Les nouvelles sont mauvaises. Trump bannit des journalistes
Hi everyone, c’est Zeitgeist en ce lundi.
À six semaines des élections, il se passe quelque chose dans la famille républicaine.
Je vais vous raconter l’histoire d’une élue républicaine qui avait gagné avec vingt points d’avance il y a deux ans, mais craint de perdre son siège. Elle achète des publicités pour critiquer Trump sur l’immigration.
Au Texas, Karl Rove, l’ancien stratège de George W. Bush, annonce qu’il votera… démocrate !
Dans Zeitgeist également :
la thèse d’un historien qui annonce la fin de l’âge américain.
le scénariste Aaron Sorkin, qui, lui, veut encore croire aux promesses de son pays. Je vous raconte pourquoi son optimisme me touche autant qu’il me déprime.
Et pour finir, apportez une pomme. Ou une banane. Je vous raconte pourquoi des inconnus se retrouvent autour de prétextes absurdes dans des lieux publics.
🍘🍏
Quand Fox défend CNN contre Trump, ce n’est pas banal.
Tout est parti de la décision soudaine, vendredi, de Donald Trump de bannir de la Maison-Blanche les journalistes de CNN, de MS NOW (l’ancienne MSNBC, la chaîne d’info la plus favorable aux démocrates) et de Politico.
Depuis, les journalistes des deux chaînes doivent faire leurs duplex sur le trottoir devant la Maison Blanche.
Le président les trolle sur son réseau social en faisant mine de vider les poubelles.
CNN, qui devait être la chaîne de pool (c’est-à-dire l’équipe qui filme pour toutes les chaînes) ce lundi à New York pour la première journée du président Trump avant son discours à l’Assemblée générale des Nations unies demain, a appris cette nuit qu’une autre chaîne en sera chargée.
Tout cela se réglera devant les tribunaux, comme l’a fait Associated Press qui avait été puni pour avoir refusé de rebaptiser le golfe du Mexique en “golfe d’Amérique” comme le souhaitait le président.
Quelle mouche a donc piqué le président ?
Le Wall Street Journal raconte ce matin ce qui s’est passé. Vendredi, sa proche collaboratrice Natalie Harp lui a montré des extraits de MS NOW dans lesquels des présentateurs le critiquaient.
La belle affaire, MS NOW le critique matin, midi et soir, comme Fox News critique les démocrates. Rien de nouveau.
Mais le Wall Street Journal raconte que cet extrait a rendu Trump furieux. Et c’est cela qui l’a décidé à décréter cette interdiction.
Trump en colère contre la presse ? Rien de nouveau. Il avait déjà envisagé de bannir des médias. Jusque-là, ses collaborateurs l’avaient convaincu de ne pas mettre ses menaces à exécution.
Alors pourquoi maintenant ?
Je vais vous expliquer dans un instant pourquoi. Et ça a moins à voir avec sa détestation de la presse que le contexte périlleux pour lui, entre l’Iran et les élections de mi mandat.
Mais il y a le contexte, et il compte. Le Wall Street Journal raconte que deux de ses proches conseillères n’étaient pas là pour l’en empêcher.
La porte-parole Karoline Leavitt vient de quitter la Maison-Blanche, je vous l’avais raconté ici (les raisons de son départ soudain restent mystérieuses, quelque chose s’est-il cassé avec le président ?).
Et surtout, sa chief of staff, l’équivalent de sa secrétaire générale, Susie Wiles, n’était pas là de la semaine. Elle était en Floride où elle se faisait soigner pour un cancer (elle a d’ailleurs annoncé il y a quelques jours qu’elle était en rémission).
Le Wall Street Journal raconte que les collaborateurs ont été pris par surprise, et que de nombreux soutiens de Trump pensent que c’est une très mauvaise idée.
Dans certaines émissions de Fox News ce week-end, j’ai entendu certaines personnalités de la chaîne justifier cette décision du président.
Comme Joey Jones, qui coanimait hier soir le Big Weekend Show :
“Regardez ces deux chaînes en particulier : une avalanche de “selon une source anonyme”, puis toutes ces rumeurs, tous ces ragots, un flot incessant.”
“Elles ont fait de l’opposition à Trump leur marque de fabrique, l’identité de leurs chaînes.”
“Est-ce que cela justifie cette décision ? Peut-être pas. Est-ce que je vais verser une larme, m’en inquiéter, me tordre les mains ou publier un communiqué ? Non, absolument pas.”
“Ces deux chaînes en particulier se sont, à mon avis, donné pour mission de mener cette guerre contre le président Trump. Je ne pense pas que cela durera très longtemps. Et je ne vais pas soutenir cette décision ni la défendre, mais je ne vais pas non plus verser une larme, parce que je la comprends. Du point de vue du bon sens, je la comprends très bien.”
Notez qu’il dit “je ne vais pas soutenir cette décision ni la défendre”, car la chaîne est bien embarrassée. En coulisses, des journalistes de Fox disent que c’est une très mauvaise idée mais, pour l’instant, la chaîne n’a pas pris officiellement position pour défendre ses rivales contre le président.
Mais, sans attendre l’avis officiel de ses chefs, une de ses journalistes l’a fait à l’antenne.
Dans l’une des émissions les plus importantes de la chaîne.
Je vous raconte.
C’était hier matin, dans Fox News Sunday, la grande émission politique du dimanche de la chaîne conservatrice.
Présentée cette semaine par Jacqui Heinrich, l’une des correspondantes de la chaîne à la Maison-Blanche. Elle préside aussi cette année la WHCA, la White House Correspondents’ Association, l’association des journalistes accrédités à la Maison-Blanche.
Et c’est cette journaliste de Fox News, dans la grande émission politique de Fox News, qui s’est chargée de rappeler au président que la liberté de la presse ne dépend pas de son humeur. Elle a convié pour cela sa consœur de CBS, Weijia Jiang, qui présidait avant elle la WHCA.
Jiang : “Je pense qu’il faut être très clair sur ce dont il s’agit et sur ce dont il ne s’agit pas. Ce n’est pas un caprice de trois médias mécontents de ne plus pouvoir entrer à la Maison-Blanche ou dans le Bureau ovale. C’est un sujet de préoccupation sérieux pour le public, parce qu’une attaque contre un média est une attaque contre tous, quelle que soit sa position sur l’échiquier politique. Cela limite les informations que les journalistes présents à l’intérieur peuvent recueillir, mettre au jour et transmettre au public, afin que les citoyens puissent prendre des décisions éclairées, particulièrement en année électorale. Je comprends donc que certains montrent les journalistes du doigt en leur disant : vous savez, être à l’intérieur de la Maison-Blanche n’est pas un droit.”
“Dès lors que vous accordez cet accès à un média, vous ne pouvez pas le lui retirer simplement parce que vous n’aimez pas ce qu’il dit.”
Heinrich ajoute que certains soutiens de Trump, qui “partagent ses critiques à l’égard de la couverture médiatique dont il fait l’objet”, “applaudissent cette décision” :
“Mais que se passera-t-il, et ces personnes devraient y réfléchir, lorsque les rôles seront inversés et qu’un démocrate occupera peut-être le Bureau ovale ?”
Déjà vendredi, après l’annonce du président (que certains de ses collaborateurs ont découverte sur son réseau social), Heinrich avait rappelé ces principes.
Samedi, après que leurs badges ont été désactivés et qu’ils n’ont plus pu accéder à la Maison-Blanche, Heinrich a demandé le rétablissement immédiat de leurs accréditations :
“Les conséquences dépassent ces organisations : un critère utilisé pour exclure un média en raison de sa couverture pourrait être appliqué à n’importe quel autre média à l’avenir.”
Heinrich explique aux téléspectateurs de Fox News pourquoi cette décision concerne aussi ceux qui peuvent encore franchir la grille. Et ceux qui ne la franchiront jamais :
“Cela va au-delà des droits des journalistes. Il s’agit du droit du peuple américain à recevoir un compte rendu complet et indépendant des activités, des politiques et des décisions de la personne qui occupe la plus haute fonction du pays.”
Trump, lui, trouve pourtant tout cela tout à fait logique. Voici ce qu’il disait vendredi dans le Bureau ovale :
“Il y a quelque chose qui ne va pas dans un pays qui permet aux gens d’écrire des articles délibérément négatifs.”
“S’ils veulent les écrire, très bien. Mais je ne suis pas obligé de les laisser entrer dans ma… dans la maison du peuple.”
Le président considère l’accès comme une faveur. Heinrich lui rappelle que les citoyens doivent pouvoir examiner l’action de leurs élus, que cela leur plaise ou non.
Ce qui (à mon avis) est le plus intéressant dans cette histoire, c’est : pourquoi maintenant ?
Oui, ça fait onze ans que Donald Trump a engagé un bras de fer quasi permanent avec la presse en général et ces médias en particulier. Pourquoi les bannir maintenant ?
J’aurais pu en faire quelques paragraphes dans mon livre Armes de distraction massive (Grasset).
Tout cela ressemble à une tentative purement trumpienne de distraire et détourner l’attention des Américains par un président qui accumule les revers et cherche à changer de sujet.
Je vous l’ai raconté ces dernières semaines dans Zeitgeist. Une large majorité des Américains ne digère pas sa guerre contre l’Iran. Le prix de l’essence inquiète les Américains. La Réserve fédérale vient de relever ses taux malgré les pressions de la Maison-Blanche. La Cour suprême vient de bloquer ses tentatives de restreindre le vote par correspondance. Les élections de mi-mandat approchent.
J’ai lu dans le New York Times cette phrase de Sarah Matthews, qui a été la porte-parole adjointe de la Maison-Blanche pendant le premier mandat de Trump :
“Il pense pouvoir intimider n’importe qui ou n’importe quelle organisation pour obtenir ce qu’il veut […] Il rencontre de la résistance chez les juges, à la Fed, dans son propre parti, et il s’en prend aux autres.”
Attaquer la presse, cela lui permet de déplacer la conversation vers un affrontement familier, qu’il connaît, dont il maîtrise tous les ressorts, et qui peut électriser une partie de sa base qui pour l’instant hésite à aller voter.
Mais c’est aussi la limite de cette tentative de diversion.
Elle occupe les journaux télévisés (encore le ABC World News Tonight ce dimanche soir, le plus regardé du pays) et les bandeaux de chaînes d’info, mais est-ce que cela convainc un seul électeur trumpiste déçu d’aller voter pour ses candidats ?
🟨20 points d’avance, et soudain la peur de Trump
J’ai l’impression de radoter.
De vous faire, Zeitgeist après Zeitgeist, la chronique d’une défaite annoncée.
Nous sommes à six semaines et un jour des élections de mi mandat, et les choses ne se présentent vraiment pas bien pour les républicains. Je vous racontais dans le dernier numéro qu’une vague bleue démocrate est en train de se former.
Il faut rester prudent. Mais côté républicain, il y a des signes qui confirment que quelque chose ne tourne pas rond.
Je vais vous raconter dans un instant quelque chose de stupéfiant au Texas, mais d’abord, la Floride.
Le cas d’une élue républicaine à la Chambre des représentants qui fait la une des chaines hispanophones (comme ici Univision) pour une publicité qu’elle vient de diffuser.
Il y a deux ans, María Elvira Salazar remportait sa circonscription de Miami avec vingt points d’avance. Oui, 20 points d’avance. Large. Le genre de résultat qui devrait lui permettre de dormir tranquille.
Pourtant, cette semaine, l’élue républicaine vient d’acheter des espaces publicitaires sur les chaînes locales pour critiquer Donald Trump ! Et pas sur n’importe quoi, sur l’un des sujets sur lesquels il a construit ses victoires.
L’immigration.
Face caméra, elle s’adresse directement à lui :
“Monsieur le Président, certaines de vos mesures en matière d’immigration sont allées trop loin.”
“Les mêmes Hispaniques qui vous ont aidé à accéder à la Maison-Blanche en 2024 se sentent aujourd’hui trahis.”
Oui, “Trahis” ! Le mot claque dans cette publicité républicaine.
Alors, quand on regarde de plus près, dans la circonscription de Salazar, près des trois quarts des habitants sont hispaniques. En 2024, Trump s’y était imposé avec près de quinze points d’avance.
María Elvira Salazar appartient à l’équipe dirigeante des républicains à la Chambre. En février, Donald Trump lui accordait son soutien “complet et total” pour sa réélection :
“ELLE NE VOUS DÉCEVRA JAMAIS !”
Que diable s’est-il passé depuis ? Dans sa publicité, Salazar rappelle que la moitié des personnes détenues par ICE, la police de l’immigration, n’ont aucune condamnation pénale ni aucune poursuite en cours. Dans le sud de la Floride, où les communautés hispaniques, venues de Cuba, du Nicaragua, sont très nombreuses, des shérifs sont de plus en plus mal à l’aise à l’idée d’expulser des immigrés qui n’ont commis aucun crime.
Salazar avait promis que l’administration Trump ne ciblerait pas les immigrés installés depuis longtemps, parents d’enfants américains, qui travaillent et payent leurs impôts. Elle pensait que Trump se concentrerait sur les délinquants.
Aujourd’hui, elle doit défendre son siège face au démocrate Eliott Rodríguez. Un autre candidat cubano-américain, un autre ancien journaliste télé.
Un sondage commandé par la campagne de Rodríguez les donne à égalité. Salazar n’a pas encore perdu, mais sa réélection est loin d’être acquise.
Et cette publicité dit quelque chose de l’inquiétude d’une élue largement élue il y a moins de 2 ans.
Alors Salazar essaye de trouver des circonstances atténuantes au président Trump, qui serait mal conseillé.
Elle lui propose même d’être pour l’immigration ce que Lincoln fut pour l’esclavage et Reagan pour le communisme.
“Je ne parle pas de leur accorder une amnistie. Je parle de leur donner une vie digne dans cette terre promise.”
Sauf que Salazar a voté la loi qui a considérablement renforcé les moyens d’ICE. Elle avait aussi défendu les conditions de détention dans le centre de rétention “Alligator Alcatraz”, dont je vous avais parlé dans Zeitgeist et qui a depuis fermé. Son adversaire l’accuse de prendre ses distances parce que la politique de Trump est devenue un poison électoral.
Vendredi, Trump lui a répondu. Elle serait devenue un peu “molle” :
“Sans moi, elle n’aurait pas été élue.”
Dézoom
Après la Floride, le Texas.
J’ai lu dans le Wall Street Journal une tribune de Karl Rove qui annonce qu’il votera pour un démocrate en novembre.
C’est un peu comme si un architecte venait vous annoncer que sa maison, qu’il a bâtie lui-même toute sa vie, est devenue inhabitable.
Vous vous souvenez peut-être de Karl Rove. Vous l’avez certainement aperçu tout près de George Bush pendant les huit ans de son mandat. Il était son plus proche conseiller à la Maison-Blanche, son stratège politique. C’est une figure de l’appareil républicain.
Au Texas, il est l’un de ceux qui ont contribué à transformer un bastion démocrate (oui, oui, le Texas était acquis aux démocrates, pas un seul gouverneur républicain depuis plus d’un siècle) en forteresse conservatrice.
Il plaisante en rappelant qu’à son arrivée, en 1976, il y a un demi-siècle, les républicains étaient si peu nombreux qu’ils auraient presque pu tenir leur convention dans une cabine téléphonique.
Voilà donc cet homme respecté dans le parti, éditorialiste à Fox News et au Wall Street Journal, qui écrit, dans le grand quotidien du conservatisme économique américain :
“En novembre, je voterai pour un démocrate pour la deuxième fois seulement de ma vie.”
Il ne veut pas donner sa voix à Bo French, un candidat républicain pour une élection locale, qu’il juge raciste.
Mais son propos va au-delà de ce scrutin local :
“Le Parti républicain compte un nombre croissant de Bo French, et pas seulement au Texas.”
Il dénonce une partie des républicains qui rêvent d’une Amérique composée des descendants blancs des premiers colons européens, des antisémites qui prétendent “simplement poser des questions”, des misogynes, des complotistes :
“Ces gens affaiblissent le Parti républicain, ils ne le construisent pas. Je refuse d’y prendre part.”
La tribune de Rove ne nomme même pas le président Trump.
Mais c’est un avertissement pour son parti avant les élections de mi-mandat.
Rove conteste l’idée que tout devrait être accepté pour obtenir la victoire des républicains. Et il l’écrit aux lecteurs du Wall Street Journal, le temple du conservatisme.
Son argument n’est pas juste moral. Il est aussi électoral. Selon Rove, les républicains ont conquis le Texas parce qu’ils ont été capables (quand Bush était gouverneur dans les années 90) d’accueillir des électeurs d’origines diverses autour de valeurs conservatrices communes. Rove prévient que l’obsession identitaire menace cette construction, et c’est comme cela qu’un grand parti peut s’autodétruire.
Il a enfoncé le clou ce week-end lors d’un colloque organisé par The Atlantic :
“Le problème, c’est que mon parti est infiltré par ces gens. Il y a ceux qui disent : “Je ne fais que poser des questions”, les complotistes déjantés, ceux pour qui la masculinité signifie que les femmes ne devraient pas voter. Enfin, il faut qu’on se débarrasse de ces gens.”
“Les démocrates ont leurs propres problèmes, je vais les laisser s’en occuper.”
🟨🟧 La chute de l’empire américain
Les parallèles entre la chute de l’empire romain et celle de l’empire américain sont de telles tartes à la crème dans la presse américaine qu’il n’est pas toujours nécessaire de s’y arrêter.
Et pourtant il faut que je vous parle d’un article de ce genre dans la revue The Atlantic. Il est signé par Phillips Payson O’Brien, un professeur d’études stratégiques à St Andrews. Il est américain mais enseigne au Royaume-Uni, qui connaît deux ou trois choses sur la chute des empires.
On imagine spontanément la fin d’un empire comme un événement spectaculaire. Le sac de Rome. La prise de Constantinople. La chute du mur de Berlin.
On pense moins à un problème de ravitaillement dans le golfe Persique. C’est pourtant là que Phillips Payson O’Brien nous invite à regarder.
Il signe un texte au titre sans précaution : “The American Age Is Over”.
Oui, l’âge américain est terminé, selon lui. Terminé. Pas en train de se terminer. Terminé. Point final.
Je pourrais contester longuement ce verdict, mais ce n’est pas l’objet de ce Zeitgeist. Je préfère m’arrêter sur ce raisonnement qui mérite qu’on s’y penche. Ce professeur parle de ce qui arrive quand un pays continue de se penser comme une superpuissance alors que les conditions de sa puissance ont changé.
“L’âge américain qui a suivi la Seconde Guerre mondiale devait finir un jour. Ce qui est stupéfiant, c’est la soudaineté avec laquelle ce moment est arrivé. Au cours des six derniers mois, la puissance américaine (longtemps incarnée par les meilleurs équipements militaires du monde, les personnels les mieux entraînés, un réseau mondial de bases et de systèmes logistiques, et des partenariats militaires et diplomatiques aux quatre coins du monde) s’est révélée insuffisante pour vaincre l’Iran, un régime répressif, économiquement stagnant, armé de missiles et de drones bon marché.”
Bien entendu, il y eut le Vietnam, l’Irak, l’Afghanistan. L’Amérique a déjà perdu des guerres, et comme je vous l’ai écrit plus tôt, il est devenu si banal de lire les avis mortuaires de sa puissance.
O’Brien le sait bien. Mais ce qu’il écrit, c’est que malgré ces échecs, une conviction avait survécu.
Que, dans les moments de vérité, les Américains auraient toujours davantage de moyens, davantage de réserves, davantage d’alliés. L’étoile américaine pouvait avoir pâli, elle demeurait celle qui brillait le plus. Il restait quelque chose derrière. Une profondeur.
C’est cette conviction que la guerre contre l’Iran aurait (selon lui) abîmée.
Il prend l’exemple de Bahreïn. Une base navale américaine. Le quartier général de la Cinquième Flotte, “sur laquelle la marine américaine s’appuyait depuis des décennies pour ravitailler ses navires au Moyen-Orient”.
O’Brien raconte que la mise hors service de cette base a obligé la marine à étirer son ravitaillement jusqu’à Diego Garcia, à plus de 3 200 kilomètres du détroit d’Ormuz. Tout devient plus long, plus cher, plus éprouvant. Les équipages restent en mer. Les navires s’usent. Les familles s’inquiètent.
“Lors d’une récente réunion de questions-réponses, rapporte Navy Times, un militaire a interrogé l’amiral Daryl Caudle sur la possibilité de récupérer ses effets personnels à la base de Bahreïn. “Nous n’y retournerons pas de sitôt”, a répondu Caudle. “Je veux être parfaitement honnête sur ce point.”
Voilà aussi à quoi ressemble un changement d’époque.
O’Brien regarde une carte. Pour remplacer un porte-avions au Moyen-Orient, Washington en fait venir un normalement basé au Japon. Celui qui contribue à dissuader la Chine. L’empire doit choisir. Or selon O’Brien, une partie de la puissance américaine reposait précisément sur l’idée que Washington pouvait longtemps s’épargner ce choix.
“Cette décision désespérée ne fait que souligner que les ressources militaires américaines, aussi énormes soient-elles par rapport à celles de la plupart des autres pays, ne sont pas infinies. La guerre contre l’Iran a épuisé les stocks de certaines des armes les plus importantes et les plus avancées du Pentagone.”
Après les bases et les mouvements de navires, il y a les usines. Pendant des années, explique O’Brien, les États-Unis ont privilégié des armes extraordinairement sophistiquées, fabriquées en quantités limitées. Puis voici qu’arrivent les drones bon marché, précis, produits en masse. La question du nombre revient. Celle des cadences aussi. Combien peut-on fabriquer ? Combien peut-on perdre ? Combien de mois faut-il pour recommencer ?
“Aux rythmes de production actuels, les États-Unis auront besoin de plusieurs années pour ramener leurs réserves au niveau où elles se trouvaient lorsque Trump est entré en guerre en février, et même ces niveaux apparaissent rétrospectivement bien trop faibles pour maintenir la position mondiale historique de l’Amérique face à l’essor des drones de précision produits en masse.”
Et puis il y a les alliés. Des pays où installer ses bases, réparer ses bateaux, avec lesquels partager du renseignement. Des partenaires dont les capacités s’ajoutaient aux siennes. Le Japon et la Corée du Sud, rappelle l’auteur, sont aussi des géants de la construction navale.
C’est au moment où Washington aurait davantage besoin d’eux que Trump les traite comme des charges.
“Les dirigeants et les électeurs de ces pays peuvent raisonnablement en conclure que les Américains ne savent pas, ou ne se soucient pas, de ce à quoi ils renoncent.”
C’est la phrase qui m’a le plus marqué.
L’Amérique pourra toujours reconstruire des stocks, agrandir des usines. Mais la confiance dépend, elle, de ceux qui vous l’accordent. Et quelque chose s’est brisé ces derniers mois.
Comme je vous l’ai dit, on pourrait défendre la thèse inverse, que l’âge américain n’est pas terminé.
Une faiblesse révélée est-elle forcément un déclin irréversible ? Rien ne l’établit.
Les alliés de l’Amérique attendront-ils la réponse ?
Ou imagineront-ils l’avenir autrement ? En partant du principe qu’ils ne peuvent plus se fier à l’Amérique ?
🟧 Aaron Sorkin croit encore à la fin du film
J’ai écouté ce week-end un balado passionnant produit par le New York Times, que je vous recommande.
Un entretien avec Aaron Sorkin, le scénariste de grandes séries (The West Wing) et de grands films (Des hommes d’honneur, The Social Network). Et il fallait évidemment que j’en fasse un 📚 Food for Thought pour ce numéro de Zeitgeist.
J’admire depuis longtemps Aaron Sorkin (je me suis désinscrit de Facebook le soir où j’ai vu son film à New York, en 2010), mais je lui en veux.
Dans son œuvre, il décrit avec une pointe de lyrisme une Amérique presque idéale, où le caractère moral triomphe, où l’éloquence permet au bien de l’emporter contre les forces du mal.
Le portrait glorieux du président Bartlet qu’il fait dans The West Wing, qui raconte les coulisses de la Maison-Blanche, rend tout président ou candidat à la présidence falot ou médiocre.
Les scénarios de Sorkin ont la réputation d’être assez bavards.
C’est vrai que chez lui, quelqu’un finit toujours par trouver les mots.
Un président qui rappelle ce que l’Amérique devrait être. Un journaliste qui pose la question décisive. Une personne qui se lève, expose les faits, oblige les autres à regarder. Chez Sorkin, la vérité a toujours une chance de triompher. Il y a toujours un voile de patriotisme dans les histoires qu’il raconte. Une certaine idée de l’Amérique.
C’est ce qui rend aujourd’hui ses histoires si réconfortantes. Et parfois si difficiles à croire.
“J’écris de manière idéaliste et romantique. Je trouve que ces univers (le gouvernement, l’information, les journalistes) sont ceux où se trouvent les histoires qui correspondent vraiment à ma manière d’écrire.”
J’ai hâte de voir son nouveau film, The Social Reckoning, qui revient sur Facebook, seize ans après The Social Network.
Il raconte l’histoire de Frances Haugen, la salariée devenue lanceuse d’alerte, et de Jeff Horwitz, le journaliste du Wall Street Journal auquel elle a transmis des milliers de documents internes. Une personne, un journaliste, une entreprise toute-puissante. Une histoire purement Sorkin.
Ce qui l’intéresse chez Haugen, c’est qu’elle avait rejoint Facebook parce qu’elle croyait à sa mission. Elle travaillait dans une équipe chargée de protéger les utilisateurs, plutôt que de favoriser la croissance. Quand son équipe a été dissoute, elle a décidé de parler.
“Comme elle le dit dans le film, elle a fait cela parce qu’elle voulait aider Facebook, pas lui nuire. Elle croyait vraiment à sa mission, à ce que l’entreprise pouvait devenir, et au fait que des gens comme elle pouvaient l’aider à y parvenir.”
Une pure héroïne sorkinienne. Quelqu’un qui prend les promesses d’une institution suffisamment au sérieux pour lui demander de les tenir.
La journaliste du New York Times lui rappelle la réalité. Haugen pense que la situation chez Facebook pourrait être pire aujourd’hui. Horwitz a dû quitter le Wall Street Journal. Le Congrès est frileux sur la régulation des géants de la Big Tech. La réalité est plus sombre que le film.
C’est pour cela que cet entretien a retenu mon attention, et que je vous en parle.
Le monde réel est toujours plus blême que l’épopée héroïque des histoires de Sorkin.
Il le reconnaît :
“Ce film […] se termine sur une note optimiste. À cause de celui qui l’a écrit.”
“Il se termine sur une note optimiste, mais sans voir la vie en rose. Il dit clairement ce qui ne va toujours pas. Simplement, David a lancé une pierre sur Goliath et l’a touché.”
À quel moment l’optimisme cesse-t-il d’être une force ? Ou n’est-il, comme l’esquisse Sorkin, qu’une consolation ?
Le producteur Sony a reçu des pressions de Meta. Un cabinet d’avocats extérieur a été engagé pour vérifier chaque élément présenté dans le scénario comme factuel.
“L’ironie n’a échappé à personne : nous procédions à une vérification approfondie des faits pour un film consacré à une entreprise qui refuse de faire la même chose.”
Dans les histoires qu’écrit Sorkin, la vérité permet de déplacer le rapport de force, contribue aux forces du bien et à la promesse de l’Amérique.
Pour comprendre pourquoi Sorkin croit à cet idéal et s’y accroche, il faut l’écouter dans cet entretien parler de son père. Un homme pour qui “la décence était la mesure d’un homme”. Ses grands-parents avaient fui les persécutions antisémites en Russie. Son père s’était engagé dans l’US Army à dix-huit ans, pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d’étudier grâce aux financements militaires. L’Amérique avait tenu une promesse à cette famille.
Il raconte ses souvenirs du Watergate :
“Je ne sentais pas que mes parents considéraient cela comme une honte nationale. J’avais l’impression qu’ils se disaient : regardez ces hommes qui s’en prennent à l’homme le plus puissant du monde. Et ce jour d’août où Nixon a démissionné, il n’y avait que de la fierté : l’homme le plus puissant du monde abandonnait le pouvoir et il n’y avait pas un char dans la rue. Alors, le 6 janvier devient encore plus déchirant.”
Voilà le patriotisme à la sauce Sorkin, qui ne surprendra aucun des téléspectateurs de The West Wing. La fierté de voir son pays capable de demander des comptes à ses dirigeants.
C’est aussi ce qui vaut à Aaron Sorkin des critiques venues de la gauche. Des auteurs plus transgressifs ou caustiques qui le considèrent comme un scénariste conservateur parce qu’il défend cette “idée romantique que j’ai de nos institutions, que j’ai effectivement”.
Je ne l’avais jamais pensé comme cela, mais cet entretien met le doigt sur quelque chose d’assez juste.
Croire que le système peut fonctionner, à condition que les bonnes personnes fassent leur travail, peut désormais passer pour une position conservatrice.
Face à des citoyens convaincus que le système est cassé, sa foi dans les institutions n’est-elle pas mal placée ?
“Elle l’est peut-être, mais quelle est l’alternative ? […] Si je disais : “Ces institutions sont terribles, elles sont truquées”, que faisons-nous ? Tout ce que nous avons, ce sont les élections. En dehors de descendre dans la rue, c’est le seul moment où nous pouvons lever la main.”
🟨🟧 Venez, on mange une pomme
Dans 🎈 Bring me Joy, ce matin, une histoire de rassemblements.
Comme cette invitation qui précisait l’heure, de 14 heures à 14 h 05. Où ? Le Meridian Hill Park, à Washington. Et ce qu’il fallait apporter. Une pomme. C’est tout. Aucun autre programme. Venez manger une pomme avec moi.
C’est l’idée de Carl Endrulat, ingénieur informatique de 30 ans, et de sa compagne, Jenny Mandl. Ils pensaient réunir une vingtaine de personnes.
Mais avant le rendez-vous du 15 août, plus de 6 500 personnes avaient manifesté leur intérêt. Plusieurs centaines sont venues. Il y avait un homme déguisé en pomme rouge, qui avait apporté une pomme verte. Un guitariste faisait chanter des chansons sur les pommes.
La foule scandait “Apple ! Apple !”. Puis tout le monde a croqué.
Il y a eu récemment la déclinaison banane. Elaf Alkazzaz porte des gouttières dentaires, ce qui l’empêchait de participer à la dégustation de pommes. Elle a donc organisé hier son propre rassemblement. Plus de 2000 inscrits, près de 1000 sont venus. Il a fallu obtenir une autorisation municipale, recruter des bénévoles pour ramasser les peaux (il fallait bien que quelqu’un pense aux peaux). À Washington, comme elle l’explique à Axios, “nous vivons dans un endroit tellement politique qu’il nous est parfois difficile de nous rappeler ce qui nous relie humainement”.
Pour ceux que les fruits laissent froids, rendez-vous le 18 octobre dans le même parc pour une réunion de… chauves. Au programme, strass et tatouages temporaires pour décorer les crânes, concours de sosies de célébrités chauves, barbier pour ceux qui voudraient franchir le pas. Les personnes pourvues de cheveux sont bienvenues. Les bonnets imitant la calvitie aussi.
Vous pouvez trouver cela ridicule, mais ce besoin de prétextes pour se rassembler avec des inconnus traverse les générations. En novembre dernier, un septuagénaire avait invité les New-Yorkais à fumer une cigarette avec lui près de Washington Square Park. Plus de 1 500 personnes s’étaient pointées.
À Philadelphie, des centaines de spectateurs sont venus regarder un homme manger son quarantième poulet rôti en quarante jours. Ce qui a intrigué les chaînes locales.
Selon Partiful, l’application qui organise une grande partie de ces rendez-vous, les réponses aux invitations à des événements aux concepts très spécifiques ont plus que quadruplé depuis 2024.
Oui, c’est absurde, c’est bien l’idée. Mais cela permet aussi d’arriver seul. Dans une soirée ordinaire, il faut trouver à qui parler. Ici, la première phrase est fournie. Votre pomme. Votre faux crâne. Tout le monde a déjà accepté une petite convention ridicule.
Si je vous en parle, c’est que ce phénomène se répand dans une Amérique où beaucoup cherchent des liens. Étude après étude, on mesure la longue traîne de l’effet Covid, la solitude, particulièrement chez les plus jeunes. Je vous ai déjà raconté dans Zeitgeist les études qui montrent qu’ils boivent moins. Tant mieux pour leur santé. Mais cela cache aussi une autre réalité, ils font moins la fête, et ils ont parfois une vie amicale et amoureuse moins riche (même si on peut faire tout cela sans alcool, évidemment).
Le coût de la vie et les habitudes prises depuis le Covid compliquent la construction d’amitiés durables.
Et ces fêtes absurdes me réjouissent, elles sont comme une réponse artisanale à la solitude de l’époque. L’inutilité apparente du rendez-vous fait une partie de son prix.
Pendant cinq minutes, on peut simplement être quelqu’un qui mange une pomme parmi d’autres gens qui mangent une pomme. Avant, qui sait, de rencontrer quelqu’un.
Mais déjà, ne serait-ce que quelques minutes, être ensemble.
Thank you and goodbye.
PhC
































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