LITTLE BIGHORN

 Les 250 ans de la Déclaration d’indépendance américaine coïncident aussi avec les 150 ans de Little Bighorn, dernière grande victoire des tribus indiennes sur le gouvernement des États-Unis.



Dans le Montana et le Dakota du Sud, où l’on rejoue chaque été la chute du lieutenant-colonel Custer, les plaies des péchés fondateurs de l’Amérique n’ont jamais totalement cicatrisé.

Une journée qui rappelle que l’Amérique peut être vaincue» : à Little Bighorn, les fantômes et les péchés de la conquête de l’Ouest

Dans l’Ouest américain plus qu’ailleurs, l’Histoire et ses péchés sont enterrés dans des tombes peu profondes. À Little Bighorn, en cet après-midi de fin juin, les deux resurgissent sous un ciel assombri d’un rideau de nuages noirs fendu par un vif soleil. D’un mouvement fluide et rapide, Rusty Lafrance enfourche son cheval à cru. Sur ses jambes nues collées contre la peau de l’animal, des points de peinture de guerre blanche recouvrent le tatouage d’un chrysanthème japonais et remontent jusqu’à sa taille. À son pagne à rabat – le breechcloth des guerriers des Plaines – Rusty a épinglé sa boucle de champion de relais indien, petite plaque d’argent gravée accrochant la lumière à chaque mouvement.
Les rayons d’été frappent son visage recouvert d’un rouge sang où perlent des gouttes de sueur tombant de son épaisse chevelure d’un noir de jais. Autour de lui, d’autres jeunes se préparent. « Fais-moi un air bien menaçant », dit l’un à une petite fille engagée comme maquilleuse improvisée pendant qu’un autre ajuste la peinture autour de ses yeux en se regardant dans le rétroviseur d’un vieux pick-up aux pneus enfoncés dans l’herbe épaisse et encore mouillée par une récente averse. « Je ne sais pas qui je joue aujourd’hui, d’habitude ils me font faire Sitting Bull », s’amuse Rusty, passionné par Little Bighorn et employé du site historique où se dresse le monument dédié à cette bataille mythique de l’histoire américaine.
Dans quelques instants, lui et des dizaines de jeunes Indiens issus de plusieurs tribus alentour – des Crows, mais aussi quelques Cheyennes et Lakotas – vont participer à la reconstitution de cette fameuse après-midi du 25 juin 1876 qui opposa le lieutenant-colonel Custer à Crazy Horse et ses hommes. « Une journée qui a montré que l’Amérique pouvait être vaincue, indique fièrement Rusty. J’ai écrit à Morgane Custer ce matin, qui est l’une des descendantes de Nevin Custer, le frère du lieutenant-colonel George Custer. Un message un peu taquin pour lui souhaiter un joyeux jour de la victoire. Il y a 150 ans, nos ancêtres s’affrontaient ici même. Aujourd’hui, nous sommes de bons amis. » Les historiens minutieux pourraient opposer à Rusty que sa tribu, les Crows, étaient des alliés des États-Unis et de Custer contrairement aux Lakotas de Crazy Horse qui, eux, sont quasiment absents de cette reconstitution ; ou que ces types de peintures de guerre « ne sont pas du tout ceux typiques des Lakotas, mais bien des Crows », comme nous souffle discrètement un spécialiste du sujet.


Les membres de la tribu crow autrefois alliés de Custer incarnent, non sans ironie, les guerriers lakotas et cheyennes. Louise Johns

Reste que c’est sur cette petite plaine, propriété de la famille Real Bird, que s’organise depuis longtemps la reconstitution de l’anéantissement des quelque 268 hommes du 7e régiment du lieutenant-colonel Custer incarnés, eux, par des passionnés d’histoire venus de tous les États-Unis, ainsi que des élèves d’une école de cavalerie de la région. La veille au soir, ces hommes et ces femmes ont remonté un camp de l’époque, dîné et dansé au bord de la rivière… Avant d’aller rejouer le massacre, trois jours de suite, de ces soldats par les guerriers de Crazy Horse, de Gall et de Sitting Bull.


Du bout de sa lance, Rusty montre une crête hérissant l’horizon au loin, du haut de laquelle se dessinent les silhouettes de deux cavaliers immobiles dans la chaleur tremblante. « Mon arrière-arrière-arrière-grand-mère est l’une des femmes qui ont aperçu les éclaireurs de Custer et qui ont pu avertir le camp », assure-t-il, tandis que plusieurs centaines de spectateurs s’installent un peu plus loin dans des gradins de bois. Pour Rusty, comme pour beaucoup des membres des différentes tribus qui organisent la journée, faire revivre ce chapitre de l’histoire des États-Unis est capital. « Ce n’est pas qu’une chose faite pour les livres et les films, fait remarquer Rusty avant de rejoindre les autres. Pour moi, pour nous, c’était il y a seulement trois générations. »

Car l’importance de l’héritage de cette bataille réside plus dans ce qu’elle transporte comme symboles, comme leçons et comme augures que dans son ampleur somme toute réduite en comparaison à celles de la guerre de Sécession, ou même des campagnes militaires qui se déroulent à la même époque sur le continent européen. Sur les flancs des collines de Little Bighorn et dans le creux de ses vallons sommeillent encore les spectres des péchés et des violences sur lesquels s’est construite la république des États-Unis : ceux de la persécution, de la déportation puis de l’extermination des tribus indiennes et de leurs civilisations installées sur ces terres bien avant que les colons européens n’y débarquent. Des plaies refermées mais pas totalement cicatrisées alors même que le pays célèbre les 250 ans de sa déclaration d’indépendance.




La statue de Crazy Horse, débutée en 1948 mais toujours inachevée et dont la construction reste émaillée de polémiques. Louise Johns

L’histoire de la bataille de Little Bighorn commence il y a un siècle et demi. La rumeur de découverte de gisements d’or dans les collines de Black Hills (une zone à cheval entre le Wyoming et le Dakota du Sud) pousse le gouvernement américain d’Ulysses S. Grant à revenir sur une promesse faite aux tribus sioux : celle de leur garantir la propriété et la jouissance exclusive de leur réserve. Ils leur donnent alors un délai pour quitter des terres qui leur avaient été cédées… Un ultimatum adressé en plein hiver et impossible – et impensable – à respecter. C’est alors au lieutenant-colonel Custer, l’un des officiers les plus célèbres du pays encore auréolé de la gloire de ses exploits pendant la guerre de Sécession, de marcher vers la rivière Little Bighorn pour mater les tribus insoumises et récalcitrantes afin de sécuriser ces intérêts économiques. Le déroulé exact de la bataille, qui n’a pu être reconstitué que par les témoignages oraux des Indiens y ayant participé, a passionné les historiens et certains détails sont encore sujets à débat.

Vingt minutes de combat

Ce qui est certain, c’est que le 4 juillet 1876, alors que les États-Unis célèbrent le centenaire de leur déclaration d’indépendance, la nouvelle de la chute du héros Custer sur les versants pelés et inconnus d’une colline lointaine au bord d’une rivière dont personne ne connaissait le nom, refroidit la liesse et vient ébranler les réjouissances. Pour les tribus indiennes, ce fut une victoire sans lendemain. La crainte mâtinée de colère et de revanche déclenchée par ce camouflet infligé au gouvernement nourrit une riposte implacable de la part des États-Unis. En remportant la bataille de Little Bighorn, les Lakotas et les Cheyennes ont accéléré leur ultime chute en étant progressivement traqués, chassés, éliminés. Jusqu’à ce 29 décembre 1890, quatorze ans après la mort de Custer et de ses hommes, où le même 7e régiment reconstitué se livre au massacre de 300 hommes, femmes et enfants à Wounded Knee, dans le Dakota du Sud.




Trina Lone Hill porte des boucles d’oreilles sur lesquelles figure son aïeule qui a combattu à Little Bighorn. Louise Johns

« Les Lakotas y trouvent une certaine fierté, mais c’est surtout qu’ils détestent tellement le mont Rushmore que le mémorial de Crazy Horse leur semble, en comparaison, une bien moindre offense », reprend Bressler. Le mont Rushmore, qui accueille les visages de quatre présidents américains, est également situé dans le Dakota du Sud. Pour les Lakotas et pour la quasi-totalité des Américains membres d’une tribu indienne, ce monument est une insulte à double titre. D’abord parce qu’il a été taillé dans une formation rocheuse vénérée depuis plus de mille ans, et surtout parce que chacun de ces présidents a persécuté d’une manière ou d’une autre les Amérindiens. C’est en partie sur son rapport aux peuples autochtones et à la gestion des terres que George Washington a voulu se séparer de l’Angleterre, qui, elle, choisissait de collaborer avec les tribus. Quant à Abraham Lincoln, qui œuvrait à affranchir et libérer les esclaves noirs, il reste celui qui a ordonné la plus grande mise à mort de l’histoire du pays en faisant pendre d’un coup trente-deux Indiens dakotas. Quant à Theodore Roosevelt, reste sa célèbre phrase : « Je n’irai pas jusqu’à dire que les seuls bons Indiens sont les Indiens morts, mais je pense que neuf sur dix le sont. »

150 ans après Little Bighorn, et alors que les États-Unis célèbrent les 250 ans de leur indépendance, le pays n’aura donc érigé pour ses premiers habitants qu’un visage et une main inachevés creusés dans le flanc d’une montagne. L’Histoire est sculptée par les vainqueurs, dont les visages sont taillés dans le mont Rushmore pour l’éternité. L’ultime revanche des descendants de Crazy Horse n’est pas dans la statue imparfaite de leur ancêtre mais dans leur survivance. Plus que cette victoire d’un après-midi de juin 1876, c’est le fait de n’avoir pas disparu alors que tout a été calculé pour qu’ils soient effacés de la surface de leurs terres.

Le soleil finit de se coucher sur cette journée du 25 juin 2026, embrase l’horizon et enflamme les tombes des soldats américains tombés sur les flancs de collines. Chacune rappelle l’héroïsme et le sacrifice de ces hommes qui ont conquis l’Ouest sauvage ; chacune rappelle, aussi, que l’Histoire et ses péchés ont une mémoire qu’aucun monument ou discours ne sauraient étouffer à jamais. Et que les peuples qui cessent de les regarder en face sont condamnés à les revivre.


L’ancienne mine à ciel ouvert d’Homestake qui a déclenché les hostilités. Louise Johns













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