Il n’est pas facile de faire tenir dans un seul long-métrage le poème épique d’Homère : peu de cinéastes ont osé s’y attaquer, et sans marquer l’histoire du 7e art. On ne pourra plus le dire : « L’Odyssée » de Christopher Nolan, en salles ce mercredi, devrait rester comme l’un de ses chefs-d’œuvre.
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« L'ODYSSÉE » | Attention, chef-d’œuvre. Christopher Nolan adapte Homère avec brio, rappelant ce que le cinéma doit à l'épopée antique. Matt Damon est exceptionnel dans le rôle d'Ulysse, entre scènes nocturnes tournées à la bougie et effets spéciaux spectaculaires. Un film visuellement sidérant, avec un casting cinq étoiles, ou l'on retrouve Zendaya et Anne Hathaway. 5 ⭐
On en a pour son argent !
Le film est imposant comme un temple grec, aussi solide qu’un bahut breton. Il durera. Les générations futures en commenteront l’audace et les qualités.
Il avait suffi à Antoine Blondin d’une phrase pour résumer L’Odyssée : « Ulysse, ta femme t’attend. » Christopher Nolan est plus disert. Il lui faut en gros trois heures pour effectuer la même tâche. On ne les sent pas tellement passer...
Par Eric Neuhoff
Le réalisateur, dont l’ambition n’est pas mince a travaillé à l’ancienne : pellicule 70 mm, navires en bois, tournage sur les lieux. Nul n’a oublié que le temps était son sujet préféré. Il le tord, le malaxe, lui fait rendre gorge. Homère n’agissait pas autrement, qui a inventé les flash-back. Matt Damon endosse la tunique du héros. Ses biceps et ses abdominaux remontent visiblement à la plus haute Antiquité. Sillonner les mers pendant vingt ans lui a buriné les traits. Une barbe biblique lui donne un faux air de Père Fouras ; une capuche obscurcit son visage, ce qui est la façon hollywoodienne d’associer Da Vinci Code et « Fort Boyard ». On a tort de plaisanter. Nolan a pris la chose au sérieux. C’était la bonne méthode, la seule envisageable.
Le public contemporain éprouvera la sensation délicieuse de réviser sa mythologie. Le cinéaste nous rafraîchit la mémoire.
Les esthètes compareront avec le texte original.
Les cancres s’émerveilleront de redécouvrir cet univers de dieux et de géants.
Un récitant prend la parole. Les prétendants continuent à banqueter. Au fond de la salle, derrière un ample voile, Pénélope s’éternise sur sa tapisserie. Anne Hathaway, douce et meurtrie, semble considérer que les stylistes du Diable s’habille en Prada allaient plus vite en besogne. Morceaux de bravoure et confidences sur l’oreiller, la recette marche toujours. Le fracas des lances brisées se mêle aux craquements du pop-corn. Telle est la loi du genre.
On attendait le cyclope. Il est là, sorte de Golum monté en graine à la peau translucide et qui dévore ses ennemis en commençant par la tête.
Bonne idée que d’avoir enfoui le cheval de Troie dans le sable comme la statue de la Liberté dans La Planète des singes.
Plaisir de retrouver Samantha Morton en Circé qui transforme ses visiteurs en cochons.
Charlize Theron fait une adorable, une troublante Calypso, qui aurait tourné le dos aux publicités pour parfums.
Télémaque cherche son papa.
Pénélope espère. Quelle patience !
Pauvre Ulysse. Toutes ces batailles lui laissent assez peu de loisir pour songer à son épouse abandonnée. Il s’en veut. Il n’a pas que des défauts : le voilà qui demande à être attaché au mât de sa galère pour résister au chant des sirènes. À ce geste, on reconnaît les bons maris. Cela n’empêchera pas ses fidèles compagnons d’avoir des envies de mutinerie.
Nolan n’a pas lésiné sur les casques et les armures. Il y a des grottes et une tempête, de la lumière et des ténèbres, un hommage à Ray Harryhausen et ses trucages maladroits. Cela tient du kaléidoscope et du bas-relief, du péplum et de l’épopée. D’ordinaire, on sort de chez Nolan perplexe et intrigué, pressé de s’offrir une deuxième séance. On ne verra qu’une fois cette Odyssée. Désolé d’avoir tout compris du premier coup.
LE FIGARO. - L’image du cheval de Troie, à demi enseveli dans le sable au début du film, évoque immédiatement la Statue de la Liberté révélée à la fin de La Planète des singes . Cette résonance visuelle était-elle intentionnelle ?
Christopher NOLAN. - Bien vu. C’était très précisément mon inspiration. Cette image m’est venue il y a une vingtaine d’années, lorsque j’avais été pressenti pour réaliser Troie pour la Warner Bros. Je ne l’ai finalement pas fait. Mais cette situation m’a obligé à réfléchir à la manière d’aborder le cheval de Troie, un motif que le public connaît si bien qu’il sait parfaitement que cette structure est remplie de Grecs. J’ai pensé à La Planète des singes, à cette image d’un monument renversé, à demi enfoui dans le sable, promis à la mer et à la destruction. Elle devait laisser croire qu’il ne s’agissait nullement d’un objet destiné à être porté en triomphe dans la ville. Le véritable ressort, c’était cela : un monument déchu, une image monumentale empruntée à la fin du film de Schaffner.
Qu’est-ce qui vous rattache à l’Odyssée d’Homère depuis que vous l’avez découverte ?
Comme beaucoup d’entre nous, j’en ai absorbé des éléments au fil des années, sans pouvoir dire précisément quand ni comment. On finit par intégrer l’idée du Cyclope, des Sirènes, et de tant d’autres figures mythologiques. Peu à peu se constitue ainsi un lien profond avec ce récit, avec cet ensemble d’images à la fois primitives et frappantes.
Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec ce texte pionnier ?
À l’âge de cinq ans, j’avais assisté à une représentation d’Ulysse à l’école primaire. Je me souviens notamment du héros attaché au mât pour résister aux Sirènes, ainsi que d’une version du cheval de Troie. Je crois que si cette histoire continue de fasciner depuis des millénaires, c’est parce qu’elle repose sur des images et des ressorts narratifs fondamentaux, primordiaux, qui, comme la fin de La Planète des singes, s’impriment très durablement dans la mémoire.
Pourquoi avoir tellement voulu rendre hommage à l’imaginaire de Ray Harryhausen, notamment à Jason et les Argonautes , dans l’ampleur mythique du film et dans le travail des créatures ?
J’ai voulu faire ce film, lorsque j’ai pris conscience qu’il n’existait pas encore au cinéma, de grande adaptation contemporaine de la mythologie grecque. Alors qu’elle irrigue profondément notre culture et suscite toujours une passion immense. Ray Harryhausen travaillait avec des budgets plus modestes que ceux des grands péplums hollywoodiens des années 1950. Il œuvrait dans l’esprit du cinéma de série B. Son approche artisanale était pourtant d’une remarquable beauté. Harryhausen rendait tangible le fantastique. Il a inspiré des générations de cinéastes, comme Peter Jackson ou Guillermo Del Toro. Je souhaitais transposer sur une vaste toile ce que Harryhausen m’a transmis, en utilisant les moyens considérables et les effets visuels d’aujourd’hui.
Les chants homériques sont composés de récits fragmentés, avec de nombreux retours en arrière et des histoires enchâssées les unes dans les autres. C’est également votre manière de concevoir le cinéma, de Tenet à Inception . Pourtant ce film paraît être le plus linéaire que vous ayez jamais réalisé...
C’est assez paradoxal ! J’ai passé de nombreuses années à discuter avec vous et d’autres, de l’approche non linéaire de mes récits au cinéma. L’ironie du sort a voulu qu’en revenant au texte fondateur le plus ancien de notre culture, je découvre qu’il possédait justement la structure la plus aventureusement non linéaire qui soit ! (Rires).
Selon vous, s’il avait vécu à notre époque, Homère aurait-il pu écrire Tenet ?
Oui. Exactement. (Rires.) En tout cas, j’ai essayé d’être très fidèle à la structure du récit homérique. Ne serait-ce que parce que je la trouve extrêmement stimulante et très efficace pour raconter une histoire. Le récit commence à Ithaque, avec ce mystère : qu’est-il advenu d’Ulysse ? Où est-il ? C’est l’un des plus grands points de départ que la littérature puisse offrir.
Comment Matt Damon s’est-il approprié le rôle d’Ulysse ? Et quels souvenirs du tournage gardez-vous de lui ?
J’avais déjà travaillé avec Matt Damon sur Interstellar et Oppenheimer . Je savais qu’il apporterait à ce rôle ses qualités exceptionnelles d’acteur. C’est un formidable interprète, mais aussi une grande star de cinéma, doté d’un charisme et d’une capacité d’empathie qui lui gagnent les faveurs du spectateur. Dans nombre de ses films, comme Seul sur Mars, Will Hunting, Nouveau départ et d’autres encore, il incarne la figure de l’homme ordinaire. Mais il peut aussi être un guerrier, un héros de bande dessinée comme Jason Bourne. Or Ulysse doit réunir tout cela. Lorsqu’on analyse vraiment ce personnage pour une adaptation, on s’aperçoit qu’il possède souvent des traits qui conviendraient davantage à un rôle secondaire qu’à un premier rôle. L’adjectif le plus souvent associé à Ulysse en anglais est le terme « rusé ». Ulysse est une fripouille. En un sens, si l’on pense à l’univers de Star Wars, c’est Han Solo, pas Luke Skywalker.
C’est-à-dire ?
Ulysse est à la fois un filou et un chef. C’est ce qui rend sa mise au premier plan si délicate. Je voulais que Matt Damon embrasse ce personnage sans rien en atténuer. Sa prestation est remarquable : elle possède quelque chose de très ancré, de très accessible. On a confiance en lui, on s’attache à lui, même lorsqu’il commet des erreurs.
En réalisant L’Odyssée , avez-vous le sentiment de marcher dans les pas de Stanley Kubrick, qui lui aussi a revisité divers genres cinématographiques, notamment le péplum avec Spartacus ? Que lui devez-vous ?
Parmi tous les grands cinéastes, je considère Stanley Kubrick comme le réalisateur le plus purement cinématographique. Je place 2001, l’Odyssée de l’espace parmi l’un des plus grands films qui existent. L’expérience vécue par le spectateur de 2001 est propre au cinéma. Il existe bien un roman de Arthur C. Clarke fondé sur le même matériau, mais il est très différent. 2001, l’Odyssée de l’espace, c’est du cinéma, et seulement du cinéma. Les films de Kubrick sont des expériences que l’on traverse, des lieux dans lesquels on entre et que l’on habite pendant quelques heures. Personnellement, je ne crois pas qu’aucun autre réalisateur soit à ce point, et de manière aussi singulière, aussi purement cinématographique.
Sous son apparence d’épopée à l’ancienne, de quelle manière votre film modernise-t-il la mythologie d’Ulysse pour les spectateurs de 2026 ?
Je ne parlerais pas de modernisation mais plutôt d’un récit présenté dans la langue d’aujourd’hui, c’est-à-dire dans le langage du cinéma. J’ai voulu traduire l’Odyssée d’Homère dans la langue du 7e art. Je ne voulais pas me tourner vers la nostalgie, ni vers le Hollywood des années 1950 ou 1960, ni même vers celui des années 1920, pour définir cette expérience. Je voulais offrir au public un monde cinématographique qui paraisse neuf et immédiatement accessible, comme s’il regardait un film de science-fiction ou un long-métrage contemporain. Pour cela, il fallait sortir l’équipe et les acteurs dans le monde réel, tourner dans de véritables lieux, capter l’ampleur des paysages et fixer l’expérience humaine à l’image, afin de donner au film sa dimension. J’ai voulu que L’Odyssée offre un univers où l’on puisse véritablement se perdre.
Quelle a été la scène la plus difficile à tourner ?
Honnêtement, tout le film fut extrêmement difficile à tourner. Mais pour de bonnes raisons. Nous nous sommes constamment mis à l’épreuve. Tourner sur des bateaux, par exemple, dans des océans souvent agités, sur un vrai navire, dans une mer véritablement houleuse et un mauvais temps réel, aura été évidemment très exigeant. De même, filmer des scènes intimes en studio avec cette énorme caméra Imax qu’il a fallu parvenir à rendre silencieuse, ce qui n’avait jamais été fait auparavant, relevait du défi le plus fou. Nous devions pourtant conserver la mobilité nécessaire de la caméra. Il fallait que le film garde la respiration d’une œuvre actuelle. Nous devions rester dans cette grammaire contemporaine. Il nous a fallu déployer des trésors d’astuces pour faire croire que des mastodontes Imax de 140 kilos paraissent aussi légers que des petites caméras GoPro ! Certaines des journées les plus éprouvantes du tournage furent précisément celles-là. Chaque défi était nouveau. Toutes les semaines, nous changions de pays, de climat, d’atmosphère. Nous passions de la chaleur écrasante au froid et à la pluie. Ce changement permanent gardait tout le monde en éveil.
Diriez-vous que L’Odyssée est aussi une grande histoire d’amour ?
Oui, bien sûr. Avec l’âge et les films que je réalise, il m’apparaît de plus en plus clairement que, lorsque l’on consacre des années à un projet, ce qui nous soutient réellement, ce sont les liens émotionnels que l’on entretient avec l’histoire. L’amour qui est au cœur du film, ainsi que sa dimension familiale, compte énormément pour moi.
La première image frappante est le cheval de Troie ensablé et la dernière se focalise sur l’image d’Ulysse dans les bras de Pénélope...
Oui, et c’est très fort. Vous avez raison de faire ce parallèle. Cela donne à l’ensemble une signification très profonde.
Selon vous, qui est véritablement Ulysse ? Un héros, un survivant, un menteur, un voyageur, ou simplement un homme cherchant à rentrer chez lui ?
Ulysse est tout cela à la fois. Si l’on prétend en isoler un seul aspect, alors il n’est plus Ulysse. C’est précisément ce qui fait l’intérêt de ce personnage. Il n’est pas une figure idéale, mais une figure humaine. C’est l’un des nôtres. Nous nous reconnaissons en lui. Nous n’y voyons pas seulement ce que nous voudrions être, ou ce que nous rêverions d’être, même s’il y a bien de cela en lui. C’est un grand chef, un grand esprit, un grand stratège, mais il possède également des failles.
Que représente Ulysse pour vous sur un plan plus personnel ?
Pour moi, Ulysse demeure insaisissable. Qu’est-ce qui compose un grand personnage de littérature ? Voilà une question difficile à cerner. Je pense que l’effort consistant à réduire un personnage à ses seules caractéristiques est toujours voué à l’échec. Quand on analyse Shakespeare, notamment dans ses tragédies, on parle toujours du « défaut tragique ». Il en va de même chez Aristote et dans bien d’autres systèmes d’analyse. Ces schémas sont utiles pour entrer dans une création artistique, ou même pour l’expliquer. Mais au bout du compte, ils s’évaporent dès qu’il s’agit de se confronter intimement à l’œuvre. Parce que l’être humain ne se réduit pas à de simples schémas analytiques. Toute la force du cinéma consiste à introduire un être humain au cœur des chants homériques. Matt Damon trouve la vérité d’Ulysse de multiples façons et en déploie toutes les couches durant tout le film. Il la relie à sa propre expérience humaine. Dès lors, le personnage n’est plus une construction schématique ou mathématique : il devient organique, vivant, biologique. C’est ce qui change tout.
Que souhaiteriez-vous que les spectateurs qui sortent de la salle après avoir vu votre film comprennent d’Ulysse qu’ils n’avaient peut-être pas perçu auparavant ?
J’aimerais qu’ils ressentent qu’Ulysse possède une intelligence morale dont nous n’avions peut-être pas pleinement conscience. Pour moi, il s’agit d’ailleurs moins d’inventer quelque chose de nouveau que de faire ressortir une qualité qui a toujours été là. Nous avons tous une intelligence morale. Nous sommes tous marqués par ce que nous avons fait dans notre passé. Chez Homère, ces éléments ne sont pas explicités, mais ils apparaissent sous une forme symbolique. Dans une adaptation moderne, on ne peut pas se contenter du symbole pour faire surgir le sens du texte ou le caractère profond d’un personnage tel qu’Ulysse. On doit impérativement le retranscrire consciemment dans le personnage.
Voici donc votre nouvelle vision d’Ulysse ?
Attention ! Tout ce qui est dans le film a toujours été présent dans les chants d’Homère. Disons simplement qu’avec ce film, j’ai mis en scène une nouvelle manière d’exprimer l’Odyssée au cinéma, avec les moyens et les effets visuels d’aujourd’hui.
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