
Avec "L’Odyssée", Christopher Nolan se fait superbement voir chez les Grecs
Un film homérique !
Le plus grand cinéaste de notre époque, Christopher Nolan, s’attaque à la plus vieille histoire du monde avec un budget de 250 millions de dollars et un casting quatre étoiles. Loin des polémiques sur la couleur de peau de ses acteurs, le film est un classique immédiat.
La voilà donc cette Odyssée nolanienne annoncée comme le blockbuster de l’été et précédée de mille rumeurs. Après la trilogie Batman, Interstellar ou Inception, l’Anglais Christopher Nolan – l’homme aux 6 milliards de dollars de recettes et dont la filmographie cumule 18 Oscars – s’y attaque au récit fondateur par excellence, un poème monumental de 24 chants et 12 109 vers, attribué à Homère, un bonhomme dont on n’est même pas sûr de l’existence.
Comme L’Iliade, L’Odyssée aurait été écrit pendant l’âge de bronze, au VIIIème siècle avant notre ère, avant d’être transmis de génération en génération par des conteurs.
L’histoire ?
Après un siège de dix ans, l’armée d’Agamennon réussit à prendre la ville de Troie grâce à la ruse du cheval de bois imaginée par Ulysse. Avec son équipage, ce dernier reprend la mer pour rentrer dans son royaume d’Ithaque et retrouver sa femme Pénélope et leur fils Télémaque. Semé d’embûches, le voyage lui prendra dix autres années.
UN CASTING DE STARS ET... DE POLÉMIQUES
Fort du triomphe d’Oppenheimer il y a trois ans, Nolan peut tout se permettre et Universal ne peut rien lui refuser. Il est donc allé voir le studio avec une ardoise de de 250 millions de dollars et la volonté d’adapter le mythe grec, très rare à Hollywood (en comptant l'oublié Ulysse avec Kirk Douglas en 1954, l'inclassable O'Brother des frères Coen et le médiocre The Return, le retour d'Ulysse en 2024). Universal a dit « Oui mais remplis-moi ce vieil esquif de stars, pour ramener des Myrmidons dans les salles ». Le réalisateur a accepté et facilement convaincu Matt Damon (Ulysse), Anne Hathaway (Pénélope), Tom Holland (Télémaque), Charlize Theron (Calypso) ou Robert Pattinson (Antinoos) d’embarquer avec lui pour une traversée de 2h50.
Histoire de corser son périple, Nolan a également mis en cale l’actrice mexico-kenyanne Lupita Nyong’o pour incarner Hélène « aux bras blancs », Zendaya pour camper la déesse Athéna, l’Anglais Himesh Patel pour incarner le soldat Euryloque et le non-binaire Elliot Page pour être le jeune Sinon. De quoi déclencher la colère du Zeus incontesté de la « tech ».
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« Chris Nolan a profané L’Odyssée afin d’être éligible à un Oscar… Honte à lui ! Il ne s’en remettra jamais », postait en mai dernier Elon Musk sur son réseau X. Le milliardaire prétend que le cinéaste se plie ainsi aux règles des Oscars qui exigent de la diversité pour être éligible au titre de meilleur film.
Le commentateur conservateur Matt Walsh en remettait une couche juste après : « Pas une seule personne sur la planète ne pense réellement que Lupita Nyong’o est “la plus belle femme du monde” (décrite par Homère, N.D.L.R.). Mais Christopher Nolan sait qu’il serait traité de raciste s’il confiait le rôle de “la plus belle femme” à une femme blanche. Nolan est techniquement talentueux, mais c’est un lâche. »
MALGRÉ LE LONG VOYAGE, UNE FLUIDITÉ ET UN ART DE L'ÉLLIPSE
Comme ce fut le cas pour les séries « House of the Dragon » ou le récent film Blanche-Neige d’habitude, ces polémiques servent le projet en générant du buzz et n’ont pas de fondement. La chanson de geste de Nolan a une telle puissance narrative et technique qu’on se fiche royalement que son casting soit blanc, noir ou vert pomme. Après un prologue bavard, elle aligne les moments de bravoure archi-connus, même par les moins hellénistes des spectateurs :
la visite de la grotte du Cyclope,
les chants des sirènes avec Ulysse attaché au mât de son bateau,
l’envoutante Calypso,
la magicienne Circé changeant les hommes en animaux…
Le long-métrage suit deux fils narratifs : le voyage d’Ulysse et le bal des prétendants rodant à Ithaque autour de son épouse. L’enchaînement des tableaux pourrait être lassant mais, cinéaste du mouvement et de l’ellipse, Nolan emballe le tout avec sa fluidité habituelle.
Premier film entièrement capté en format IMAX, L’Odyssée a été tourné en pellicule et sans effets numériques dans huit pays (Maroc, Grèce, Italie, Islande, Écosse…).
Il bénéficie d’un son IMAX 6-Track qui fait vrombir le dossier des sièges à l’unisson des infrabasses de la bande originale.
Parfois desservi par des scènes d’exposition trop longues et un Matt Damon marmoréen, le résultat emporte l’adhésion par sa maestria technique et son ampleur lyrique. Le blockbuster se permet même quelques incises féministes quand la misandre Circé traite les hommes de « porcs violant et pillant » ou quand Pénélope questionne son fils : « Mon expérience ne vaut rien face à tes poils au menton ? ».
Prophète contemporain, Christopher Nolan termine son opus magnum en comparant la chute de l’âge de bronze à celle de notre monde. Et en adressant cet avertissement : « Ne cherche pas les dieux parmi les hommes, tu serais déçu. » Compris Elon Musk ?

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