L’Odyssée

 

[à l’arrière-plan] Ulysse et les sirènes. Détail du vase antique (vers 480 avant notre ère) du Peintre de la sirène, un peintre céramiste grec anonyme de l’Antiquité. Vase trouvé à Vulci en Italie et conservé au British Museum à Londres. Photographie par Jastrow pour Wikimedia Commons, domaine public.






On parle beaucoup de la sortie du film de Christopher Nolan. Mais quelles sont les premières éditions françaises de ce poème épique ? Publiée en 1716, la plus célèbre est la traduction en prose de la philologue Anne Dacier, qui sert de base à une autre traduction en vers suivie d’une polémique entre les deux traducteurs se terminant par un bon repas. La traductrice d’Homère sera plus tard immortalisée dans le comics américain Wonder Woman.


Datée de la fin du VIIIe siècle avant notre ère, L’Odyssée du poète épique grec Homère prend la suite de L’Iliade
L’Iliade met en scène le héros grec Achille à la fin de la guerre de Troie. En colère pendant une grande partie du récit, Achille mourra lors du combat victorieux des Grecs contre les Troyens. L’Odyssée met en scène les tribulations de son compagnon Ulysse (Odysseus en latin), roi d’Ithaque, pendant les dix longues années pour revenir chez lui et retrouver sa famille, ses biens et son royaume.

La série épique en deux volets est à la fois le double poème fondateur de la culture grecque antique et la toute première œuvre littéraire en Europe. Ce récit mythologique prend son envol pendant la Renaissance pour devenir mythique au cours des siècles suivants.

Que raconte L’Odyssée ?

Après dix années passées à se battre aux côtés d’Achille (la dixième année étant le sujet de L’Iliade), Ulysse, roi d’Ithaque et guerrier aussi intelligent que rusé, tente de revenir chez lui pour retrouver son épouse Pénélope et son fils Télémaque.

Suite à un voyage exténuant de dix ans (soit vingt années passées loin de chez lui) au cours duquel il surmonte de multiples obstacles (tempête, géants anthropophages, monstres marins, sirènes, femmes fatales, ceci dans le désordre), aidé ou empêché par plusieurs déités (dont Athéna, Zeus et Poséidon), avec tous ses compagnons peu à peu décimés, il doit encore trucider les 108 prétendants rôdant autour de son épouse et de ses biens avant de restaurer la paix dans son royaume.

[Un voyage sans problème par voie maritime avec les embarcations de l’époque aurait duré environ deux semaines, d’après nos collègues baroudeurs.]

Cette œuvre magistrale est bien entendu traduite pour toucher un nouveau public. L’Odyssée est traduite pour la première fois en latin (sous le titre Odusia) au IIIe siècle avant notre ère par le poète et traducteur gréco-romain Livius Andronicus, considéré comme le père de la littérature latine. L’Odyssée est ensuite traduite en géorgien et en syriaque avant d’être retraduite en latin (sans doute plusieurs fois) pendant la Renaissance. S’y ajoute une traduction en allemand en 1537.


Les premières éditions françaises

Quelle est la première édition française ? Des traductions très partielles sont signées de la main de Jacques Pelletier du Mans et d’Amadis Jamyn, deux érudits de la Renaissance. Le premier traduit les deux premiers chants (chapitres) de L’Odyssée, qu’il publie en 1547 avec d’autres traductions. Le second débute une traduction de L’Odyssée, mais la laisse en chantier après avoir publié une traduction partielle de L’Iliade en 1580.

Un siècle plus tard, une adaptation libre des poèmes homériques à partir d’une édition latine est publiée en 1681 sous la plume du traducteur Achille de La Valterie. Mais, de l’avis unanime (à l’époque et maintenant), la première traduction fiable en français est l’œuvre de l’érudite classique Anne Dacier, qui gagne sa vie comme éditrice, traductrice et commentatrice de classiques grecs et romains.

Basée sur les textes originaux en grec, cette traduction en prose occupe 15 ans de sa vie. Publiée en 1711 pour L’Iliade et en 1716 pour L’Odyssée, avec une longue préface, de nombreuses notes et un commentaire extensif, elle est célébrée pour sa fidélité aux textes sources. Elle introduit le génie d’Homère dans le monde littéraire français et conquiert un large public dans toute l’Europe (le français étant la langue littéraire par excellence) tout en assurant la célébrité de sa traductrice.

Mais qui est Madame Dacier ?

Anne Dacier (née Anne Le Fèvre) est connue à l’époque sous le nom de Madame Dacier, tout comme Madame de Staël (et non Germaine de Staël) un siècle plus tard.

Née en 1651 dans une famille protestante, elle passe sa petite enfance à Preuilly en Touraine avant de déménager à Saumur. Elle apprend le latin et le grec avec son père Tanneguy Le Fèvre. Philologue de son état, celui-ci brave les conventions de son temps en lui donnant la même éducation qu’à ses frères. Elle lui en sera très reconnaissante et signe ses premières œuvres de la mention Anna Tanaquilli Fabri filia [Anne, fille de Tanneguy Le Fèvre].

Son mariage avec un ami de son père, l’imprimeur-libraire Jean Lesnier, se termine par une séparation en 1670 après la mort de leur fils trois semaines après sa naissance. Jean Lesnier meurt cinq ans plus tard, en 1675.

L’édition de classiques grecs et latins

Anne Le Fèvre déménage à Paris suite au décès subit de son père en 1672 et rejoint l’équipe du philosophe Pierre-Daniel Huet, un autre ami de son père qui est responsable d’une édition complète de classiques grecs et latins sous le nom de Ad usum Delphini [À l’usage du Dauphin].

Pierre-Daniel Huet est un des précepteurs du dauphin Louis de France, fils aîné du roi Louis XIV. Cette série est censée contribuer à l’éducation du Dauphin, mais elle va bien au-delà. Les 64 volumes publiés entre 1670 et 1698 deviennent une institution littéraire.

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Seule femme de l’équipe, Anne Le Fèvre annote d’abord une nouvelle édition latine du poète romain Florus (en 1674), qui rencontre un grand succès alors que le public découvre avec stupéfaction que son éditrice est une femme.

Elle poursuit sa tâche avec des éditions du poète grec Callimaque (en 1675, à titre personnel sur la base d’un manuscrit de son père) et du chroniqueur grec Dictys de Crète (en 1680), qui sont suivis des historiens romains Aurelius Victor (en 1681) et Eutrope (en 1683). Ces nouvelles éditions comprennent une longue préface, de nombreuses notes et un commentaire extensif.

Une nouvelle mode littéraire : les traductions

Mais les goûts du public changent et le public préfère maintenant les éditions françaises annotées aux éditions latines annotées, d’où la nécessité de traductions. Les mauvaises langues assurent que les lecteurs et lectrices sont moins cultivés que par le passé. Mais il faut plutôt y voir un usage de la langue française qui supplante définitivement l’usage du latin.

Après avoir été éditrice, Anne Le Fèvre débute sa carrière de traductrice en traduisant plusieurs œuvres grecques et latines, dont les poètes lyriques grecs Anacréon et Sappho (en 1681) auxquels s’ajoutent les comédiens romains Plaute (en 1683), Aristophane (en 1684) et Térence (en 1688). Les traductions comprennent elles aussi une préface, des notes et un commentaire détaillé.

Le célèbre poète Boileau lui rend hommage dans la préface de sa propre traduction du Traité du sublime de la poétesse grecque Sappho (publiée en 1674), en parlant de «cette savante femme [...] qui travaille maintenant à nous faire voir Aristophane, Sophocle et Euripide en français».

Anne Le Fèvre participe activement à la querelle des Anciens (menés par Boileau) et des Modernes (menés par l’écrivain Charles Perrault, connu pour ses contes) qui agite le monde littéraire de l’époque. Sans surprise, elle prend parti pour les auteurs qu’elle édite ou traduit, à savoir les Anciens.

Suite à son mariage en 1683 avec l’helléniste André Dacier, lui aussi éditeur et traducteur de la série Ad usum Delphini, elle s’installe à Castres. Une période de fortes tensions religieuses oblige le couple protestant à devenir catholique en 1685.

De retour à Paris, elle poursuit ses traductions avec son époux. Ils traduisent ensemble les œuvres du philosophe romain Marc Aurèle (en 1690-1691) et du philosophe grec Plutarque (en 1694).Après avoir lu la toute première édition française des poèmes homériques (datée de 1681), une adaptation par le traducteur Achille de La Valterie à partir d’une édition latine, Anne Dacier est indignée par les approximations et les libertés prises avec l’œuvre d’Homère.

Elle préconise haut et fort un retour aux sources grecques et une version fidèle à l’original. Elle s’attelle à la traduction des deux poèmes épiques à partir des textes originaux en grec, une tâche monumentale à laquelle elle consacre quinze années de sa vie, avec publication de sa traduction en prose de L’Iliade en 1711 et de L’Odyssée en 1716.

Une polémique au sujet d’Homère

Suit une autre traduction française de L’Iliade de la part du poète et académicien Antoine Houdar de la Motte. Ne connaissant guère le grec, l’homme de lettres base sa traduction en vers sur l’édition en prose d’Anne Dacier, chose courante à l’époque.

L’édition abrégée en vers est publiée en 1714 avec 12 chants (chapitres) au lieu de 24 chants. Le texte est enjolivé et mis au goût du jour et, selon les propres paroles du traducteur, amélioré par rapport à l’original. Un essai de Houdar de la Motte critiquant les qualités littéraires d’Homère accompagne en effet la traduction sous le titre peu original de

Discours sur Homère.

Très choquée par ces critiques acerbes, Anne Dacier vole au secours d’Homère et prend la plume pour publier en 1715 son propre essai de 445 pages sous le titre Des causes de la corruption du goût. Les deux traducteurs entament une longue polémique littéraire, justement dénommée Querelle d’Homère et ultime rebondissement de la querelle des Anciens et des Modernes.

Plusieurs autres essais sont signés de la main des intellectuels du temps, dont l’académicien Jean Terrasson, qui prend le parti de Houdar de la Motte, et le philosophe Claude Buffier, qui tente de calmer le jeu en démontrant que Houdar de la Motte et Anne Dacier célèbrent tous deux le génie d’Homère, mais de manière différente.

Les deux traducteurs mettent un terme à cette polémique deux ans plus tard lors d’un dîner littéraire auquel ils sont tous deux conviés et célèbrent le génie d’Homère en buvant à sa santé. Mais l’érudit Jean Hardouin, un ancien collègue des Ad usum Delphini, poursuit cette polémique dans sa propre Apologie d’Homère et remet une fois de plus en cause la valeur littéraire des textes homériques.

Anne Dacier prend à nouveau la plume en 1716 pour publier un nouvel essai de 220 pages intitulé Homère défendu contre l’apologie du R. P. Hardouin. Cette ultime polémique attriste les dernières années de sa vie. Sa santé décline et elle meurt en 1720.

La traduction d’Anne Dacier traduite en anglais

La traduction en prose d’Anne Dacier sert de base à une traduction en vers en anglais de la main du célèbre poète Alexander Pope qui, selon ses propres dires, est fasciné par Homère depuis l’âge de six ans. Fait qui nous paraît choquant maintenant, les traductions de traductions sont fréquentes lorsque le traducteur ne maîtrise pas la langue originale de l’œuvre.

Pope touche le contrat du siècle pour cette traduction — 200 guinées par volume versées par l’éditeur londonien Bernard Lintot — avec publication des éditions anglaises The Iliad en 1715–1720 (en six volumes, soit un volume par an par souscription) et The Odyssey en 1725-1726 (en cinq volumes).

Les poèmes homériques ont déjà été traduits en anglais par le dramaturge et poète George Chapman, un contemporain de Shakespeare qui traduit plusieurs classiques grecs ou latins au cours de sa vie. Chapman publie The Iliad en épisodes à partir de 1598 avant une édition complète des deux poèmes épiques en 1616 sous le titre The Whole Works of Homer.La traduction de Chapman est admirée par Alexander Pope. Mais, du fait de la notoriété de Pope et peut-être aussi de son talent, ou tout simplement parce que sa propre traduction en anglais est basée sur l’excellente traduction en français de sa collègue Anne Dacier, c’est cette nouvelle traduction qui va largement faire connaître Homère au monde littéraire anglais.

La traduction de Pope devient un best-seller — au grand plaisir de son éditeur. Pope touche suffisamment d’argent pour acquérir une belle villa à Twickenham (à l’ouest de Londres) où il crée sa fameuse grotte romantique (qui a survécu à ce jour) et ses jardins, deux sources d’inspiration inépuisables pour ses poèmes futurs.

Dans sa seconde édition française de L’Iliade publiée en 1719, Anne Dacier rédige un essai sur l’édition anglaise The Iliad de Pope, ce qui contribue à la célébrité de la traductrice outre-Atlantique.

On apprend plus tard que Pope, fatigué par l’énorme travail produit pour la traduction de The Iliad, ne traduit lui-même que douze chants (chapitres) de The Odyssey. Il tente sans succès de cacher la collaboration de deux autres poètes, William Broome (qui traduit huit chants) et Elijah Fenton (qui traduit quatre chants). Cette attitude peu professionnelle ternit sa réputation pendant quelque temps, mais n’a pas d’incidence sur les ventes des deux best-sellers.

Une célébration quasi unanime

Dans le monde littéraire français, à l’exception de l’homme de lettres Paul Tallemant (un membre influent des Modernes) qui tente de critiquer son époux pour la viser elle-même dans un épigramme, Anne Dacier est célébrée par Voltaire, qui la définit comme «l’un des prodiges du siècle de Louis XIV », et par Gilles Ménage, qui la décrit comme «la femme la plus savante qui soit et qui fût jamais ». Elle est tout autant célébrée par Boileau, La Bruyère, La Fontaine, Saint-Simon, Sainte-Beuve et bien d’autres.

Mais elle n’échappe pas complètement aux critiques misogynes hors de l’hexagone, notamment de la part du philosophe allemand Emmanuel Kant dans son livre Observations sur le sentiment du beau et du sublime (paru en allemand en 1764): «Une femme qui a la tête pleine de grec, comme Mme Dacier, ou qui interroge les fondements de la mécanique, comme la marquise du Châtelet, pourrait tout aussi bien porter la barbe ; cela exprimerait peut-être mieux l’apparence générale réelle à laquelle elles aspirent. » Mais Kant a sans nul doute lu leurs œuvres, qui ont peut-être inspiré ses propres écrits.

En 1951, pendant l’âge d’or des comics américains, Anne Dacier est l’héroïne d’une bande dessinée biographique de deux pages dans la série Wonder Women of History du numéro 48 de Wonder Woman (publié par DC Comics). Elle est reconnue comme une intellectuelle pionnière dont la vie reflète l’esprit d’émancipation du personnage de Wonder Woman. Elle a en effet surmonté les barrières liées à sa condition de femme pour devenir une traductrice renommée et respectée de textes anciens, y compris les fameux poèmes homériques.

Remerciements:

Cet article doit beaucoup à Wikipédia et tous ses contributeurs et contributrices qui sortent peu à peu les traductrices/autrices de l’oubli, rédigent et traduisent leurs pages Wikipédia dans plusieurs langues (22 langues pour Anne Dacier) et les illustrent en conséquence.

Crédits illustration:

[au premier plan] Portrait d’Anne Dacier par la peintre et miniaturiste Marie-Victoire Jaquotot. Miniature inspirée d’un tableau du peintre et graveur Roger de Piles. Département des arts graphiques du Musée du Louvre. Image disponible dans Wikimedia Commons, domaine public.


Par Marie Lebert
Contact : marie.lebert@gmail.com

seingelt

06/08/2026 à 14:57

Bon article, petite erreur : Odysseus : ce nom vient du grec des origines, c'est le nom du personnage principal, Odysseus polytropos, non du latin Ulixes, d'où vient par contre notre Ulysse, seul le nom du livre gardant ses racines grecques d'Homere, Odusseia

Jieff

06/08/2026 à 18:13

Intéressant article, qu'il conviendrait de corriger à la marge. Aristophane est un auteur comique grec

seingelt

06/08/2026 à 18:48

Bon article, petite erreur : Odysseus : ce nom vient du grec des origines, c'est le nom du personnage principal, Odysseus polytropos, non du latin Ulixes, d'où vient par contre notre Ulysse, seul le nom du livre gardant ses racines grecques d'Homere, Odusseia



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