BERNARD HAYOT PROMET DE LÉGUER SA FORTUNE À LA CTM

 


BERNARD HAYOT PROMET DE LÉGUER SA FORTUNE À LA CTM


J’étais en train d’assassiner un café chez moi quand la phrase est tombée sur mon iPhone comme une noix de coco larguée depuis un hélicoptère de combat : BERNARD HAYOT PROMET DE LÉGUER SA FORTUNE À LA CTM.


PARDON ?


J’ai relu. Une fois. Deux fois. Sept fois. J’ai retourné le téléphone. Je l’ai secoué. J’ai regardé mon café. J’ai regardé mon chien. J’ai regardé une plante. Personne ne voulait prendre ses responsabilités.


HAYOT. FORTUNE. CTM.


Trois mots qui, réunis dans cet ordre, devraient normalement déclencher les sirènes, fermer l’aéroport et faire apparaître le préfet en sueur sur Martinique La 1ère. C’était Apocalypse Now avec un budget primitif.


J’ai terminé mon café. Il était froid. Je suis parti. Direction : N’IMPORTE OÙ MAIS VITE.


Dehors, Fort-de-France cuisait à 220 degrés, thermostat 7, chaleur tournante. Les voitures rampaient. Les klaxons prophétisaient. Un scooter passa à ma droite avec la détermination d’un homme poursuivi par ses propres décisions fiscales.


À la radio : rien. DE LA MUSIQUE. C’était pire.


Le silence institutionnel. Le calme avant Excel.


Car déjà je voyais la CTM barricadée, des juristes courant dans les couloirs, des directeurs financiers récitant des psaumes, un notaire sanglotant à côté d’un ficus. Le capitalisme antillais venait-il d’inventer sa forme terminale ?


LE BRAQUAGE À L’ENVERS ?


Ce milliardaire béké surgit dans la banque, cagoule sur la tête, pose cinquante palettes de billets devant le guichet et hurle :


— PRENEZ TOUT !

— Monsieur Hayot, calmez-vous.

— JE VOUS INTERDIS DE ME RENDRE LA MONNAIE !


À midi, la Martinique avait déjà dépensé l’héritage quatorze fois. Tramway jusqu’au Prêcheur ! Métro sous la baie de Fort-de-France ! Bus à l’heure !


Non.


Bon, là j’exagère.


Restons dans la science-fiction crédible.


Canalisations en vibranium ! Climatisation des écoles ! Agriculture ! Logements ! Culture ! Énergie ! Un téléphérique Schœlcher–Morne-Rouge avec arrêt boulangerie !


Et naturellement : LE COMITÉ.


Parce qu’aucune somme d’argent public, même tombée directement du ciel dans une mallette tenue par l’archange Gabriel, ne saurait survivre plus de quarante-huit heures sans qu’apparaisse : LE COMITÉ STRATÉGIQUE TRANSVERSAL DE PRÉFIGURATION DE LA MISSION INTERSECTORIELLE CHARGÉE D’ÉTUDIER L’OPPORTUNITÉ DE CRÉER UN COMITÉ DE PILOTAGE.


Budget : 1,4 million. Durée : dix-huit mois. Consultants : douze. Réunions : quarante-sept. Petits fours : classifiés secret-défense.


Livrable final : PowerPoint, 186 diapositives.


Slide 186 : « Une réflexion complémentaire apparaît nécessaire. »


J’AI HURLÉ.


Une dame à l’arrêt de bus m’a regardé.


— C’EST POUR LE PATRIMOINE !


Elle a changé de trottoir.


Mais soudain, le rire s’est coincé.


Parce que derrière cette farce gigantesque rôde une vraie bombe. Si un tel legs se matérialisait, l’argent ne ferait pas disparaître d’un claquement de doigts les vieilles questions martiniquaises sur la richesse, la propriété, la concentration économique, la vie chère et le pouvoir.


Au contraire.


Il mettrait un mégaphone devant elles.


À QUI APPARTIENT LA RICHESSE D’UN TERRITOIRE ? QU’EST-CE QU’UNE FORTUNE DOIT AU PAYS OÙ ELLE S’EST CONSTRUITE ? ET NOUS, BORDEL, QU’EST-CE QU’ON EN FERAIT ?


Silence.


Le soleil frappait comme un huissier venu saisir l’île. J’avais chaud. Je ne savais même plus où j’allais.


Et là, j’ai compris la vérité fondamentale de l’économie martiniquaise : vous pouvez léguer des milliards à la CTM. Découvrir du pétrole sous Le Morne-Vert. Retrouver le trésor des Templiers sous la cathédrale Saint-Louis. Faire pleuvoir des lingots sur la Savane des Pétrifications.


À la fin, la vraie question restera la même :


QU’EST-CE QU’ON EN FAIT ?


Parce que si un jour la Martinique ne peut plus dire : « ON N’A PAS LES MOYENS », alors il ne restera plus personne derrière qui se cacher.


Ni Paris. Ni les Békés. Ni l’État. Ni le manque d’argent.


Seulement nous.


Nos choix. Notre intelligence. Nos contradictions.


Et nos conneries.


Ce jour-là, Bernard Hayot ne nous aura pas seulement légué sa fortune. Il nous aura légué quelque chose de beaucoup plus encombrant :


LE VERTIGE.


Parce qu’une fois qu’on ne pourra plus dire : « ON N’A PAS LES MOYENS », il faudra répondre à une question beaucoup plus emmerdante :


« ALORS, POURQUOI ON N’Y ARRIVE PAS ? »


#Fiction

Commentaires