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🟨🟧 Michigan : le quitte ou double de la gaucheUn candidat très à gauche a remporté la primaire sénatoriale dans cet État pivot. Son pari peut décider de la majorité au Sénat et peser sur la ligne démocrate pour 2028. Le camp Trump jubile.
Hi everyone, c’est Zeitgeist depuis New York. Un rachat à 111 milliards de dollars, deux studios mythiques mais une chaîne d’information devenue le principal obstacle à la fusion. Je vais vous raconter pourquoi l’avenir de CNN pourrait faire dérailler le grand big-bang des studios d’Hollywood. Le récit étonnant d’une intrigue et d’un bras de fer dans l’entourage du président. Qui osera lui dire qu’il a tort ? Une vieille amie promue par le président débarque dans le bureau ovale avec une valise et des cartons remplis de preuves, mais le président, fâché, envisage de la débarquer. Et pour le Food for Thought, on va tester vos limites. Steak, choucroute et révélations intestinales au menu du régime adopté par plusieurs proches de Trump. D’abord, l’avenir du Parti démocrate qui va se jouer dans le Michigan. Ça peut paraître grandiloquent, mais c’est bien un coup de tonnerre qui a frappé cet État du Nord mardi, lors de la primaire démocrate pour un poste de sénateur. Le gagnant s’appelle Abdul El-Sayed. Il est depuis quelques jours l’un des noms les plus cités sur Fox News. La chaîne est visiblement ravie de s’être trouvé une nouvelle tête de Turc. Un “commie”, c’est à dire un coco, un communiste ! Regardez la faucille et le marteau. Et, en plus, il est musulman. Champagne au siège de Fox News. Le président Trump a même dit, il y a quelques heures à une tribune, que ce médecin est “full of shit”. Mais cette course au Sénat, où il va représenter le Parti démocrate, devrait trancher trois questions qui dépassent largement le sort de ce siège. 1- La gauche de la gauche peut-elle conquérir un État disputé, un État bascule qui a été déterminant pour les dernières présidentielles ? Trump en 2016, Biden en 2020, Trump en 2024. Et qui en 2028 ? Les démocrates ont choisi récemment de faire du Michigan l’une des premières étapes de leur processus de primaire pour la Maison-Blanche, signe de l’importance cruciale qu’ils voient dans cet État. 2- Le Parti démocrate peut-il retrouver les électeurs populaires qui l’ont abandonné ? C’est ça qui déterminera le scrutin de novembre. Et qui servira d’indication pour la présidentielle de 2028, dans ce Michigan crucial et ailleurs. 3- Les démocrates ont-ils encore une chance de reprendre le contrôle du Sénat en novembre et de contenir Donald Trump pendant la seconde moitié de son mandat ? Trois questions, dont les premières réponses s’esquissent dans ce résultat de mardi. El-Sayed a gagné, mais de justesse. Il a fallu attendre hier matin pour confirmer qu’il était bien en tête. Alors que les derniers sondages lui accordaient une avance à deux chiffres, il a devancé la représentante Haley Stevens de moins d’un point. Il n’a pas obtenu la majorité absolue des suffrages démocrates. Mais mais mais, il s’est imposé alors que sa rivale avait 8 fois plus d’argent que lui pour faire campagne (déterminant quand il faut acheter de la pub en masse). Sa victoire est donc à la fois frappante et fragile. Et c’est bien cela qui enthousiasme le camp MAGA. Je vous raconte. Frappante, parce qu’El-Sayed affrontait presque tout ce que le Parti démocrate compte de dirigeants influents dans le Michigan et à Washington. Sa rivale, plus centriste, avait reçu le soutien de la gouverneure Gretchen Whitmer (possible candidate à la Maison-Blanche en 2028), de l’autre sénateur, du chef de la minorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, et d’à peu près tout l’establishment local. Surtout, elle bénéficiait aussi d’un avantage financier écrasant, comme je vous le disais. Selon AdImpact, 64,7 millions de dollars ont été dépensés pour Stevens et ses alliés, contre 7,4 millions pour El-Sayed et les siens. Une débauche inédite de moyens. Jamais autant d’argent n’avait été levé pour une primaire sénatoriale au sein du Parti démocrate. Les chiffres sont déments. À lui seul, le super PAC de l’AIPAC, une organisation de soutien à Israël, a dépensé plus de 30 millions de dollars pour soutenir Stevens… et offert un argument central à son adversaire. El-Sayed a répété pendant la campagne que la politique américaine est prise en otage par l’argent des grandes entreprises, des milliardaires et des groupes d’intérêts. El-Sayed a été habile en transformant son infériorité financière en preuve de son indépendance. La puissance de feu de ses adversaires s’est retournée contre eux, comme un symbole du système qu’il promettait de combattre. Sa victoire reste fragile parce que la carte électorale de la primaire ne valide pas encore complètement sa promesse politique. Comme le souligne avec délectation Fox News depuis hier matin, El-Sayed a dominé dans les comtés qui comptent le plus de jeunes adultes (bref les villes étudiantes) et dans les territoires les plus diplômés. Sa rivale plus modérée, en revanche, a obtenu de meilleurs résultats dans les zones plus populaires et rurales, ainsi que dans celles comptant davantage d’électeurs noirs. C’est tout le paradoxe de la victoire d’El-Sayed, qui fait le tour des chaînes américaines depuis 24 heures, comme la nouvelle figure de l’aile gauche après Sanders, AOC et Mamdani. Il prétend pouvoir reconstruire une coalition populaire grâce à un programme économique offensif… mais il n’a pas été choisi par l’électorat populaire, celui-là même que le Parti démocrate peine à convaincre et qui s’est laissé tenter par Trump dans des États comme le Michigan. Pour gagner en novembre, il devra conserver l’enthousiasme qu’il a soulevé chez les jeunes, urbains, diplômés et souvent plus aisés. Tout en élargissant considérablement sa base vers les électeurs noirs, les classes populaires, les indépendants et une partie des démocrates modérés qui viennent de voter contre lui. C’est précisément ce qui rend le Michigan si important. Donald Trump y a gagné en 2016 puis en 2024, avant de le perdre de peu en 2020. Le républicain Mike Rogers, adversaire d’El-Sayed en novembre, avait lui-même échoué de seulement 0,3 point lors de la précédente élection. Le Michigan est désormais l’un des terrains les plus disputés du pays. Le Michigan sera l’une des premières étapes de la primaire présidentielle démocrate de 2028. Le résultat de novembre pèsera donc inévitablement sur le prochain débat présidentiel. Une victoire d’El-Sayed fournirait à l’aile gauche la démonstration qu’un candidat qui mettrait le cap à gauche toute peut gagner dans un territoire disputé. Elle renforcerait les ambitions nationales de figures comme Alexandria Ocasio-Cortez, l’une de ses principales alliées. Une défaite donnerait au contraire aux centristes un argument puissant. Un candidat capable de séduire la base militante peut rester trop clivant pour conquérir un électorat général. C’était d’ailleurs l’argument de Clinton contre Sanders en 2016. Et les plaies de cette primaire ne se sont jamais totalement refermées. Cette sénatoriale sera l’occasion de trancher ce “et si ?” vieux de dix ans. Depuis cette campagne (âpre, je m’en souviens, je l’ai couverte, c’était tendu sur le terrain) de Bernie Sanders contre Hillary Clinton en 2016, la gauche démocrate défend une théorie. Les électeurs ne se répartiraient plus seulement sur un axe allant de la gauche à la droite. Beaucoup seraient surtout en colère contre les élites économiques et politiques, les excès de la mondialisation, le coût de la vie et l’accroissement des inégalités. Pour les reconquérir, il faudrait donc proposer une rupture, avec une assurance-maladie universelle, la taxation des milliardaires, moins d’influence de l’argent privé en politique et la défense des familles populaires. Selon El-Sayed, certains habitants du Michigan ont voté deux fois pour Trump non parce qu’ils seraient fondamentalement conservateurs, mais parce qu’ils ne font plus confiance à l’establishment des deux partis. Son pari consiste à convertir cette colère en mobilisation populaire. Son message de victoire, au ton très patriotique, s’adressait d’ailleurs au-delà de la gauche. Il leur a parlé du prix des courses… comme l’argument central de Trump en 2024. Les centristes opposent à cette théorie une autre lecture. Dans un État modéré, les démocrates ne pourraient gagner qu’en rassurant les indépendants et les électeurs hésitants, sans les effrayer par des positions jugées trop radicales. On devine déjà la ligne des républicains. Ce sont les arguments que répètent les trumpistes, ravis depuis 24 heures, en présentant El-Sayed comme “le candidat le plus radical d’Amérique”. Ils attaqueront son soutien à l’assurance-santé universelle, sa volonté d’abolir ICE, la police de l’immigration, son opposition à l’aide militaire à Israël et tant d’autres refrains déjà répétés sur AOC et Mamdani. À moins que l’impopularité toujours plus grande de Trump, les inquiétudes économiques, la hausse du prix de l’essence et la guerre en Iran, si impopulaire, n’aident El-Sayed à créer la surprise. Les républicains et leurs groupes affiliés ont déjà promis d’engager 60 millions de dollars pour faire campagne. Car ce qui se joue dépasse le Michigan. Ce scrutin peut décider du contrôle du Sénat. Les républicains détiennent 53 sièges. Pour reprendre la majorité, les démocrates doivent conquérir quatre sièges républicains… sans perdre aucun des leurs. Or celui du Michigan est considéré comme le siège démocrate le plus menacé du pays. Une défaite d’El-Sayed pourrait donc suffire à faire s’envoler les espoirs d’une cohabitation imposée au président Trump. Même si les démocrates prennent la Chambre, ils ne pourront pas imposer un vrai contre-pouvoir à Trump s’ils ne prennent pas aussi le Sénat. C’est pourquoi la sénatoriale du Michigan sera un scrutin déterminant pour la prochaine présidentielle. Le premier test grandeur nature de la théorie populiste de la gauche dans un État pivot. Si El-Sayed gagne, il pourra prétendre avoir trouvé une voie pour réconcilier colère populaire et politique progressiste. S’il perd, les centristes pourraient narguer l’aile gauche en y voyant la confirmation qu’elle est trop radicale pour rassembler les modérés. Quelle que soit l’issue, ce résultat dans le Michigan pèsera sur la ligne du Parti démocrate pour 2028. Dézoom J’ajoute deux regards du camp conservateur sur ce qui se joue dans le Michigan. D’abord le Wall Street Journal, dans un éditorial publié juste avant le résultat du Michigan, interprète surtout cette élection comme le signe d’une banalisation du socialisme aux États-Unis.
L’auteur insiste particulièrement sur le basculement générationnel :
L’éditorial constate que l’étiquette autrefois disqualifiante de “socialiste” a perdu de son efficacité :
Mais la remarque la plus amusante vise les républicains eux-mêmes. Le trumpisme économique rend plus difficile l’opposition à la gauche :
Moins conservateur bon teint que le Wall Street Journal, voici la tribune de Ben Domenech dans le Daily Wire. Domenech, c’est le gendre de l’ancien sénateur républicain (et très anti Trump) John McCain. Dès son titre, “Les démocrates sont officiellement devenus le parti de Daech communiste”, il présente la victoire d’El-Sayed comme l’aboutissement d’une alliance entre islamisme et extrême gauche :
Il attribue la victoire d’El-Sayed à la colère contre les élites économiques, mais réduit ce discours à la recherche de boucs émissaires :
🟨🟧 Le big bang des studios d’Hollywood suspendu à CNNDepuis qu’il avait lancé son opération de rachat de la Warner, le propriétaire de Paramount était resté silencieux. C’est intéressant de noter que David Ellison, fils de Larry Ellison (l’un des hommes les plus riches du monde et proche du président), qui est accusé d’avoir repris en main l’information et les divertissements de CBS pour donner des gages à Donald Trump, a finalement choisi… le New York Times tant décrié par la Maison Blanche pour reprendre la parole et essayer de sauver son opération, évaluée à 111 milliards de dollars. Sa tribune est une réponse aux procédures engagées par les procureurs généraux de douze États (démocrates, vous l’avez deviné) et par les syndicats de scénaristes pour bloquer la fusion, qui verrait le mariage de deux studios historiques d’Hollywood, Warner et Paramount, mais aussi de la grande chaîne historique CBS avec CNN, la première chaîne d’information en continu de l’histoire. D’ailleurs, Ellison affirme (et il n’a pas tort) que le véritable sujet qui mobilise les opposants au rachat, ce n’est ni le cinéma ni les questions de concurrence. C’est bien l’avenir de CNN. La chaîne a beau être désormais très peu regardée aux États-Unis (à la troisième place, avec des scores minuscules), elle reste un symbole du journalisme et de la liberté de la presse dans l’ère Trump. Il commence par balayer les arguments antitrust. Selon lui, ses adversaires décrivent un Hollywood qui n’existe plus, dominé par quelques studios traditionnels. Une fois réunis, Paramount et Warner représenteraient moins de 20 % du temps passé par les Américains devant la télévision, et environ 13 % si l’on inclut YouTube. Le nouvel ensemble ne pèserait que 18 % du box-office américain sur les douze derniers mois. Face à Netflix, Amazon, Apple et Google, soutient-il, Paramount-Warner ne serait donc pas en position d’imposer ses conditions aux spectateurs ou aux créateurs. Cet argument est assez convaincant, mais on peut comprendre qu’il inquiète les réalisateurs, scénaristes, producteurs et acteurs. Ellison rappelle également que l’opération a reçu l’aval de régulateurs représentant 65 pays, dont les États-Unis, ainsi que celui de l’Union européenne et de la Chine. Il en déduit que l’opposition repose sur une inquiétude plus politique. Peut-on lui faire confiance pour diriger CNN, alors que Paramount possède déjà CBS (et qu’on peut observer ce qu’il en a fait) ? C’est bien l’objet de sa tribune. Et le patron de Paramount tente de répondre directement à tous ceux qui le soupçonnent d’avoir voulu reprendre en main politiquement l’information de CBS. Certains diraient qu’il l’a trumpisée, d’autres qu’il ne fait que recentrer une couverture trop à gauche, trop élitiste, trop éloignée des attentes des Américains. La matinale comme le JT du soir sont depuis très longtemps coincés à la dernière place parmi les trois grandes chaînes historiques. Mais le magazine 60 Minutes est l’émission (hors sport) la plus regardée de la télé américaine, et cette institution est en pleine crise après une purge en fin de saison (vous retrouverez les précédents épisodes de ce feuilleton dans les archives de Zeitgeist). Ellison veut nous convaincre qu’il est moins à droite que certains le décrivent. Il assure avoir voté pour des candidats des deux partis et détenir, comme beaucoup d’Américains, des opinions tantôt conservatrices, tantôt libérales. Il affirme ne pas vouloir plier les rédactions à ses propres idées. Il écrit que CNN et CBS doivent présenter l’information “au centre”. Étrange expression, mais si on suit son propos (et qu’on lui accorde le bénéfice du doute), cela veut dire rester indépendants de tout parti ou de toute cause. Soit. Très bien. Sauf que ce n’est pas exactement ce qui se passe à CBS depuis qu’il l’a rachetée. Loin de là. Et sa tribune laisse de côté ce qui alimente cette méfiance. Ellison ne cite ni Donald Trump ni Bari Weiss, qu’il a nommée à la tête de CBS News après avoir racheté son média conservateur, The Free Press. Il ne parle pas des licenciements, des départs de journalistes et des tensions brûlantes autour de l’indépendance éditoriale. D’anciens journalistes affirment avoir subi des pressions pour dire des choses qui n’étaient pas exactes factuellement pour relayer des thèses du président. Pour ceux qui se méfient d’Ellison, ce qu’il a fait à CBS depuis le rachat contredit les garanties qu’il promet dans le New York Times. Ses relations avec Trump renforcent les soupçons. Ellison a organisé en avril un dîner à Washington en l’honneur du président, auquel Bari Weiss a participé. Deux mois plus tard, le département de la Justice a approuvé la fusion. Un actionnaire de Paramount accuse par ailleurs David Ellison et son père Larry d’avoir convaincu Trump en promettant des concessions sur CNN. En clair, mettre au pas la chaîne honnie par le président. Paramount nie catégoriquement avoir pris le moindre engagement auprès de la Maison-Blanche sur l’avenir de la chaîne. C’est donc sur ce terrain que se déroule désormais la vraie bataille. Les douze États démocrates affirment officiellement que leur procédure concerne la concurrence dans le cinéma et la télévision câblée, et non CNN. Pourtant, à Hollywood comme chez les démocrates, la crainte est qu’un groupe proche de Trump contrôle simultanément CBS News et CNN, deux des principales rédactions audiovisuelles. Les salariés de CNN redoutent à la fois des suppressions d’emplois (probables dans le contexte de bascule des usages, surtout s’il y a des rapprochements avec CBS) et un virage éditorial (une couverture moins anti-Trump). La fusion est désormais suspendue dans l’attente d’un procès fixé à mars 2027. La bagarre va se jouer autour de CNN, alors que la chaîne pèse si peu au sein de ce gigantesque ensemble que serait Paramount-Warner. 🟨🟧 Comment ne pas fâcher le présidentDésolé, il faut que je vous reparle du bassin de Donald Trump. Pardon de revenir sur ce feuilleton que j’ai déjà raconté dans Zeitgeist. Je pensais avoir fait le tour du bassin. Mais un nouveau rebondissement mérite que je remette les pieds dans l’eau, car il est très révélateur du bazar dysfonctionnel de la Maison-Blanche. Vous allez comprendre pourquoi. Vous vous souvenez de la polémique sur ce grand bassin, le “Reflecting Pool”, qui s’étend sur le Mall à Washington, entre l’obélisque du Washington Monument et le Lincoln Memorial. Le bassin devant lequel Martin Luther King a prononcé son célèbre discours “I Have a Dream”. C’est ce bassin auquel Trump avait promis, au printemps, de rendre toute sa splendeur. Il suffisait de le vider (le temps d’un petit tour de cortège présidentiel sur le fond du bassin) avant de le recouvrir d’un revêtement bleu. Comme dans une piscine. Et comme il ne voulait pas s’embarrasser d’un appel d’offres, la consigne a été passée de faire appel à une entreprise qui avait déjà travaillé pour des propriétés Trump. Le président voulait absolument que les travaux soient terminés pour les célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance américaine, le 4 juillet. Le résultat fut moins majestueux que prévu. Le revêtement se mit rapidement à former des bulles, puis à se détacher par plaques. Des algues apparurent et l’eau devint verte. Tout cela a déjà coûté plus de 16 millions de dollars. Trump aurait pu reconnaître que la précipitation avait compliqué ce chantier. Ce serait mal connaître son approche de la gestion publique, selon laquelle un problème ne peut jamais résulter d’une mauvaise décision lorsqu’il est possible de l’attribuer à un complot. Le président affirma donc que des “voyous vandales” avaient attaqué son bassin. Il parla d’une entaille de plus de cent mètres, réalisée avec des couteaux, et assura que des caméras avaient filmé des individus découpant le revêtement. Seul problème, les images de vidéosurveillance ne montrent rien de tel. On y voit seulement trois personnes mettre les mains dans l’eau. Comme il fallait néanmoins des coupables, le 19 juin, David Hearn, ancien kayakiste olympique âgé de 67 ans, est arrêté après avoir touché un morceau de revêtement qui se détachait déjà. C’est là qu’entre en scène Jeanine Pirro. Personnage régulier de Zeitgeist, cette vieille amie de Trump, qu’il a nommée procureure fédérale de Washington (c’est-à-dire l’une des magistrates les plus puissantes du pays), était jusqu’alors coprésentatrice de l’émission la plus regardée de Fox News, The Five. Saturday Night Live, sur NBC, la représente avec un verre et une bouteille de vin. L’ancienne vedette de Fox News a donc annoncé triomphalement l’inculpation du kayakiste pour destruction de biens. Elle a décrit un acte “délibéré, violent et commis avec force”, affirmé disposer de preuves considérables et assuré que son bureau établirait la culpabilité de Hearn au-delà du doute raisonnable. Sauf qu’il n’y avait rien. Et donc, fin juillet, Pirro n’a eu d’autre choix que de demander l’abandon des poursuites. L’argumentaire prend dix-neuf pages. Elle raconte avoir reçu du département fédéral de l’Intérieur des centaines de mégaoctets de rapports et de photographies montrant que le revêtement se décollait avant l’intervention de Hearn. La dégradation était, écrivirent les procureurs, “le résultat d’une installation bâclée et non d’actes de vandalisme”. Et voilà pourquoi je vous en reparle. Parce que le président est furieux. Comment cette vieille amie, qu’il a nommée, peut-elle le contredire ainsi ? Il a décidé que c’était du vandalisme, ll n’avait qu’à établir ce que le président avait décidé. Il est allé jusqu’à la contredire publiquement en disant qu’il était en désaccord “à 100 %” avec Pirro et qu’elle avait “craqué” sous la pression d’un juge hostile.
Tout cela a viré au psychodrame lundi. Pendant près de dix minutes, dans le Bureau ovale, c’est l’explication de texte avec Pirro. Tout est mis sur la table, les couteaux, les vidéos, Barack Obama, Joe Biden, l’eau du Potomac et les vandales. Mais Pirro s’est présentée dans le Bureau ovale avec une boîte contenant les documents et les photographies qui avaient conduit ses services à abandonner les poursuites. Ce qui rend la scène cocasse, c’est qu’il y a aussi, dans la pièce, Doug Burgum, le secrétaire à l’Intérieur. Selon les récits du New York Times et de CBS News, le ton monte. Pirro accuse Burgum, en face, d’avoir trompé le président sur l’origine des dégâts afin de dissimuler la responsabilité de son ministère. Et une caméra a filmé Pirro quittant le Bureau ovale avec une valise et un carton. Le lendemain, Trump disait qu’il n’avait pas encore décidé s’il allait garder ou limoger Pirro. Tout ce petit théâtre aquatique peut vous paraître vain. Je comprends. Pourtant, si j’ai décidé d’y revenir dans Zeitgeist, c’est parce que tout ce petit cinéma en dit beaucoup sur le fonctionnement de cette Maison-Blanche. Un chantier présidentiel tourne mal. Un ministère, au lieu d’assumer l’échec, nourrit la théorie que le président souhaite entendre. Le ministère de la Justice transforme cette version en poursuites pénales. Lorsque les preuves rendent la fiction intenable devant un juge, la procureure nommée par Trump abandonne les dossiers. Et quand elle apporte physiquement la réalité au président, dans une boîte, celui-ci préfère encore croire aux vandales invisibles. Le secrétaire à l’Intérieur a dit à Trump ce qu’il voulait entendre plutôt que la vérité. C’est le cœur de l’affaire. Dans le monde de Trump, la fidélité, ce n’est pas seulement défendre le président. C’est protéger le récit qu’il se raconte et raconte au monde. Même s’il faut mentir. Surtout, ne jamais être celui qui contredit l’histoire que se raconte le chef. Mieux vaut encore poursuivre des citoyens pour préserver l’histoire que se raconte le président. 🟨🟧 Le régime steak-choucroute des trumpistesMon 📚 Food for Thought du jour est un peu décalé. Ou littéral, à vous de voir. Si vous êtes des habitués de Zeitgeist (merci, vous êtes de plus en plus nombreux), vous savez que je choisis dans chaque numéro un article, un essai, un discours, parfois un documentaire ou un podcast qui m’a inspiré quelques réflexions, parfois loin de l’actualité. Cette semaine, c’est un article à la première personne dans le New York Times qui m’a laissé songeur. Oui, il alimente mes pensées, car depuis que je l’ai lu il y a trois jours, j’y repense, il me fait rire. Mais j’ai beaucoup hésité avant de vous le présenter en Food for Thought. Je l’ai trouvé presque répugnant, mais c’est aussi ce malaise qui m’amuse. Et si le New York Times est le meilleur journal du monde (à mon avis), ce n’est pas seulement parce qu’il est publié dans la meilleure ville du monde, mais parce qu’il ose parfois choisir des angles que peu de journaux sérieux à travers le monde oseraient publier. J’ai demandé à mon mari si je devais vraiment vous infliger cette histoire. Il m’a encouragé à le faire (vous pourrez vous plaindre auprès de lui). Cet article à la première personne est signé du journaliste Willy Staley, qui s’est mis au régime. Mais pas n’importe quel régime. Le régime suivi récemment par plusieurs hommes proches de Donald Trump. Il s’inspire d’un papier paru en juin dans le Wall Street Journal : “Tout le monde dans le cabinet Trump mange de la choucroute”. Selon le journal conservateur, le vice-président J. D. Vance, le secrétaire à la Santé Robert F. Kennedy Jr., le secrétaire au Commerce Howard Lutnick et le secrétaire aux Transports Sean Duffy ont adopté les conseils alimentaires de Sean O’Mara, un médecin de 63 ans aux recommandations assez inattendues. C’est Kennedy qui a entraîné les autres. Il leur a raconté que cette méthode lui avait permis de perdre 40 % de sa graisse abdominale. Selon le Wall Street Journal, il “se lève tous les matins à 6 h 30 pour faire cuire un steak et manger de la choucroute”. Et “Kennedy voyage souvent avec une réserve de choucroute”. Il se vante également d’avoir converti ses collègues :
Le principe de ce régime est assez radical. Il consiste à manger presque exclusivement de la viande de ruminants nourris à l’herbe (si vous en avez marre des steaks de bœuf, c’est l’occasion de tester le bison, le wapiti ou le cerf), accompagnée du plus grand nombre possible de légumes fermentés. Pourquoi de la viande de ruminants ? Parce qu’ils ont déjà fermenté leur propre nourriture dans leurs estomacs. Staley a donc contacté O’Mara et a décidé de manger comme les membres du cabinet Trump pendant une semaine. Voici comment il décrit le programme :
Le journaliste nous détaille son petit déjeuner composé de bœuf haché et d’une montagne de kimchi, une recette coréenne de chou fermenté. Le déjeuner est plus compliqué. Près des bureaux du New York Times, il commande du steak dans un restaurant espagnol, puis s’installe dans un espace partagé avec ses barquettes de légumes fermentés.
Et ça a marché. Il écrit qu’il se sent mieux. Pourquoi, selon lui ? Les légumes fermentés contiennent peu de calories et il est difficile d’avaler des quantités considérables de viande. Sept cents grammes de bœuf par jour, c’est déjà beaucoup, mais ça reste inférieur au nombre de calories dont son corps a besoin.
C’est ici que l’article devient plus délicat à raconter (surtout si vous lisez Zeitgeist à l’heure du petit déjeuner, gardez la fin pour plus tard). Le médecin chouchou du cabinet Trump s’enthousiasme auprès du journaliste du Times au sujet des effets produits… sur son transit. Là, je me contente de traduire l’article :
Merci au New York Times de me faire rire ainsi. Thank you and goodbye. PhC |































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