LE MILLIARD QUI NE RIGOLE PAS
La scène sent le velours institutionnel, le café froid et cette étrange transpiration des assemblées où tout le monde connaît déjà la fin du film mais continue de discuter du scénario.
Au milieu de la pièce : LE MILLIARD. Enfin, presque : 977 millions d’euros de dette. Pas un petit milliard timide qui attendrait poliment derrière une virgule. Non. Un buffle comptable. Un hippopotame budgétaire vautré dans la salle plénière, les couilles sur le tapis, pendant que chacun fait semblant de chercher d’où vient l’odeur.
Et Serge Letchimy dégaine. L’État français ? Des milliers de milliards de dette ! BANG. « Nobody speaks. » Puis : « Todo el mundo habla. »
Nous venons de quitter la comptabilité publique pour entrer dans Scarface : Direction des finances, version trilingue.
Et derrière, ça rigole. Évidemment. Le chef vient d’envoyer la punchline. L’hippopotame est toujours dans la pièce, mais quelqu’un vient de signaler qu’à Paris ils en ont un plus gros.
Et c’est là que la scène devient intéressante. Le problème n’est pas le rire. On peut rire de tout, même d’un tableau Excel qui commence à sentir le sapin. Le problème, c’est ce que le rire permet ici : déplacer le projecteur.
Votre maison brûle ?
— OUI MAIS REGARDEZ L’INCENDIE À PARIS !
Votre voiture fonce vers le ravin ?
— NOBODY SPEAKS DU CAMION QUI FONCE PLUS VITE !
À la question « que se passe-t-il ici ? », on répond : « pourquoi personne ne parle de ce qui se passe ailleurs ? »
Faire diversion. Z’avez capté ?
Seulement voilà : les créanciers ont peu d’humour. Les fournisseurs non plus. Et comparer brutalement la dette de la France à celle d’une collectivité ne dit pas grand-chose sans comparer aussi recettes, compétences, fiscalité, accès au financement et poids du remboursement.
Sinon, autant comparer mon découvert à celui d’Elon Musk. Techniquement, nous sommes tous les deux endettés. Appelez Bloomberg.
Mais le plus savoureux est ailleurs.
En 2021, Serge Letchimy lui-même, fraîchement arrivé à la tête de l’exécutif, jugeait devant la Chambre régionale des comptes l’encours de la dette « particulièrement préoccupant » et qualifiait de « catastrophique » la situation dont héritait la nouvelle majorité. L’encours prévisionnel évoqué à l’époque ? 971,4 millions d’euros.
À l’époque, donc, un milliard approchant avait manifestement perdu son nez rouge.
Cela ne signifie pas que l’exécutif actuel porte seul la responsabilité. L’héritage existe. Les contraintes de la Martinique aussi. Les relations financières avec l’État également. Mais précisément : discutons-en.
Une assemblée délibérante n’est pas le Comedy Club de Plateau Roy. C’est l’endroit où les chiffres désagréables doivent survivre aux punchlines. On peut accuser l’État, parler d’héritage, démontrer que certaines dépenses étaient indispensables, expliquer les contraintes spécifiques de la Martinique. Mais il faut alors sortir les tableaux, les trajectoires, les responsabilités, les recettes et les échéances.
Parce qu’un milliard ne disparaît pas lorsqu’on prononce « 3 500 milliards » très fort.
Il reste là. Silencieux. Énorme. Assis au premier rang.
Et contrairement à la salle, lui ne rigole pas.
#Martinique #CTM

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