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De l'éclipse à Ceuta, il n'y a qu'un pas

Dans une semaine, des milliers de personnes traverseront les Pyrénées pour admirer une éclipse. Ils sont les contemporains des hommes et femmes qui, à Ceuta, rêvent de s'inventer un avenir. Entre sentiers balisés et grillages, cette tribune interroge notre rapport aux frontières, aux migrations, aux privilèges de circulation et aux vies que l'Europe choisit de rendre visibles ou invisibles.


Dans sept jours, une éclipse totale sera visible dans le nord de l’Espagne. Des milliers de personnes convergeront vers Bilbao, Saragosse ou Tarragone. Elles lèveront les yeux masqués de petits rectangles de plastique fumé. Elles parcourront des centaines de kilomètres pour assister à quelques minutes d’obscurité. Espérons que les incendies de Gironde et de Navarre seront éteints pour que puisse s’assombrir le ciel! Pourvu que l’on étouffe les flammes pour ne pas gêner le spectacle. Pourvu que l’on asphyxie les plaintes, les polémiques, les rabat-joie, pour ne pas noyer les vacances. Aguafiestas!

Les voyageuses et voyageurs franchiront des frontières sans même les sentir. En avion. En train. En voiture. À pied, parfois, par les grands sentiers entretenus des Pyrénées. Deux traits de peinture, jaune et rouge, blanc et rouge, sur un tronc, une pierre, un poteau : le monde leur indique le chemin. Vous appelez cela un balisage. Pour certain.es cela s’appelle la liberté.

Les randonneurs et randonneuses franchiront les estives et les troupeaux, serrant les fesses à l’approche du Patou mais surtout à l’idée des Ours. Certain.es presseront le pas pour d’autres raisons. Il est des humains à qui l’on a appris, parce que femmes, de naissance ou d’adoption, à toujours regarder derrière iels avant de regarder le ciel. Iels emporteront cette inquiétude discrète qui ne nous quitte jamais vraiment. Arriver en Espagne en 2026 ce n’est pas rien. Malgré les offensives conservatrices qui moississent l’Europe, le grand pays Ibérique continue de faire progresser les droits des femmes et des humains à contre-courant de ceux qui rêvent de les renvoyer au silence. Cela vaut bien quelques heures de marche au pays des plantigrades.

Pendant ce temps, plus au sud, une autre frontière frémit.

À Ceuta, il n’y a pas de balisage

Les chemins ne sont pas entretenus ; ils sont volontairement rendus impossibles. Les frontières ne sont pas dessinées pour guider mais pour blesser. L’acier remplace la peinture. Les caméras remplacent les panneaux. La mer devient un poste-frontière. Jaune et rouge: ce n’est pas un GR, c’est un espoir, un drapeau.

Les mêmes réseaux sociaux qui débordent déjà de conseils pour choisir les meilleures lunettes d’éclipse et le spot le plus instagrammable regorgent de certitudes sur les migrations. Beaucoup ignorent où se trouve Ceuta. Ils ignorent son histoire, les blessures du protectorat espagnol, les siècles de domination, les responsabilités européennes qui continuent de traverser cette frontière. Ils parlent d’invasion là où ils refusent de voir des conséquences.

Ils ne voient pas les naufrages en Méditerranée. Ils ne voient pas les morts dans la Manche. Ou plutôt, ils les voient si souvent qu’ils ne les regardent plus. Invectivent: « Pourquoi ces jeunes hommes ne restent-ils pas se battre pour leur pays ? ». A des milliers de kilomètres des guerres, des dictatures, des avenirs bouchés, des familles pulvérisés, des lambeaux de chair, ils commentent allègrement, ils assignent à d’autres hommes une virilité sacrificielle dont ils ne paieront jamais le prix. Mourir devient soudain une obligation morale, à condition que ce soit toujours le fils de quelqu’un d’autre.

Les mêmes milieux qui célèbrent une masculinité guerrière rêvent aussi de femmes silencieuses, de frontières étanches et d’une nature domestiquée. Leurs obsessions dessinent toujours la même carte : chacun à sa place.

Les migrants chez eux.

Les femmes à leur foyer.

Les ours hors de vue.

Les loups sous terre.

Et que rien ne traverse les lignes que nous avons tracées.

Pourtant la vie ne connaît pas nos frontières. Les oiseaux migrateurs franchiront Ceuta sans contrôle. Les poussières du Sahara continueront de traverser la Méditerranée et saliront nos capots. Les fumées des incendies de Gironde voyageront jusqu’au nord de l’Europe. Le climat ignore nos frontières ; seules les personnes les percutent.

Dans les Pyrénées, une mère ourse apprend à ses petits à éviter les hommes. Pas les falaises, ni les torrents, mais les hommes. Elle est pistée, suivie, photographiée, harcelée. Certains réclament sa mort au nom d’une montagne qu’ils prétendent aimer davantage qu’elle, comme d’autres poursuivent les louves parce qu’elles refusent de disparaître.

En France, en Espagne, des mères apprennent à leurs filles à se méfier des hommes plus que des ours pendant que des chasseurs et certains bergers ne jurent que par une balle dans la tête du mammifère

À Ceuta, d’autres mères apprennent à leurs enfants à reconnaître les courants, les grillages, les uniformes. 

Les leçons changent. La peur reste la même.

Nous avons bâti un monde étrange où une ourse qui protège ses petits devient un problème politique tandis que des enfants engloutis par la mer deviennent une statistique.

Nous racontons que nous défendons la vie mais nous passons un temps considérable à décider quelles vies méritent de l’être.

Nous avons grandi dans le récit de notre propre innocence. L’Europe s’est si longtemps racontée comme le centre du monde qu’elle peine désormais à regarder le monde autrement que depuis son centre. Notre liberté de circuler nous paraît naturelle ; elle est pourtant l’un des privilèges géopolitiques les plus inégalement répartis de notre époque. Nous parlons d’ordre quand il s’agit souvent de préserver des privilèges. Nous parlons de mérite quand il s’agit parfois simplement d’être né du bon côté d’une frontière.

Nous avons inventé deux catégories de voyageurs.

Ceux qui suivent des sentiers balisés.

Et ceux qui empruntent des routes qu’aucune carte n’ose dessiner.

Les premiers traversent les montagnes pour contempler un phénomène céleste.

Les seconds les traversent pour continuer à vivre.

Nous admirons les voyageurs lorsqu’ils poursuivent la beauté.

Nous les redoutons lorsqu’ils poursuivent simplement un lendemain.

Dans sept jours, nous applaudirons le retour de la lumière. Il serait temps d’apprendre aussi à reconnaître les vies que nous maintenons dans l’ombre.


Billet de blog 5 août 2026

Louise Noireau

Autrice, professeure, bénévole, marcheuse

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