Balladur, c'est l'histoire d'un mème. Un mème devenu mème avant même l'existence des mèmes : cette phrase, «je vous demande de vous arrêter», répétée à ses ouailles quelques minutes après la sentence du 1er tour de la présidentielle 1995, le voyant éliminé, lui, le candidat qui quelques mois plus tôt devait être assurément sacré. Sacrée ironie, oui.
Cette allure dans la défaite a été largement documentée à l'époque par Libé. Mais avant même le 1er tour, l'idée d'une élimination d'entrée faisait son chemin. «Les plus proches collaborateurs du Premier ministre ont fini par intérioriser la défaite, écrit Libé en mars 1995. Au QG du candidat, 84, rue de Grenelle, le moral est au plus bas. Les sondages y sont pour beaucoup, mais cela ne suffit pas. [...] Tout cela vient du QG de la rue de Grenelle, où le jeu le plus en vogue, selon l'un de ses occupants, consiste à se demander "qui est déjà parti chez Chirac et qui est en train de partir". Comme ambiance de mobilisation, on a connu plus efficace.» À l'époque, on compare volontiers la campagne de Balladur à celle de Raymond Barre en 1988, donné gagnant au début pour finir perdant face à Chirac au 1er tour. C'est Barre, à ce moment-là, qui symbolise l'échec.
«Spectre»
Puis la défaite survient et le temps des analyses débute. On se rend compte que c'est Paris et sa couronne qui ont empêché Balladur d'accéder au trône. Libé résume : «Sur l'ensemble du territoire, outre-mer compris, l'écart séparant Chirac de Balladur s'élève à un peu plus de 650 000 voix. Les deux tiers de ce solde négatif pour le Premier ministre, soit un peu plus de 400 000 suffrages, se trouvent dans le périmètre francilien. Le bitume de la région capitale a été plus aride, pour Balladur, que les raidillons chamoniards.» Puis on parle alliances et destins. «Sarkozy et, de façon plus générale, les RPR qui avaient choisi le camp du Premier ministre, ne se font guère d'illusions sur leur avenir politique», rapporte le journal dans un article intitulé «Balladur éliminé mais pas laminé». Celui qui était alors porte-parole du candidat / Premier ministre pouvait entamer son chemin de croix pendant que d'autres s'interrogeaient déjà sur le futur de Balladur.
Finalement, la postérité est venue après, basée sur cette défaite. Pour beaucoup de politiques et d'observateurs de la vie publique, le nom Balladur est devenu synonyme de toboggan électoral, la preuve irréfutable que le favori des sondages ne l'emporte pas nécessairement. On parle du «spectre de 1995», comme le titrait Libé en 2016 en évoquant la primaire de la droite pour la présidentielle 2017. À l'époque, le camp Sarkozy pariait sur un effondrement semblable du favori Juppé. Le temps leur aura donné raison. Les sarkozystes avaient juste omis de prédire qu'ils seraient eux aussi emporté par la houle.
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