calypso parce qu’il goûte son plaisir ou parce qu’il est déchiré entre le désir de rentrer chez lui et celui de rester auprès d’une déesse immortelle. Il est sous l’emprise de fleurs qui l’aident à oublier son traumatisme.
Il n’est donc pas infidèle. Il est malade.
Calypso n’est plus vraiment son amante ni sa geôlière. Elle devient sa thérapeute.
Le sexe est remplacé par le soin. Le désir, par le traumatisme. La séduction, par la guérison.
C’est là que la remarque de Maureen Dowd devient passionnante.
En supprimant le sexe, Nolan retire aussi une partie du pouvoir des femmes.
Circé et Calypso, chez Homère, ne sont pas simplement des obstacles sur le chemin du retour. Elles désirent Ulysse. Elles le dominent, le protègent, l’emprisonnent, négocient avec lui. Elles possèdent une autonomie sexuelle que le monde du poème refuse d’ailleurs largement aux femmes mortelles.
Chez Nolan, elles deviennent des figures chargées de faire progresser le chemin moral du héros.
Cat Zhang l’écrit ainsi :
“Dans le monde de Nolan, les femmes ne sont que des instruments destinés à faire avancer le message antiguerre. Elles sont victimes du désir, mais ne l’exercent jamais.”
Même Pénélope semble curieusement désincarnée.
Dans Homère, lorsqu’Ulysse revient enfin, leur lit conjugal joue un rôle essentiel. Ulysse l’a construit autour d’un olivier enraciné dans le palais. Pénélope prétend qu’on l’a déplacé pour vérifier que l’homme qui se présente devant elle est bien son mari.
Ulysse s’indigne. Il sait que le lit ne peut être déplacé sans être détruit.
Alors Pénélope le reconnaît.
Le lit devient la preuve de son identité, le symbole de leur mariage et l’endroit où ils se retrouvent enfin après vingt années de séparation.
“Lorsque l’Ulysse d’Homère rentre enfin chez lui, écrit Maureen Dowd, il y a une scène chargée d’émotion dans laquelle il s’indigne que le lit conjugal qu’il a construit autour d’un olivier ayant poussé dans le palais ait été déplacé. C’est un test imaginé par Pénélope. Nolan s’est également débarrassé de cette scène.”
Dans le film, Ulysse abandonne sa couronne à son fils et part vers l’ouest avec Pénélope pour expier ses crimes.
“L’Ulysse d’Homère ? Certainement pas !”, s’amuse Dowd.
Son héros n’abandonne pas le pouvoir pour partir en retraite morale avec sa femme. Il massacre les prétendants, reprend possession de sa maison et ordonne le châtiment des servantes qui ont couché avec eux.
Nolan élimine aussi cet épisode atroce.
Dans le poème, Ulysse ordonne à Télémaque de rassembler douze servantes et de les tuer à l’épée. Son fils choisit finalement de les pendre.
Ce passage est insupportable pour un spectateur moderne. Mais l’Ulysse d’Homère n’est pas un homme qui revient de la guerre pour renoncer à la violence. Il revient pour rétablir son ordre par la violence, rappelle Maureen Dowd.
“Homère ne décrivait pas un monde se détournant de la guerre. Il dépeignait un univers profondément martial, traversé par la magie, le sexe et les dieux immortels qui festoient, intriguent et trompent. Si l’on lisse tout cela et qu’on le modernise excessivement, on perd ce qui a rendu cette œuvre si importante. Et il ne reste plus qu’un homme essayant de retrouver le chemin de sa maison.”
C’est peut-être le cœur de sa critique.
Nolan a fait un grand film sur la culpabilité d’un guerrier. Mais a-t-il fait un grand film sur l’Ulysse d’Homère ?
Une adaptation est toujours une traduction, une interprétation.
Chaque époque réinvente Homère.
James Joyce a bien transporté Ulysse à Dublin… Et la télévision française au 31e siècle lorsque nous étions petits.
Nolan en fait un film sur le traumatisme, la culpabilité et la responsabilité morale de l’homme qui invente une nouvelle façon de tuer.
Il en a parfaitement le droit.
Dans le podcast que je vous citais, Emily Wilson raconte que Nolan est le cinéaste idéal pour adapter L’Odyssée. Toute son œuvre est traversée par les histoires enchâssées les unes dans les autres, les souvenirs qui changent de sens, les récits que l’on réinterprète après coup. Il a peut-être, comme il l’a lui-même affirmé, passé sa carrière à filmer L’Odyssée sans le savoir.
“Le film est un grand spectacle et une sortie très amusante au cinéma. C’est un film d’action estival, et c’est aussi profondément un film de Nolan. Mais je ne crois pas que ce soit un film compliqué. Je ne crois même pas qu’il parle d’un homme compliqué. C’est un récit assez simple sur un héros d’action qui se sent coupable d’être un héros d’action.”
On sent chez elle une pointe de regret (que je ne partage pas, vous l’aurez compris)
Elle refuse l’idée selon laquelle l’Ulysse d’Homère serait trop ambigu pour le cinéma populaire contemporain.
Nous avons accepté Tony Soprano, les gangsters, les menteurs et les antihéros. Elle rappelle que Matt Damon lui-même a joué dans Le Talentueux Mr Ripley un homme séduisant, polymorphe, menteur et meurtrier, beaucoup plus proche de l’Ulysse aux mille tours que le guerrier tourmenté de Nolan.
L’ambiguïté était donc possible.
Mais Nolan ne l’a pas choisie.
Il a voulu rapprocher Ulysse de nous. Il en a fait un homme qui doute de la guerre, souffre de ses actes, reste fidèle en esprit à sa femme et cherche une forme de rédemption.
Les grandes œuvres ne sont-elles pas celles qui continuent à travailler en nous ?
Oui, car en y repensant, c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai autant aimé le film.
Nolan ne filme pas vraiment un héros antique.
Il filme un homme moderne projeté dans un monde ancien.
Un homme qui porte une culpabilité moderne, un traumatisme moderne, une vision moderne de la guerre, du mariage, de la fidélité et du pouvoir.
Un héros américain qui doute de la puissance morale de l’empire.
Et c’est peut-être pour cela que son Ulysse nous paraît si contemporain.
Thank you and goodbye.
PhC










































































Bonjour Philippe, en tant que Européen, ne pas demander sa carte d identité pour voter semble bizarre vue de chez nous. En tout cas depuis la Belgique. Pq les démocrates ne veulent pas aller dans ce sens. Pas nécessairement une carte d identité mais une manière de prouver son identité. est ce si compliqué pour la population même la plus précarisée ?
c'est encore plus grave qu'on ne le pensait ; affligeant...